Interview de Julien Gonzalez, parue dans Atlantico le 16 octobre 2014.

La France est un pôle d’excellence qui a pour seul défaut de ne pas savoir garder chez elle ceux qu’elle a contribué à former. Par exemple, au cours des vingt dernière années, l’émigration des entrepreneurs aurait coûté un million d’emplois à l’économie nationale.

Atlantico : Les rapports se succèdent et pointent toujours le même phénomène du doigt : les « inventeurs », diplômés à fort potentiel et entrepreneurs innovants continuent à s’expatrier, sans que la France n’attire le même type de profil. Pourquoi ce désamour durable ?

Julien Gonzalez : Répondre à cette question nécessite de bien distinguer les cas de figure. Plutôt que de parler d’expatriation, je préfère évoquer une « émigration », comme pendant de l’immigration, qui recouvre différents profils.

Les entrepreneurs qui quittent la France le font pour des raisons fiscales (niveau d’imposition des revenus, taxation du capital), réglementaires (coût du travail, complexité administrative) mais également culturelles, avec un environnement national moins propice à la prise de risque et à l’enrichissement que dans d’autres pays.

En résumé, tout ce qui concoure à façonner, en France, un écosystème moins favorable à l’entrepreneuriat que, par exemple, celui du Royaume-Uni.

Pour ce qui concerne les jeunes diplômés, les baromètres d’humeur et les enquêtes d’opinion évoquent de meilleures opportunités à l’étranger, qu’il s’agisse du niveau de rémunération ou des responsabilités confiées. Les déterminants négatifs (peur du chômage, salaire jugé trop faible) arrivent en tout cas devant les items positifs (volonté de découvrir un nouveau pays, apprentissage d’une langue, etc.).

Atlantico : Que sait-on du coût en termes d’emploi ou de PIB de cette désaffection ? Dans une période de croissance nulle et de chômage élevé, en quoi ces indicateurs macroéconomiques sont-ils impactés par l’expatriation ?

Julien Gonzalez : Lorsque l’on étudie ce phénomène, on se heurte rapidement à un problème majeur : l’absence de comptabilité officielle et de données exhaustives sur les migrations affectant la France. Les informations les plus précises proviennent du Registre mondial des Français établis hors de France (du ministère des Affaires étrangères), mais l’inscription y est facultative. En 2013, 75 000 Français (sur les 1,6 million inscrits au registre) déclaraient être à la tête, à l’étranger, d’une entreprise d’au moins 10 salariés soit, a minima, 750 000 emplois créés hors de France par des compatriotes. Si l’on se fie aux travaux de la Fondation Concorde, l’émigration des entrepreneurs au cours des 20 dernières années aurait coûté à l’économie française un million d’emplois. Pour comprendre l’impact pour notre pays, il faut penser aux salaires versés, recettes fiscales, cotisations sociales et emplois induits dont nous nous privons.

Autre exemple, l’émigration patrimoniale avec, notamment, le départ de 12 000 ménages redevables à l’ISF lors des vingt dernières années (selon la DGFiP). D’après les économistes, environ 250 milliards de valeur patrimoniale seraient sortis du pays sur cette période. Comment croyez-vous que se répercute le manque à gagner pour les finances publiques ? Comme toujours sur les classes moyennes, via des augmentations constantes d’impôts, et sur les classes populaires, avec des coupes dans les dépenses sociales.

Atlantico : L’éducation en France étant majoritairement supportée par la collectivité, et les profils s’expatriant étant plutôt fortement diplômés, à combien se montent les « investissements sur l’éducation » qui ne profitent pas à la France ?

Julien Gonzalez : Nous savons que la scolarité d’un étudiant d’une grande école de commerce ou d’ingénieur (de la maternelle à son entrée sur le marché du travail) coûte à la collectivité 240 000 euros. Rapporté au nombre d’étudiants effectuant leur début de carrière à l’étranger, cette émigration pourrait représenter une perte annuelle pour les caisses de l’Etat de 1,5 milliard d’euros. Là encore, ce chiffre ne prend pas en compte la création de richesses permise par ces talents et qui profite à des nations concurrentes.

Atlantico : Quelles leçons peut-on tirer de cette désertion qui dure maintenant depuis plus de dix ans ?

Julien Gonzalez : La première priorité doit être de s’entendre sur le diagnostic, qui doit faire consensus au sein de la classe politique. Il est parfaitement normal que de plus en plus de Français vivent à l’étranger. La mondialisation, la construction européenne, Erasmus, les VIE, sont autant d’opportunités offertes par la modernité dont nos compatriotes doivent se saisir pour s’enrichir humainement et culturellement.

Mais entendons les messages sous-jacents aux trop nombreux départs contraints ! Pour la plupart, le départ (décision ô combien lourde de sens !) est un appel à l’émancipation. La société française doit favoriser l’expression de tous ses talents, qu’ils soient économiques, techniques, scientifiques ou artistiques. Reconnaître la diversité des mérites (et non pas la seule réussite via les formations élitistes), lâcher la bride des « faiseurs », faciliter la prise de risques.

Les conclusions du récent rapport Galut, qui ne voit « pas de motifs d’inquiétude » à la situation, sont en ce sens désespérantes de dogmatisme. Le rapport évoque l’expatriation comme une chance, et les Français vivant à l’étranger comme « des ambassadeurs » alors même que les études laissent apparaître un « French bashing »… de la part des Français émigrés ! Nous devons en finir avec ces postures et voir la réalité telle qu’elle est. Celle d’un pays qui a un besoin vital de réformes profondes.

Atlantico : L’éducation en France étant majoritairement supportée par la collectivité, et les profils s’expatriant étant plutôt fortement diplômés, à combien se montent les « investissements sur l’éducation » qui ne profitent pas à la France ?

Julien Gonzalez : Nous savons que la scolarité d’un étudiant d’une grande école de commerce ou d’ingénieur (de la maternelle à son entrée sur le marché du travail) coûte à la collectivité 240 000 euros. Rapporté au nombre d’étudiants effectuant leur début de carrière à l’étranger, cette émigration pourrait représenter une perte annuelle pour les caisses de l’Etat de 1,5 milliard d’euros. Là encore, ce chiffre ne prend pas en compte la création de richesses permise par ces talents et qui profite à des nations concurrentes.

Atlantico : Quelles leçons peut-on tirer de cette désertion qui dure maintenant depuis plus de dix ans ?

Julien Gonzalez : La première priorité doit être de s’entendre sur le diagnostic, qui doit faire consensus au sein de la classe politique. Il est parfaitement normal que de plus en plus de Français vivent à l’étranger. La mondialisation, la construction européenne, Erasmus, les VIE, sont autant d’opportunités offertes par la modernité dont nos compatriotes doivent se saisir pour s’enrichir humainement et culturellement.

Mais entendons les messages sous-jacents aux trop nombreux départs contraints ! Pour la plupart, le départ (décision ô combien lourde de sens !) est un appel à l’émancipation. La société française doit favoriser l’expression de tous ses talents, qu’ils soient économiques, techniques, scientifiques ou artistiques. Reconnaître la diversité des mérites (et non pas la seule réussite via les formations élitistes), lâcher la bride des « faiseurs », faciliter la prise de risques.

Les conclusions du récent rapport Galut, qui ne voit « pas de motifs d’inquiétude » à la situation, sont en ce sens désespérantes de dogmatisme. Le rapport évoque l’expatriation comme une chance, et les Français vivant à l’étranger comme « des ambassadeurs » alors même que les études laissent apparaître un « French bashing »… de la part des Français émigrés ! Nous devons en finir avec ces postures et voir la réalité telle qu’elle est. Celle d’un pays qui a un besoin vital de réformes profondes.

Julien Gonzalez est responsable des affaires économiques d’un syndicat professionnel. Il est auteur pour la Fondation pour l’innovation politique de la note Trop d’émigrés ? Regards sur ceux qui partent de France (mai 2014).