Entretien Dominique Reynié, politologue et professeur à Sciences Po.

Comment expliquez que, sur une réforme majeure du quinquennat, l’exécutif communique si mal ?

Pour être bien engagée, il est évident qu’une réforme doit désigner très clairement sur qui elle fera porter l’effort. Là, en ne donnant aucun con tenu, en laissant les salariés dans le flou, on a laissé aller l’imagination. Et créé de l’insécurité. Les organisations syndicales n’ont
pas hésité à se servir de ce silence gouvernemental pour mobiliser les salariés. Ceci étant dit, je ne sais pas s’il existe une communication réussie quand il s’agit d’annoncer de mauvaises nouvelles… Mentir ? Pas sûr que cela soit une bonne option.

Un sentiment d’impréparation prédomine…

Peut-être un peu. On est face à un pouvoir qui a surgi en 2017 comme une comète. Emmanuel Macron n’avait pas, derrière lui, les équipes ni le background de plusieurs années au pouvoir pour préparer cette réforme d’ampleur. Ce n’est pas tant de
l’impréparation qu’un effet du dynamitage du paysage politique par un outsider.

Le gouvernement présente son projet aujourd’hui. Pourquoi avoir attendu tout ce temps ?

La grève a des effets très importants sur les salariés, notamment en Île-de-France. Elle les contraint à se déplacer à pied. Or à l’origine de ces blocages, les bénéficiaires des régimes spéciaux à la SNCF et la RATP sont moins de 200 000,
sur un total de 30 millions de salariés. Cette grève donne à voir ce fossé entre deux mondes, entre des régimes spéciaux et des salariés qui
n’ont pas leurs avantages, leurs conditions de travail, leurs retraites et nourrissent un sentiment d’injustice. Pour l’exécutif, c’est, peut-être, une manière de mettre en scène ce fossé, et de se rallier l’opinion.

Le président Macron a délégué cette réforme au gouvernement et au « M. Retraite », Jean-Paul Delevoye. Une bonne idée ?

A priori, oui. Et qui aurait dit non ? Il a de l’expérience, il est apprécié des syndicats, chaleureux, il a une fibre sociale réelle… Mais quand on entre dans le dur d’une réforme, il n’est plus possible d’avoir que des amis ! Le gouvernement veut régler deux problèmes à la fois : équilibrer le système pour le rendre soutenable à l’avenir. Et mettre à plat 42 régimes différents, dont certains ne trouvent plus de justification aux yeux du
public. Pour Macron, ne pas être en première ligne le protège un peu d’un échec. Et en cas de succès, il en sera malgré tout crédité.

Édouard Philippe a dit qu’il ne croyait pas aux « annonces magiques ». Et qu’il ne pense pas que son discours fera cesser les manifs. Habile ?

Il a sans doute conscience que son intervention suscite de grandes attentes, et qu’il fera forcément des déçus. C’est une manière de dégonfler les espoirs, de faire tomber la pression. C’est peut-être aussi une manière de dire qu’il maintiendra le cap. L’affaiblissement de la mobilisation isole la RATP et la SNCF, et le fortifie.