Entretien avec Dominique Reynié directeur général de la Fondation pour l’innovation politique et Guillaume Poingt journaliste du Figaro.

LE SCAN ÉCO – Le commissaire européen Pierre Moscovici a expliqué mercredi que les tensions politiques actuelles en Europe étaient «le résultat direct» de la gestion de la crise. Pourtant, les partis populistes progressent également dans des pays prospères où le taux de chômage est faible.

Alors que les élections européennes de mai 2019 approchent à grands pas – près de 500 millions de citoyens européens seront appelés aux urnes pour élire 705 eurodéputés dont 79 Français – et que les partis font face au casse-tête de la constitution des listes, le Vieux Continent semble plus que jamais divisé entre pro-européens et populistes (notamment d’extrême droite).

Mercredi, le commissaire européen Pierre Moscovici a expliqué que les tensions politiques actuelles en Europe étaient «le résultat direct» de la gestion de la crise par l’Union européenne et ses États membres, se livrant à un mea culpa dix ans après la chute de Lehman Brothers. «Les populismes que l’on voit apparaître partout sont le produit direct de la crise et de la façon dont elle a été traitée à partir de 2011-2012 en privilégiant des solutions qui allaient aboutir à accroître les inégalités», avait quant à lui expliqué Dominique Strauss-Kahn (ancien directeur général du Fonds monétaire international) début septembre.

Ces réactions illustrent parfaitement un discours régulièrement entendu depuis plusieurs années: la montée du populisme serait liée à la dégradation de la situation économique et sociale. Certains exemples récents donnent du crédit à ce discours. En Grèce, le parti de gauche radicale Syriza a notamment profité de la crise économique pour faire une percée sans précédent. Le parti a obtenu 35,5% des suffrages dans des élections législatives grecques de septembre 2015 alors que le taux de chômage dépassait les 25%. Idem au Brésil actuellement où le candidat d’extrême droite, Jair Bolsonaro, est en tête dans les sondages à moins d’une semaine du premier tour de l’élection présidentielle, dans un pays où le taux de chômage est supérieur à 12% et où 15 millions de personnes vivent avec moins de 1,90 dollar par jour.

Toutefois, en regardant les chiffres de plus près, le lien direct entre montée du populisme et crise économique est loin d’être évident en toutes circonstances. Des partis populistes – essentiellement d’extrême droite – progressent en effet dans de nombreux pays européens pourtant prospères sur le plan économique, où le taux de chômage a tendance à diminuer. Plusieurs élections récentes illustrent ce constat.

• La Suède

Lors des dernières élections législatives de septembre 2018, le parti des Démocrates de Suède – opposé à l’immigration et classé à l’extrême droite -, a obtenu 17,5% des suffrages, contre 12,9% lors des élections de 2014. Le score de ce parti, qui n’est toutefois pas parvenu à bouleverser le paysage politique suédois, a donc connu une forte progression. Pourtant, parallèlement, le chômage a reculé. Selon les chiffres d’Eurostat, le taux de chômage en Suède est en effet passé de 7,9% à 6,4% entre 2014 et juillet 2018.

• L’Allemagne

Le cas de l’Allemagne est lui aussi très révélateur. Les élections fédérales de septembre 2017 ont été marquées par une forte poussée de l’AfD, un parti eurosceptique classé à l’extrême droite qui a notamment fait campagne contre l’immigration musulmane. Ce parti a obtenu 12,6% des voix, contre 4,7% lors des élections précédentes de 2013. L’AfD a le vent en poupe puisque, d’après un récent sondage, le parti est désormais la deuxième force politique du pays. Dans le même temps, l’Allemagne n’a pourtant jamais été aussi prospère sur le plan économique. Le taux de chômage diminue de manière continue depuis 2009 (le taux de chômage était alors de 7,6%) et atteint actuellement un niveau historiquement bas (3,4%), d’après les chiffres d’Eurostat.

• Les Pays-Bas

Le taux de chômage aux Pays-Bas a fortement baissé entre 2013 et 2018, passant de 7,3% à 3,8%. L’amélioration de la situation économique n’a pas empêché le Parti pour la liberté (PVV) de Geert Wilders de continuer à progresser. Eurosceptique et farouchement opposé à l’islam, ce parti est passé de 10,1% aux élections législatives néerlandaises de 2012 à 13,1% lors de ces mêmes élections en mars 2017.

• L’Autriche

Lors des élections législatives d’octobre 2017, le FPÖ – considéré comme un parti populiste et nationaliste – a fait un bond spectaculaire en obtenant 26% des suffrages (contre 20,5% lors des élections précédentes de 2013). Le taux de chômage autrichien est pourtant resté stable à un niveau peu élevé: il était de 5,4% en 2013, contre 5,5% en 2017.

• Mais aussi le Danemark et la Suisse

Le Danemark et la Suisse sont également des cas d’école pour nuancer le lien direct entre la montée du populisme et la situation économique. Entre 2011 et 2015, le taux de chômage au Danemark est passé de 7,6% à 6,2%. Dans le même temps, le parti populaire danois – considéré comme populiste – est passé de 12,3% à 21,1% lors des élections législatives. Même constat en Suisse où l’UDC, fréquemment qualifié de xénophobe, a obtenu 29,4% lors des élections fédérales de 2015 (après avoir enregistré 26,6% des suffrages en 2011) alors que le chômage de la Suisse est l’un des bas plus du monde (2,4%).

Contacté par Le Figaro, le politologue Dominique Reynié estime que la crise économique de 2007-2008 a pu accélérer l’émergence du populisme en Europe mais, à ses yeux, c’est un facteur de second plan. «La crise a favorisé l’existence d’un mouvement qui s’en prend aux élites et à la finance. Mais c’est un ‘fagot’ de plus dans la chaudière», résume-t-il.

Dominique Reynié considère que la montée du populisme en Europe est un mouvement de fond très antérieur à la crise de 2007-2008. «Si vous prenez le cas de la France, Le Pen a fait ses premiers gros scores en 1988 et en 1995», rappelle-t-il. Avant d’ajouter: «En Suède ou au Danemark, des partis populistes se sont installés dès 1995». Le politologue cite plusieurs évènements qui ont participé à ce mouvement, comme par exemple le 11 septembre 2001 – qui a notamment favorisé l’émergence du parti populiste de Geert Wilders aux Pays-Bas -, ou encore la crise des caricatures de 2005 au Danemark. Les récents attentats terroristes islamistes partout en Europe ainsi que l’arrivée de migrants, notamment en Allemagne, ont aussi accéléré la montée des partis populistes.

Dominique Reynié

Pour Dominique Reynié, l’installation de partis populistes dans toute l’Europe est avant tout liée à l’inquiétude des sociétés européennes quant à l’avenir de leurs valeurs et de leur mode de vie. «Cette peur est liée à la globalisation dont font partie les mouvements migratoires», poursuit Dominique Reynié, qui évoque «des cultures avec lesquelles les relations sont conflictuelles».

Selon lui, les sociétés européennes sont «soumises à un choc culturel» et l’explication économique et sociale – qui lie la montée du populisme à la crise économique et au chômage – n’est «pas recevable». «L’extrême droite progresse en Autriche, en Allemagne, au Danemark, en Suède… Pourtant, aucun de ces pays n’a un rapport difficile à la globalisation. La Suède est même le champion du monde de l’égalité et de la redistribution», argumente-t-il. Avant de conclure: «En Allemagne, l’AfD fait ses meilleurs scores dans l’est du pays, qui a connu un enrichissement continu depuis la réunification de 1990. Les Allemands de l’est sont beaucoup plus riches qu’ils n’étaient auparavant».