« Les évêques prennent au sérieux les défis actuels »

Philippe Portier, Directeur d’études à l’École pratique des hautes études, historien et sociologue des religions (I)

Les évêques de France avaient déjà publié d’autres textes sur la politique : ils n’avaient pas eu, cependant, un écho aussi important que le dernier, Retrouver le sens du politique. Cela tient, je crois, à la fois au contexte et à son contenu. Nous manquons aujourd’hui d’une véritable pensée structurée dans l’espace public : le discours politique, souvent bien pauvre dans son contenu, est décrédibilisé, démonétisé. Je pense que le traitement réserve au texte au moins par la presse s’explique d’abord par ce vide: «Pour une fois, une pensée argumentée vient animer le débat public !» Les évêques montrent que la religion peut lui apporter sa contribution.

Mais cet écho tient aussi au contenu du texte, à sa logique interne : il part du réel pour le transformer, dans l’esprit du Concile ou du « voir-juger-agir » de l’Action catholique, il est construit aussi sur le mode du débat. Il est donc en phase avec une société marquée par la subjectivité, à la fois en quête d’enracinement et de certitudes mais qui refuse les leçons autoritaires. Cela ne signifie pas que les évêques de France soient devenus relativistes mais seulement qu’ils ont compris que, dans notre société, la vérité ne peut être recherchée qu’avec les autres, dans le dialogue.

Je pense aussi que Retrouver le sens du politique prend au sérieux deux défis majeurs qu’affronté aujourd’hui notre pays, et dont paradoxalement on parle peu : la fracture économique, avec ce chômage et cette exclusion du marché du travail qui peuvent frapper une famille, parfois sur deux, voire trois générations, mais aussi la fracture culturelle. Une fracture à la fois religieuse et ethno-culturelle, entre une population musulmane de plus en plus identitaire et des « Français de souche » – avec beaucoup de guillemets – taraudés eux aussi par une identité calcifiée.

Ce texte est donc en phase avec une société marquée par la subjectivité, à la fois en quête d’enracinement et de certitudes mais qui refuse les leçons autoritaires.

Le ton des évêques peut ne pas plaire à ceux qui s’inscrivent davantage dans une logique de choc des cultures, et donc peut-être à une partie de la militance catholique. Mais il répond à une partie de l’opinion publique qui s’inquiète de ces clivages et de la violence symbolique qui marquent notre société. Dans la lignée du pape François plus que celle de Benoît XVI et de ses «principes non-négociables», les évêques de France choisissent manifestement de ne pas donner dans l’autoritarisme mais plutôt d’essayer de réduire les fractures, de participer à reconstruire la société sur la base du dialogue et de l’altérité. Au passage, ils font aussi la leçon aux politiques : ce n’est pas un discours « d’eau tiède ». Mais on sent que leur obsession est plutôt la reconstruction du lien, la pacification.

Recueilli par Anne-Bénédicte Hoffher

(I) Intervention aujourd’hui devant l’Assemblée plénière des évêques à Lourdes.

Élection présidentielle

Les évêques de France ont publié jeudi 13 octobre un livre intitulé « Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique », dans lequel ils appelaient à « repenser le contrat social ». Ce texte défend également la place des religions dans la société à travers « une laïcité ouverte ». Le journal « Le Monde » en a fait sa une et a salué « un message aussi fort qu’inédit à l’aube d’une élection présidentielle ». « Messieurs les évêques, la République vous remercie », a écrit le quotidien «libération », appelant chacun à «lire ce texte».

« Ce constat, on l’attendrait des politiques »

Dominique Reynié, Professeur à l’Institut d’études politiques et directeur général de la Fondation pour l’innovation politique

C’est la première fois, à mes yeux, qu’un texte – qui n’est pas un essai individuel mais un geste collectif et institutionnel – prend acte de la gravité de la situation actuelle : la nécessité de repenser le contrat social, les problèmes de l’éducation, de l’identité, de la solidarité, de la différence culturelle et de l’intégration, la crise de la parole …Ce constat, que je partage complètement, c’est l’Eglise catholique qui le pose. Mais on l’attendrait des politiques eux-mêmes! Ces derniers donnent le sentiment d’être dans une sorte de fuite inconsciente. L’un d’eux m’a dit un jour « On ne pose pas les questions qu’on n’est pas capable de résoudre ». Au contraire, leur rôle devrait être de poser ces questions de fond sur lesquelles nous devons discuter et qui nous préoccupent.

Peut-être certains politiques les considèrent-elles aussi comme «pas assez clivantes », et donc inutiles dans une campagne électorale. Sans doute aussi leur rapport au temps a-t-il changé : on voyait souvent François Mitterrand flâner, aujourd’hui ils font du jogging ou du vélo. Ils devraient s’arrêter pendant deux jours, sans voir personne, pour méditer, réfléchir sur la marche du monde, ou juste se poser.

Je regrette aussi que les think tanks (laboratoires d’idées) ne prennent pas suffisamment en charge ce travail. À la Fondation pour l’innovation politique, depuis 2008, nous avons choisi d’inscrire la réflexion sur les valeurs en tête de nos priorités, aux côtes de la croissance, de l’écologie et du numérique : nous avons publié des notes sur la famille, l’engagement, la fraternité, la responsabilité, sur l’islam aussi. Mais nous nous sentons un peu seuls. Or la situation actuelle n’appelle pas que des solutions techniques : c’est en cela qu’elle est grave, ce qui ne signifie pas qu’elle soit catastrophique, mais plutôt qu’elle est sérieuse et qu’elle nécessite une réorganisation, une réaffirmation peut être, ou même une refondation de notre système de valeurs.

Les politiques devraient s’arrêter pendant deux jours, sans voir personne, pour méditer, réfléchir sur la marche du monde.

La crise actuelle touche évidemment nos valeurs : l’écologie, le surendettement, l’égalité à l’école ne sont-elles pas des questions morales ? Quel retournement ! Un peu plus d’un siècle après la loi de 1905, c’est l’Église catholique qui vient au secours de la République et qui lui demande de se ressaisir : on a séparé l’Église et l’État, mais il ne faudrait pas que la République se sépare d’elle-même. À la fin du XIXe siècle, les fondateurs de notre laïcité avaient le désir, dans un monde bouleversé, de ne pas heurter le sentiment religieux des Français : ils étaient conscients de l’importance de cette dimension métaphysique propre à faire « tenir » une société et donc à la rendre gouvernable. Nos élites politiques actuelles devraient revenir à cette dimension, mais pour la considérer dans sa richesse substantielle et pas uniquement comme un drapeau que l’on exhibe a l’occasion

Recueilli par Anne-Bénédicte Hoffner