Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique – proche de la droite modérée –, observe depuis longtemps la montée du populisme. Alors que l’AFD risque d’opérer une nouvelle percée lors des élections législatives du 14 octobre en Bavière et que l’accord sur le Brexit doit être trouvé entre le Royaume-Uni et l’Union européenne lors du prochain sommet européen des 17 et 18 octobre, ce professeur en sciences politiques à Sciences Po ausculte pour La Vie les principaux enjeux des élections européennes.

La Vie. Le clivage progressistes versus populistes n’est-il pas un peu simpliste ?

Dominique Reynié. Le populisme exprime une défiance à l’égard des élites et des institutions représentatives. Il apparaît dans les périodes de rupture et se nourrit des craintes qu’elles suscitent. C’est le cas de la mondialisation, dont les défis migratoires sont l’une des expressions fortes. Les progressistes sont ceux qui voient la mondialisation comme une chance. Ils entretiennent un rapport favorable aux innovations technologiques. Le premier courant est plus profond et plus puissant que le second.

Les populistes sont-ils de fait anti-européens ?

Dominique Reynié. Les entrepreneurs populistes sont plus hostiles à l’Union européenne que leurs électeurs. Il y a une demande de frontières, pas une demande de rejet de l’Europe. C’est le cas des Néerlandais, des Hongrois, des Polonais, des Allemands, des Scandinaves, etc. La mondialisation ne leur fait pas peur, à la différence des Français. De plus, au sein de la zone euro, l’attachement à la monnaie européenne reste très majoritaire. C’est le patrimoine des Européens qui savent sa valeur supérieure aux anciennes monnaies nationales. Selon une de mes enquêtes, depuis l’arrivée au pouvoir de Matteo Salvini et Luigi Di Maio, le soutien de l’opinion italienne à l’euro est passé de 45 % à 85 % ! L’euro est la ceinture qui contient la poussée populiste.

La question migratoire est intimement rattachée au vote populiste…

Dominique Reynié. À travers ce sujet s’exprime le sentiment d’une altération du patrimoine matériel (niveau de vie, remboursement des soins, droits sociaux, retraites, etc.), mais aussi du patrimoine immatériel (style de vie, moeurs, etc.). Dans les quartiers populaires, on considère avoir perdu un monde familier, on pointe la construction d’une mosquée, les femmes voilées, etc. S’ajoute à cela un « chauvinisme social ». On entend : « Pourquoi dois-je partager une solidarité moins généreuse avec des gens qui ne sont pas d’ici et dont le nombre sera sans cesse croissant ? » C’est un phénomène aux puissants effets. Le rapport à l’État providence a été l’un des grands fondements des démocraties européennes. Or, le passage de sociétés homogènes sur le plan ethno-culturel à des sociétés multiculturelles remet en cause le soutien à l’État providence au motif que le bénéficiaire de la solidarité ne me ressemble plus, il n’est plus un autre moi-même, n’est pas d’ici.

L’émergence de démocraties « illibérales » comme en Hongrie ou en Pologne est-elle une réponse à la défiance croissante à l’égard du régime démocratique ?

Dominique Reynié. Dans l’opinion européenne, la demande d’autoritarisme existe mais elle est encore minoritaire. Ce que l’on voit aujourd’hui est le détournement d’un vote protestataire par des élites gouvernantes qui en profitent pour réorganiser le pouvoir de façon à ne pas avoir à le rendre ; ce n’est pas le mandat confié par leurs électeurs. Par leur vote protestataire, les électeurs demandent à leurs dirigeants d’assurer une maîtrise de leur destin dans la mondialisation.

Mais en Hongrie, et en Pologne, les libertés sont bel et bien menacées !

Dominique Reynié. Oui, là-bas, les libertés reculent. La loi sur la mémoire en Pologne s’apprête à punir ceux qui évoqueront le rôle des Polonais dans la solution finale. Mais beaucoup répondent qu’ici aussi les valeurs de liberté sont en recul du fait des conséquences de l’immigration, estimant que la condition de la femme est menacée, que l’on ne peut plus publier textes ou caricatures sur l’islam sans risque pour sa vie, que la laïcité est contestée, etc. Bien des Européens ne trouvent pas sincère cette inquiétude publique pour le sort des libertés en Hongrie ou en Pologne.

Si le clivage gauche-droite est en crise, la gauche est-elle davantage en difficulté que la droite ou l’inverse ?

Dominique Reynié. Pour moi, la gauche est confrontée à une crise plus profonde : l’État providence épuise ses ressources en même temps que faiblit l’adhésion à ses principes et que s’affirme une demande d’identité, nationale et religieuse, à l’opposé de sa vision historique. En Allemagne, un parti de gauche anti-immigration, Aufstehen, vient de voir le jour. La gauche est peut-être confrontée à la fin de son histoire, ce qui constituerait une très mauvaise nouvelle pour nos démocraties.

Mais la gauche gouverne en Espagne, au Portugal, les partis socio-démocrates font des scores avoisinant les 15 à 30 % en Scandinavie, en Allemagne…

Dominique Reynié. Voyez l’Europe : en Slovaquie, une coalition de socio-démocrates gouverne avec l’extrême droite. En Grèce, Syriza, parti issu de l’extrême gauche, a besoin de l’extrême droite. En Espagne, la gauche n’a pas la majorité pour faire voter le budget. Seule la gauche portugaise tire son épingle du jeu, en appliquant un programme que l’on qualifierait ici de libéral. La gauche est même défaite dans sa patrie, la Suède. En revanche, la droite est au pouvoir presque partout en Europe, néanmoins elle est aussi en grande difficulté. Elle gouverne avec les populistes en Autriche. En Allemagne, au Danemark ou aux Pays-Bas, la droite au pouvoir subit la pression croissante des populistes. En Allemagne, la CDU-CSU glisse vers l’AFD. Ces derniers ont tant progressé au plan électoral que leur programme est appliqué avant qu’ils accèdent au pouvoir. Ainsi, au Danemark, la politique de gestion des migrations et de l’intégration est devenue plus sévère depuis mars.

Emmanuel Macron a-t-il raison de se poser en chef de file des progressistes ?

Dominique Reynié. Si le calcul est plus que risqué au plan européen, il peut être payant au niveau national. Il existe un vote fortement pro-européen, autour de 20 % à 25 %, que La République en marche peut réunir. Cela dépendra aussi de la ligne choisie par Les Républicains et le Modem. À gauche, le PS reste très faible.

Quelle leçon tirer du Brexit ?

Dominique Reynié. Pour l’heure, le Brexit n’est pas une opération qui fait envie. Voilà plus de deux ans que les Britanniques s’épuisent en vain à trouver les nouveaux équilibres internes, tant sur le plan politique qu’économique. Les travaillistes sont divisés, tout comme les conservateurs. J’observe que les populistes européens ne vantent plus l’aventure britannique. Le grand modèle pour les populistes en Europe, c’est plutôt la Suisse.

Si les Anglais s’en vont, on peut se concentrer sur ce que nous voulons faire ensemble…

Dominique Reynié. C’est une possibilité. Elle sera liée aux difficultés que rencontreront les Britanniques. Pour autant, dire aux eurosceptiques « On vous l’avait bien dit. En dehors de l’Union européenne, point de salut » n’est pas très glorieux. Le Brexit est aussi un échec de l’Europe. C’est la première fois qu’un pays quitte l’Union, et sur la base d’une consultation populaire. N’oublions pas non plus que les Britanniques ont tenu bon contre les nazis. L’Europe continentale, celle qui demeure après leur départ, est aussi celle qui a sombré dans le communisme, le fascisme, le nazisme, le franquisme, etc. Sur le plan symbolique, le résultat est troublant.