Article de Christophe de Voogd, paru dans Atlantico le 26 octobre 2014.
La question migratoire est dans notre inconscient collectif trop souvent synonyme d’immigration. Pourtant, ce sont désormais 2,5 millions de Français qui ont quitté l’hexagone, et seulement 17% d’entre eux prévoient de revenir… dans 2 ans !

La semaine passée a remis au premier plan de l’actualité la question migratoire : discours de Nicolas Sarkozy, scènes dramatiques à Calais, rapport Larrivé sur la population carcérale, etc.

Avec le rebond attendu des polémiques sempiternelles sur la « ligne Buisson » (sans Buisson désormais !), les « statistiques ethniques » et autres « Schengen »… Sans que pour autant ne progresse vraiment l’information objective d’un débat, prisonnier des slogans simplistes du genre « immigration chance pour la France » ou « immigration zéro ».

Mais justement la question migratoire est dans notre débat public comme dans notre inconscient collectif trop souvent synonyme d’immigration : réflexe d’un vieux pays, longtemps malthusien, qui depuis plus de 150 ans voit se succéder les phases migratoires et confronté à des problèmes particulièrement aigus d’intégration.

Bien discret reste en revanche le débat sur un phénomène bien plus récent, qui s’accentue fortement ces dernières années et lourds de conséquences néfastes : l’émigration. Une exception : Julien Gonzalez dans une des rares études (aussi pertinente qu’accessible) sur la question, réalisée pour la Fondation pour l’innovation politique : Trop d’émigrés : regard sur ceux qui partent de France (Mai 2014).

A vrai dire tous les signes d’un tabou puissant se trouvent ici rassemblés, au moins autant que pour l’immigration : à commencer par le nom même du phénomène, pudiquement désigné sous le nom d’ « expatriation ». Volonté d’éviter de rappeler de douloureux précédents dans la mémoire nationale comme le départ massif des protestants sous Louis XIV ou des émigrés de la période révolutionnaire ? Épisodes qui rappellent trop la violence politique dans la « Patrie des droits de l’homme » et les déchirements passés d’une nation « indivisible » ? Ou tout simplement affirmation d’un lien indissoluble (notamment électoral !) avec la mère patrie ?

Sans doute le mot d’ « expatriés » convient-il assez bien au départ « normal » d’étudiants et de cadres dans une économie de plus en plus mondialisée et dans un horizon européen de plus en plus ouvert. Sans doute encore, nos « expatriés » ne partent-ils pas –comme un nombre croissant de nos immigrés, ne l’oublions pas – forcés et contraints, le revolver sur la tempe. Reste le phénomène préoccupant du départ des Juifs français qui se sentent de moins en moins en sécurité et constituent désormais le premier contingent de migrants vers Israël. Pour la grande majorité des partants, la contrainte prend désormais d’autres formes que politique : fuite des « riches », mais aussi des entrepreneurs et des entreprenants devant une fiscalité confiscatoire ; fuite d’une jeunesse condamnée chez nous au chômage de masse et aux formations au rabais ; fuite des « cerveaux » découragés par des carrières universitaires raréfiées, bureaucratisées, voire politisées.

Autant de faits gênants qui expliquent, davantage encore que pour l’immigration, le flou et le retard des chiffres : les sources du Ministère des affaires étrangères souffrent du sous-enregistrement massif des expatriés, surtout du « nouveau type » : jeunes et entrepreneurs indépendants qui se fondent dans la société d’accueil et que « n’attrapent » pas les statistiques de nos consulats, de nos associations et de nos lycées à l’étranger. Quant à l’INSEE, si sérieuse et fiable normalement, elle ne fait aucun calcul direct de l’émigration. Le recoupement des diverses sources disponibles indique en tout cas que le chiffre d’expatriés a doublé en 20 ans et s’est accéléré ces dernières années. Encore n’a-t-on pas, défaillance statistique oblige, les chiffres les plus récents qui permettraient notamment de connaitre les effets de la politique actuelle. Tout porte à penser, notamment à partir des sondages nationaux et des chiffres étrangers (belges et suisses notamment), que le chiffre, déjà record de 2011 (213 000), est dépassé et que la population française établie hors de chez nous, doit être assez proche de 2,5 millions de personnes.

De quoi susciter un dernier tabou quant aux conséquences d’un tel phénomène : « les voyages forment la jeunesse », « tout cela est bon pour notre rayonnement », la France en profitera à leur retour » : autant de propos régulièrement entendus chez nos responsables ; seul petit problème : ces émigrés reviendront-ils ; et, si oui, quand ? Une enquête de la Maison des Français de l’étranger ne justifie guère l’optimisme officiel : seuls 17% prévoient leur retour dans les 2 ans…

Bref, il y aurait de quoi s’inquiéter des effets d’un phénomène, désormais massif et durable, qui touche une population plus diplômée, plus jeune, plus active, plus riche (et plus féminine !) que la moyenne de nos compatriotes : d’une part en termes économiques, fiscaux et sociaux directs : 9 milliards de recettes annuelles, 45 milliards de PIB et 1 million d’emplois. Ensuite et peut-être plus encore en matière de dynamisme social et moral de notre pays, qui n’a guère de chance de retrouver le moral si les plus dynamiques le quittent !

On comprend le silence de la gauche ou sa minimisation systématique du phénomène : quand on a donné la « priorité à la jeunesse », il est ennuyeux que le résultat soit une priorité… à son départ ! A moins que le « bateau France », au bord du naufrage, n’ait décidé, dans un ultime geste chevaleresque, de faire partir « les femmes et les enfants d’abord » ? Le silence de la droite, qui ne s’empare pas du sujet, est plus surprenant : l’amorce claire du phénomène dès les années 2000 la met-elle mal à l’aise (ah ! toujours ce sacré « bilan » !) ? Ou bien sa fibre nationaliste est-elle trop mise à l’épreuve par cette véritable perte de substance nationale ?

Christophe de Voogd enseigne l’histoire des idées politiques, l’historiographie et la rhétorique à Sciences Po. Il est normalien, agrégé et docteur en histoire. Il est membre du conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique.