A seize mois de l’élection présidentielle, le paradoxe Le Pen peut se résumer de la façon suivante : aucun des adversaires de la présidente du Rassemblement national (RN) ne la juge en mesure d’emporter la prochaine présidentielle. Tous, en revanche, ont si bien intégré la place qu’elle occupe dans le paysage politique français qu’ils ont calé leur stratégie sur sa supposée présence au second tour qu’ils considèrent comme acquise.

Battue en 2017 par Emmanuel Macron au terme d’un face-à-face télévisé calamiteux, Marine Le Pen n’en imprègne pas moins le champ politique français, en raison des 10,6 millions de voix qu’elle avait alors recueillies.

Qu’elle considère ce matelas comme un tremplin ne fait aucun doute ; sa volonté est de remporter la prochaine échéance présidentielle. Première à se déclarer candidate pour 2022, la fille de Jean-Marie Le Pen, qui vient de fêter ses dix ans à la tête du parti, se fixe comme objectif d’arriver en tête du premier tour pour créer la vague susceptible de la conduire à la victoire.

La cible de ses opposants n’est pas la fille de Jean-Marie Le Pen, qu’ils jugent désormais trop enracinée, mais le président sortant. Trois années de relatif effacement médiatique lui ont servi à corriger l’image peu sécurisante qu’elle avait renvoyée lors du débat d’entre-deux-tours avec Emmanuel Macron, le 3 mai 2017 : on y voyait une personne en colère, incapable de maîtriser ses dossiers et prenant de haut son adversaire. « J’ai été trop offensive. Je ne me cherche aucune excuse », vient-elle de reconnaître dans le documentaire Face-à-face pour l’Elysée, réalisé par Cécile Cornudet et Benjamin Colmon.

Au terme du quinquennat Macron marqué par une triple crise sociale, terroriste et sanitaire, la présidente du RN rêve de retourner les termes du débat en apparaissant cette fois comme celle qui rassure et stabilise. Ses saillies contre « la submersion migratoire » continuent de souder ses adhérents mais sur les plateaux télévisés, elle met en avant le thème plus consensuel de « la reconquête républicaine ». Sa fureur contre la construction européenne s’est apaisée : elle ne fait plus de la sortie de l’euro le préalable à l’application de son projet centré sur la préférence nationale et le rejet de l’immigration.

En arrondissant les angles, Marine Le Pen tente d’élargir son audience au-delà de l’électorat populaire qui constitue son fonds de commerce. Son principal verrou reste l’électorat âgé qui représente une part non négligeable de la population française (23 %) : dans le sondage Harris Interactive publié lundi 25 janvier par L’Opinion, elle ne recueille que 18 % des intentions de vote dans cette catégorie contre 34 % chez les 18-34 ans.

Nouvelle donne

La persistance du plafond de verre ne l’empêche cependant pas d’occuper toute sa place dans un paysage politique qu’elle a contribué à façonner. L’un des enjeux de ses adversaires était de lui ravir la place de premier opposant lors de ce quinquennat. Aucun n’y est arrivé. Jean-Luc Mélenchon en avait affiché l’ambition lors des premières heures du mandat d’Emmanuel Macron. Il a dû en rabattre : son populisme social n’est pas parvenu à détrôner le populisme nationaliste incarné par Marine Le Pen.

Depuis 2017, le champ politique reste structuré par l’opposition entre progressistes et nationalistes incarnée par le duel Macron-Le Pen. Cela explique la difficulté qu’éprouvent Les Républicains et le Parti socialiste, deux formations qui dominaient naguère la scène politique, à retrouver du lustre.

La nature ayant horreur du vide, la règle du jeu de l’élection présidentielle tend cependant à s’adapter à cette nouvelle donne. Jusqu’à présent, les deux tours comptaient autant ; il fallait se distinguer au premier avant de rassembler au second. Mais si désormais le postulat est que Marine Le Pen sera au second tour de 2022 mais sans pouvoir l’emporter, alors l’essentiel se joue au premier : il faut être celui ou celle qui l’affrontera.

Défense des valeurs de la République

Il y a trois ans, le seuil de qualification au premier tour se situait à 21,3 % de suffrages exprimés. Si le nombre de candidats augmente, il peut cependant tomber plus bas. Voilà pourquoi aujourd’hui beaucoup de prétendants, de Xavier Bertrand à Anne Hidalgo en passant par Jean-Luc Mélenchon ou Arnaud Montebourg, estiment avoir une chance de bousculer le match Macron-Le Pen que les Français récusent.

Leur cible n’est cependant pas la fille de Jean-Marie Le Pen, qu’ils jugent désormais trop enracinée, mais le président sortant qui, dans son positionnement et de gauche et de droite, apparaît plus fragile.

La gauche tente de le dévitaliser en surfant sur la vague écologiste, la droite joue autant qu’elle peut sur la demande sécuritaire. D’autres esquissent une offre souverainiste susceptible de rassembler les deux bords. Dans tous les cas de figure, le même argument est invoqué : après la succession de crises qui laisse les Français exténués, Emmnanuel Macron ne peut plus être l’unificateur anti-Le Pen. Il doit laisser la place. Et tant pis si l’insolente popularité du président de la République infirme toutes ces affirmations.

« Les populistes n’ont pas besoin d’être majoritaires pour peser fortement dans le débat public », a coutume de dire Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique. En dehors de la crise sanitaire, l’agenda gouvernemental de ces derniers mois a été dominé par la proposition de loi sur la sécurité intérieure, la lutte contre le terrorisme et la défense des valeurs de la République.

Le débat annuel sur l’immigration, prévu en décembre 2020 à l’Assemblée nationale, a été repoussé sine die pour ne pas offrir une tribune à Marine Le Pen, qui lie étroitement terrorisme et immigration. Nourri par la crise identitaire et sociale, le thème du souverainisme, qui avait été gommé au début du quinquennat, imprègne désormais tout le débat public. La récupération est devenue le meilleur moyen de contrer la présidente du RN.

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