FRANCE : L’ancienne torera Marie Sara (En Marche !) pourrait terrasser Gilbert Collard.

Sur ces terres sourcilleuses de l’identité et des traditions, Marine Le Pen est arrivée en tête à la présidentielle. Mais le FN pourrait refluer, emporté par la vague Macron et une certaine désillusion.

Sur la place Saint-Louis, la plus touristique d’Aigues-Mortes, on fait taire les guitares qui ressuscitent les vieux accords des Gipsy kings. Devant quelques dizaines de personnes qui sirotent un vin frais, Marie Sara s’empare maladroitement du micro pour un discours de six minutes, montre en main. « Je veux vous dire la chance d’avoir un président qui redistribue les cartes avec les meilleurs de la gauche et de la droite. Il faut que nous soyons à nouveau fiers de nos territoires et de la France ! », improvise l’ancienne torera, frêle silhouette toute de noir vêtue, manifestement beaucoup moins à l’aise dans cet exercice que dans l’arène. Quelques heures plus tôt, carnet de notes à la main, la candidate d’En Marche visitait comme une étudiante l’usine agroalimentaire de Saint-Mamet, à Vauvert, au Sud de Nîmes. «Au moment où on réduit les aides de la PAC pour les producteurs de fruits, on sert des poires chinoises dans les cantines du Gard ! », s’offusquait le patron, Matthieu Lambeaux. Très en verve, ce macroniste convaincu et d’humeur conquérante ne plaidait pas pour le protectionnisme mais jurait qu’on trouverait un jour ses fruits en conserve par-delà les mers et les océans, « dans tous les Starbucks et les Marks and Spencers Méditerranéen ». À la gouaille de ce PDG, Marie Sara n’avait répondu que par un timide : « C’est très intéressant. » L’amie personnelle d’Emmanuel Macron a beau être novice, elle menace l’une des baronnies de l’extrême droite.

« Déçu du débat »

Député sortant, Gilbert Collard, seul élu apparenté FN à se représenter depuis le forfait de Marion Maréchal-Le Pen, tête un cigarillo à la terrasse d’un café d’Aigues-Mortes. « Une glace ou une menthe à l’eau ? », propose-t-il. De temps à autre, un électeur qui le reconnaît sous ses lunettes noires vient le saluer. C’est comme ça qu’il mène campagne, assis sur un tabouret haut, pour ne pas « emmerder » les gens qu’il sent « très fatigués ». Sur ses tracts, qu’il ne se donne d’ailleurs pas la peine de distribuer, nulle photo de la candidate FN à la présidentielle. Dans cette circonscription, Jean-Marie est le seul Le Pen à figurer sur des affiches. Le « Menhir » soutient ici une candidate dissidente à qui il suffit de deux mots pour rappeler les vieux fondamentaux du parti qu’il a cofondé : « Immigration : Assez ! ».

Les sondages qui le donnent battu ? Gilbert Collard relativise. « On avait les mêmes il y a cinq ans et j’ai gagné». Mais il n’y a bien que son portable, qui retentit à la sonnerie d’« Aux armes, et caetera », qui semble d’humeur au combat. Depuis la présidentielle, le moral n’y est visiblement plus. « Oui, j’ai été déçu du débat de Marine Le Pen. On l’a laissée y aller alors qu’elle était trop fatiguée. J’avais rêvé moi aussi qu’elle mette KO Bébé Cadum. Ça a créé un sentiment de désillusion chez les électeurs. Je n’arrive pas encore à en mesurer les conséquences. On le saura sans doute dimanche », dit le député sortant. La victoire de Marine Le Pen ? « Ça, je n’y ai jamais cru », admet Collard. « Mais je pensais qu’on serait beaucoup plus haut au second tour, qu’on bousculerait le système ». Son regret ? « Le discours sur la sortie de l’euro. Le peuple n’en voulait pas ». Florian Philippot, l’influent vice-président qui souffle à l’oreille de Marine Le Pen, menace de démissionner si le FN abandonnait ce totem. « Je lui dirais adieu », balaie sans regrets Gilbert Collard. Lui préfère se féliciter du soutien que viendra lui apporter entre les deux tours Marion Maréchal-Le Pen. C’est elle que les frontistes plébiscitent ici.

Le Gard est depuis longtemps un bastion de l’extrême droite. La deuxième circonscription englobe des villages historiques qui vivent encore du tourisme et de la vigne. Mais la proximité de Lunel, commune de 26.000 habitants, d’où sont partis pas moins d’une vingtaine de djihadistes, inquiète une partie des habitants. «A la fin des années quatre-vingt déjà, Saint-Gilles avait un maire FN », rappelle Jérôme Fourquet, de l’Ifop. « Comme dans le Vaucluse, avec un chômage élevé, une immigration assez importante, et des centres villes désertifiés, la question identitaire y est très forte. L’électorat du FN y est très sensible à l’immigration. Et quand vous lui parlez de l’euro, vous lui parlez moins des étrangers », poursuit ce spécialiste de la sociologie électorale. « Marion Maréchal-Lé Pen est très clairement profilée pour ce type d’électorat ».

Au Grau-du-Roi, sur la côte camarguaise, une bonne centaine de sympathisants du FN sont venus écouter leur député sortant. Après la tournée de Pastis dans la salle communale décorée de bleu-blanc-rouge, ils débriefent. L’idée d’armer les policiers retraités plaît à un couple de pensionnés de la Grande-Motte, la « ville nouvelle » voisine, dont les gratte-ciel érigés dans les années 60 ont mal vieilli. « Avec tous ces attentats, ça nous permettrait de parer au pire », assure Monsieur. Lui aussi se désole de la présidentielle. « Marine Le Pen a fait une campagne lamentable », se rebelle-t-il même. « L’idée défaire cohabiter deux monnaies, le franc et l’euro, c’était incompréhensible ! » Lui aussi voudrait que le FN se concentre sur « l’essentiel », à savoir « la sécurité et l’immigration ». « II faut s’ouvrir, nouer des alliances avec une partie de la droite pour devenir majoritaires », poursuit ce retraité. Au casting, il n’en voit qu’une capable de relever le défi : Marion Maréchal-Le Pen. « Elle prend du champ pour mieux revenir », espère-t-il. « Elle a un talent fou ». Il ajoute même, dans une remarque qui fait grimacer Madame : « Et elle est jolie, ça lui donne un petit plus. »

Contre-performance

Le FN, malgré ses onze millions d’électeurs à la présidentielle, digère mal ce qui apparaît comme une contreperformance. «Il y a un tel potentiel contestataire qu’un candidat populiste juste un peu meilleur que Marine Le Pen aurait pu rafler la mise», estime Dominique Reynié, directeur de la Fondation pour l’innovation politique. Le politologue, qui connaît la région pour s’être lui-même pré- sente sous les couleurs de la droite en Occitanie aux régionales de 2015, prédit un éclatement du parti Les Républicains après les législatives. « Si le FN abandonne la sortie de l’euro, qu’est-ce qui empêchera une partie de la droite de s’allier avec lui ? » En Camargue, la porosité est maximale et la recomposition, dans toutes les têtes. Mais avant le big bang, le FN risque de manger son pain gris. Lui qui rêvait d’une déferlante « bleu marine » à l’Assemblée ne semble même plus croire qu’il pourrait conquérir les quinze sièges nécessaires à la formation d’un groupe parlementaire.