FIGAROVOX/ENTRETIEN – La jeune formation anti-immigration et eurosceptique de Thierry Baudet, 36 ans, le Forum pour la démocratie (FvD), est entrée en force au Sénat aux Pays-Bas, quelques jours après les meurtres d’Utrecht, qualifiés de «terroriste» par le parquet. Christophe de Voogd, spécialiste des Pays-Bas, analyse les raisons du succès électoral de Thierry Baudet.


Christophe de Voogd, historien, fin connaisseur des Pays-Bas, est l’auteur d’un ouvrage de référence, Histoire des Pays-Bas des origines à nos jours (Fayard). Il préside en outre le Conseil scientifique de la Fondapol et est professeur à Sciences Po.


Les élections provinciales aux Pays-Bas ont été marquées par la percée spectaculaire du parti de Thierry Baudet. Quelles sont la portée et les conséquences politiques de son résultat très élevé?

Les élections provinciales de mercredi aux Pays-Bas ont en effet vu la victoire du parti de Thierry Baudet, le «Forum pour la Démocratie», qui a devancé la formation dominante de l’actuelle coalition au pouvoir, le VVD libéral, parti du Premier ministre, Mark Rutte. Le résultat est d’autant plus spectaculaire que le Forum partait de… 0 siège! Et pour cause: ce qui était au départ un think tank est devenu, il y a seulement trois ans, un parti politique dans la perspective des élections générales où, première surprise, il avait déjà conquis deux sièges de députés nationaux. Outre le pouvoir provincial (important dans un pays très décentralisé), le scrutin de cette semaine détient la clef de la «Première chambre», qui sera élue par les députés provinciaux le 27 mai prochain. Le Forum peut escompter 13 sièges sur 75, contre 12 pour le VVD. La «Première chambre» est l’équivalent de notre Sénat, avec en plus, le pouvoir de rejeter une loi, donc de provoquer une crise gouvernementale.

La coalition actuelle va y perdre sa majorité étriquée (1 voix!) et une recomposition politique devra donc avoir lieu, d’autant que l’autre vainqueur des élections est le parti écologiste, très marqué à gauche comme chez nous, Groenlinks («la gauche verte»). Tout laisse en fait à penser que le très habile Mark Rutte (au pouvoir depuis 2010), qui a lancé récemment un vaste plan écologique, tentera d’éviter la crise gouvernementale en cherchant un compromis avec ce dernier parti. Avec une chance toutefois très incertaine d’y parvenir, car déjà se profile la campagne des Européennes.

Qui est Thierry Baudet? Qu’est-ce qui distingue et qu’est-ce qui rapproche son parti du parti de Geert Wilders?

Baudet est hostile à l’Union européenne, à l’Islam, à l’immigration de masse et ultra-nationaliste. Avec cela, un narcissisme et un machisme décomplexés, rares dans la culture politique néerlandaise.

J’aimerais répondre à votre question! Thierry Baudet reste à mes yeux un «animal politique non identifié». Trouver un équivalent français relève de la gageure: un homme jeune (36 ans), fondamentalement hostile à l’Union européenne, à l’Islam, à l’immigration de masse, ultra-nationaliste, tout en étant lui-même d’une famille d’origine française et très francophile (d’où ses nom et prénom) et avec une arrière-grand-mère indonésienne ; docteur de la prestigieuse université de Leyde, juriste et historien de formation, débatteur redoutable, et plutôt «beau gosse». Avec cela, un narcissisme et un machisme décomplexés, rares dans la culture politique néerlandaise, qui rappellent la personnalité de Pim Fortuyn, mais en version hétérosexuelle… En somme, un mélange de Marion Maréchal, de Marine le Pen, d’Eric Zemmour, de Régis Debray (la thèse de Thierry Baudet portait sur les «frontières»): le tout avec le charisme d’un Emmanuel Macron, le passé familial d’un Nicolas Sarkozy et la maîtrise des réseaux sociaux d’une icône des Gilets Jaunes…

En tout cas, l’autre victime de son ascension, avec la coalition au pouvoir, a été le PVV du populiste Wilders qui a perdu 4 sièges sur 9 et dont 30% de l’électorat est parti vers Baudet.

L’autre victime de l’ascension de Baudet est le populiste Wilders dont 30% de l’électorat est parti vers Baudet.

Il est clair que le côté plus présentable, plus ‘intello’, de ce dernier a attiré des voix dans la classe éduquée, qui n’aimait pas le côté trop «primaire» de Wilders. Mais au total, les thèmes anti-Islam, anti-Europe, anti-immigration, au-delà des subtilités théoriques de Baudet, progressent clairement aux Pays-Bas avec plus de 20% des voix désormais, si l’on cumule le Forum et le PVV.

Il semble que la tuerie d’Utrecht présente un caractère terroriste. Cette affaire a-t-elle joué un rôle dans ce scrutin?

Le caractère terroriste de la tuerie d’Utrecht laissait à vrai dire peu de doute dès le départ, vu le profil du suspect et son mode opératoire, qui cadrent bien avec le modèle du délinquant reconverti en terroriste et agissant de façon opportuniste (mais préalablement conditionné par des réseaux islamistes), tel que l’a parfaitement décrit Gilles Kepel dans son analyse de la «troisième génération djihadiste». Survenu à deux jours du scrutin, ce drame a été, autant que possible, écarté du débat par les responsables politiques, à l’exception précisément du Forum qui a refusé de suspendre sa campagne. 11% des électeurs ont dit avoir tenu compte de cet événement dans leur vote ; mais, d’une part, c’est déjà beaucoup ; et, d’autre part, l’on sait d’expérience que ce genre de déclaration est toujours inférieur à la vérité. Force est de constater que le Forum, dont la projection à la Première chambre, évaluée à 8 sièges juste avant l’attentat, est passée à 13 au final, ce qui représente un gain considérable en voix, sous-estimé d’ailleurs par les sondages à la sortie des urnes.

Considérons l’hypothèse que la piste terroriste soit définitivement confirmée par l’enquête. Des attentats islamistes ont-ils déjà été perpétrés aux Pays-Bas? Y avait-il des signaux alarmants ces derniers mois?

Encore une fois c’est l’hypothèse la plus probable et retenue comme telle par le Parquet néerlandais au lendemain des élections: notons d’ailleurs que l’hypothèse d’une «vengeance personnelle» est venue du gouvernement turc, pays d’origine du suspect. Qu’il y ait également des motivations personnelles ne change rien à l’affaire, comme dans les cas similaires.

L’année 2002 a été en fait le grand tournant de la vie politique néerlandaise, comme j’ai tenté de le montrer dans mon Histoire des Pays-Bas

Tous les terroristes ont aussi des motivations individuelles. Les Pays-Bas ont été victimes à plusieurs reprises de telles personnalités: assassinat de Théo Van Gogh en 2004, attentat en août dernier contre deux Américains à la gare d’Amsterdam, démantèlement d’un réseau de 6 terroristes en septembre dans le sud du pays… et le niveau d’alerte était déjà à 4 ( risque «substantiel») sur une échelle de 5, au moment de l’attentat. Mais il est vrai que le sujet était moins présent ces derniers temps dans le débat public, dans un pays qui n’a pas connu de tueries de masse et dont l’habitus national est profondément étranger à la violence politique et volontiers iréniste.

Les assassinats de l’homme politique Pim Fortuyn en 2002 par un écologiste radical qui l’accusait d’islamophobie et du réalisateur Theo van Gogh en 2004 par un islamiste ont-ils constitué un tournant pour l’opinion publique néerlandaise?

L’année 2002 a été en fait, comme j’ai tenté de le montrer dans mon Histoire des Pays-Bas, le grand tournant de la vie politique néerlandaise. Début de la récession économique, onde de choc du 11 septembre, assassinat de Pim Fortuyn, ont brisé le consensus néerlandais qui ne s’en est toujours pas vraiment remis. La «correction politique» qui dominait, voire étouffait, le débat public jusque-là, a été bousculée par la redoutable rhétorique de Fortuyn et son assassinat, suivi par celui de Van Gogh (nom ô combien symbolique aux Pays-Bas!), n’a fait que renforcer la rupture.

Le débat public néerlandais est aujourd’hui très polarisé, notamment sur les questions identitaires (immigration, Islam). Certes, nous ne sommes pas dans une situation à la française: la prospérité économique retrouvée, la solidité de la démocratie représentative et la perception positive de la mondialisation assurent une stabilité minimale. Mais il est clair, comme l’attestent tous les sondages et enquêtes, que les Pays-Bas n’échappent pas à la problématique identitaire qui traverse toute l’Europe.

Les Pays-Bas n’échappent pas à la problématique identitaire qui traverse toute l’Europe.

Comme ils n’échappent pas à l’euroscepticisme croissant, à la peur du terrorisme, au rejet de l’immigration, surtout musulmane, et à la droitisation de l’électorat. Davantage, une étude récente du Pew Research Center montre que les Néerlandais, bien plus que les Français (55% contre 39%), associent immigration et terrorisme. La gauche néerlandaise, comme le montrent le déclin continu du Parti travailliste et l’effondrement de la gauche radicale du SP (l’équivalent néerlandais mutatis mutandis de la «France Insoumise»), est, ici comme ailleurs, dans une crise profonde qui n’épargne que l’écologie politique. Nouvelle polarisation qui s’annonce entre la «Gauche verte», très populaire chez les jeunes, et le Forum de Thierry Baudet, qui dénonce sans cesse «l’écologie punitive» et rallie de plus en plus l’électorat des actifs et des seniors.