Interview de Idriss J. Aberkane parue dans archimag de juin 2016.

Archimag : Vous affirmez que « l’économie de la connaissance est un domaine grandiose, car, comme la connerie, elle est  infinie » ! Que voulez-vous dire ?

Idriss J. Aberkane : Les ressources matérielles ne sont pas infinies. Si l’on veut une croissance infinie, le monde matériel ne suffit pas. En revanche, la croissance immatérielle infinie est tout à fait possible. Car ce monde immatériel, c’est le monde de la connaissance, c’est-à-dire les logiciels, les œuvres d’art qui, eux, sont infinis.

Archimag : Comment crée-t-on une économie de la connaissance ?

Idriss J. Aberkane : On n’a pas besoin de la créer, car l’économie de la connaissance a toujours été là. C’est même la plus vieille  économie du monde. L’être humain a échangé des savoirs bien avant d’échanger de l’agriculture, de la monnaie ou des services commerciaux. Le feu, par exemple, c’est une économie de la connaissance, car il procède d’un échange de connaissances. Cet échange possède toutes les propriétés de l’économie de la connaissance : si je vous donne un savoir, je peux également le donner à quelqu’un d’autre ; en revanche, si je vous donne un billet de banque je ne peux pas le donner à quelqu’un d’autre. Cette économie de la connaissance est donc très  ancienne, mais nous ne faisons que reprendre conscience de cette idée. Il n’existe en effet pas une seule activité sans connaissance.

Archimag : L’économie de la connaissance permet-elle une croissance plus saine que l’économie telle que nous la connaissons aujourd’hui ?

Idriss J. Aberkane : Indubitablement oui, puisque l’économie de la connaissance nous réconcilie avec la nature. Le grand cadeau de l’économie de la connaissance, c’est de nous dire qu’il ne faudra plus choisir entre nature et emploi. Depuis 200 ans, nous vivons dans un mensonge qui nous impose de choisir entre la nature et l’emploi. Et cela a engendré une vision écologiste et une vision industrielle qui s’opposent frontalement. Lorsque l’on prétend au contraire qu’il est possible de concilier nature et emploi, on prend des coups de feu des deux côtés !

Archimag : L’économie de la connaissance que vous appelez de vos vœux va-t-elle engendrer des  bouleversements dans le monde du travail ?

Idriss J. Aberkane : Elle est déjà en train de le faire avec la robotisation de certains emplois. Cela permet de partager des richesses pour faire en sorte que chacun en tire un minimum. L’économie de la connaissance amène une série de nouvelles questions : à quoi sert le travail ? Sert-il à s’épanouir ? C’est le grand débat que la Silicon Valley a mené… et conclu : le travail sert à s’épanouir. Ainsi Google a-t-fl demande à ses architectes d’intérieur de créer des lieux qui permettent aux salariés de se sentir bien et de choisir leur bureau plutôt que leur couette !

Archimag : On peut cependant constater que cette pratique est marginale aujourd’hui…

Idriss J. Aberkane : Elle est marginale en nombre, mais pas en profit ! Google a montré que cette approche est pleinement profitable et, de toute évidence, Google ne perd pas d’argent. Une innovation commence toujours par être marginale. Toutes les révolutions passent toujours par trois étapes : ridicule, dangereuse, évidente. Prenez le droit de vote des femmes, la rotondité de la Terre, l’abolition de l’esclavage, l’héliocentrisme, la physique quantique, l’ordinateur… Le XXIe siècle est attelé à « silican valleyser » le monde…

Archimag : Avec ce discours avez-vous une position médiane entre écologistes et industriels ?

Idriss J. Aberkane : Je n’occupe pas une position médiane, mais une position transcendante. J’utilise ce terme à dessein, car le juste milieu, c’est le compromis. Or ma position est transcendante : l’économie de la  connaissance apporte le biomimétisme, à savoir que la nature est le plus gros gisement de connaissances au monde. Cela fait 4 milliards d’années que la nature fait de la recherche et  développement. Cela signifie qu’un jour, les chefs d’État préféreront trouver de la biodiversité sur leur territoire plutôt que du pétrole. Des micro-États comme l’île Maurice dont la dirigeante est biologiste ont déjà opté pour cette vision. Mais il est vrai qu’ils sont comme Google : ils sont minoritaires pour l’instant, mais leurs idées sont en train de se propager.

Archimag : La Corée du Sud a expérimenté un ministère de la connaissance. Son développement et sa vitalité peuvent-ils s’expliquer par la création de ce ministère ?

Idriss J. Aberkane : C’est plutôt l’inverse. Le gouvernement a entériné l’économie de la connaissance de la société civile coréenne. La Corée du Sud démontre qu’un pays est plus riche lorsqu’il est assis sur un gisement de connaissances plutôt que sur un gisement de pétrole.
Dans l’histoire déjà, Venise, Tétra, le Machu Picchu, Santorin et Bagdad ont également montré cela. Au IXe siècle, Bagdad était beaucoup plus riche et puissante qu’à l’époque du pétrole. Dans cette ville, le prince était musulman, les architectes étaient zoroastriens et juifs, le maître d’œuvre était chrétien et le financier était bouddhiste. De Bagdad au LX6 siècle jusqu’à la Silicon Valley, tous les technopôles ont été des lieux de rencontre de civilisations. Souvenons-nous que Steve Jobs était le fils d’un immigré syrien et d’une immigrée allemande.

Archimag : Vous rappelez justement une rencontre qui a eu lieu en 1984 entre Steve Jobs et François Mitterrand. Le fondateur d’Apple avait alors déclaré au président de la République que les barils de pétrole de demain ce sont les logiciels. La France a-t- eIle entendu les conseils de Steve Jobs ?

Idriss J. Aberkane : Non. Nous n’en avons malheureusement tiré aucune leçon. Steve Jobs constatait également qu’en France l’échec est considéré comme quelque chose de très grave. Or, on ne fait pas la Silicon Valley avec les premiers de la classe ! S’il y a bien une personne incapable de créer une startup, c’est bien le premier de la classe ! Malheureusement, la France a la culture des grandes écoles et du premier de la classe. Prenez l’exemple de eBay : peu de gens savent que cette société a été créée par un Français d’origine iranienne Pierre Omidyar. Il était à l’université Paris 7 et avait un projet d’enchères en ligne. Mais son idée est apparue ridicule, dangereuse, évidente comme nous l’avons déjà vu. Le projet a été finalement confié à un polytechnicien et a donné naissance à Price Minister qui n’est pas un leader mondial. Et pendant que les États-Unis lancent les idées de demain, la France lance des études de faisabilité et s’interroge sur la réglementation. C’est le cas de la voiture autonome.

Archimag : La France regorge de nombreux talents dans le domaine numérique, mais aucun groupe français ne parvient à se hisser au niveau des Gafa. Pourquoi ?

Idriss J. Aberkane : Il y a dix ans, on ne comprenait pas pourquoi je partais pour la Silicon Valley. Les décideurs publics ne comprennent toujours pas pourquoi il n’y a pas de Silicon Valley en France, car ils ne regardent pas là où il faudrait regarder. Ils parlent financement et investissements publics et ne pensent qu’au hardware au détriment du software. Or l’immatériel, c’est la culture de la Silicon Valley. Cette culture n’existe pas en France.

Archimag : Les réalisations françaises ne manquent pourtant pas : le label French Tech, les incubateurs, le réseau  Numa…

Idriss J. Aberkane : À l’étranger, personne ne les connaît. La French Tech est comme Johnny Hallyday : mondialement connue en France ! Dans la compétition mondiale des technopôles, il y a la Silicon Valley qui flotte au-dessus de tout le monde et qui attire plus de 30 % des investissements. Paris n’attire que 1,1 % de ces investissements. Par ailleurs, on trouve d’autres pôles importants en Allemagne, en Chine, en Hongrie. Voilà le rapport de force actuel. En France, nous souffrons chroniquement de dissonance cognitive : nous nous croyons plus grands que nous ne sommes et oublions que nous ne représentons que 0,8 % de la population mondiale. Nous oublions également que le système classes préparatoires-grandes écoles n’existe qu’en France. Notre arrogance nous joue des tours. Pourtant nous avons tout le potentiel. Je pense notamment à deux Français qui travaillent chez Tesla et dont le créateur Elon Musk ne se séparerait pour rien au monde. Et le plus intéressant est que ces deux Français ne sont ni polytechniciens, ni normaliens, ni centraliens, mais issus de campus universitaires plus modestes. C’est une leçon à retenir…

Idriss J. Aberkane, est est chercheur affilié à Stanford et au CNRS et professeur à CentraleSupélec. Il est auteur de deux notes pour la Fondation pour l’innovation politique Économie de la connaissance, mai 2015 et La noopolitique : le pouvoir de la connaissance, novembre 2015.