Par Laurence Daziano / Maître de conférences en économie à Sciences po

 

LE CERCLE/POINT DE VUE – Nous devons accélérer les coopérations pour gagner des contrats à l’international. Un rapprochement avec le russe Rosatom serait une piste plausible.

Après presque deux ans de négociations, le groupe énergétique chinois CNNC (China Nuclear National Corporation) a annoncé qu’il ne participerait pas à l’ouverture du capital d’Areva. Ce revirement chinois laisse au prochain gouvernement, après les élections du printemps, le soin d’achever la restructuration de la filière nucléaire française.

Depuis 2012, notre filière a été heurtée par le contexte post-Fukushima ainsi que par le développement des énergies renouvelables et des énergies de schiste. Les déconvenues se sont accumulées (gouvernance complexe, crise de liquidités, contentieux sans fin autour de l’EPR finlandais d’Olkiluoto, report sine die des projets nucléaires en Afrique du Sud et en Arabie saoudite, où nous étions candidats…), sans qu’une perspective claire soit tracée pour notre industrie, malmenée en France par la décision de fermeture anticipée de Fessenheim.

Percée des géants étrangers

De plus, alors que notre industrie peine à achever sa restructuration, nos concurrents ont avancé leurs pions. Les projets nucléaires dans les pays émergents et en Europe de l’Est, à l’exception de l’Inde, où EDF négocie toujours un contrat pour les EPR, sont devenus la chasse gardée de Rosatom. L’énergéticien nucléaire russe a engrangé les commandes pour un montant de 133 milliards de dollars pour les dix ans qui viennent et devient un leader mondial avec ses projets de construction.

Le parc nucléaire chinois poursuit son développement, ce qui permet à Pékin de confirmer ses nouveaux objectifs climatiques avec une énergie décarbonée et d’engager une nouvelle étape à l’international pour ses énergéticiens. En effet, le contrat tripartite (France, Chine, Royaume-Uni) des EPR britanniques prévoit qu’après les deux EPR d’Hinkley Point, puis les deux EPR de Sizewell, CGN (China General Nuclear Power Corporation) en collaboration avec CNNC pourra construire un réacteur de conception 100 % chinoise, baptisé « Hualong One » (« dragon »), sur le site de Bradwell.

Trois sujets à traiter

Dans ce cadre, le prochain gouvernement aura à gérer, au plus vite, l’achèvement de la restructuration de la filière française. Les premières étapes de la réforme devront être confirmées : EDF doit rester le chef de file de la filière nucléaire, tandis que NewCo, le nouveau groupe issu d’Areva et allégé de l’activité réacteurs, sera effectivement recentré autour du cycle du combustible.

Il restera trois sujets à traiter. Le premier concerne l’achèvement du chantier de l’EPR finlandais et le règlement du contentieux, lesquels nécessiteront qu’Areva aboutisse enfin sur ce chantier et sur un règlement amiable. Les deux autres sujets sont plus structurants pour l’avenir. Il faudra injecter des capitaux dans la filière nucléaire, puis, dans un second temps, s’adosser à un partenaire industriel pour redévelopper nos compétences nucléaires et gagner des contrats à l’international.

Cela nécessite d’avoir une vision claire pour notre filière et une stratégie globale pour son développement. L’ouverture du capital de NewCo aux Japonais de Mitsubishi et JNFL (500 millions d’euros sur un apport total en capital de 5 milliards) est une première option, mais elle est insuffisante du point de vue industriel et international. Autant sur les activités aval du cycle du combustible que sur les projets de réacteurs à l’international, la filière française doit rechercher de nouvelles coopérations, synergies et éventuelles prises de participation.

Un rapprochement avec Rosatom, qui a déjà construit et équipé la première centrale nucléaire de troisième génération, s’inscrirait dans la longue coopération technologique entre la France et la Russie. Cela signifierait, en contrepartie d’une prise de participation, que Rosatom accepte les conditions posées par l’Etat français sur les principes de gouvernance et le montant de la participation financière, sur lesquelles ont achoppé les négociations avec les Chinois.

 

Laurence Daziano est maître de conférences en économie à Sciences Po, est membre du conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique.