Ce ne sont pas par des mesurettes socio-fiscales que les socialistes rétabliront la confiance avec ces catégories intermédiaires, estime le professeur Julien Damon.

 

 

Pour les populistologues, experts des populismes, la messe serait dite. Les classes moyennes auraient basculé, avec armes électorales et bagages culturels. De populaires, elles deviendraient populistes, tandis que la gauche sociale, dans un mouvement de grand basculement, se transformerait en gauche sociétale. Du combat syndical et des grandes grèves, aux batailles d’avant-garde pour le mariage pour tous ou la piétonisation des centres urbains. De l’ouvrier et de l’employé aliénés, à l’immigré mal accepté et au gay discriminé. Certes. Mais le malaise entre gauches et classes moyennes – les pluriels s’imposent – apparaît plus profond et plus ancien.

La gauche, dans la plupart de ses composantes, a longtemps célébré la dynamique de moyennisation de la société française qui accompagnait son urbanisation, son accès au salariat, à la Sécurité sociale et aux loisirs. Jusqu’à la fin des années 1970, il s’agissait de revendiquer le développement des garanties collectives d’un droit social qui, par la négociation comme par le conflit, se renforçait. Les classes moyennes, ces « deux Français sur trois » (Valéry Giscard d’Estaing), étaient au centre des attentions et propositions, à gauche comme à droite.

Depuis les années 1980, d’autres priorités, dans un contexte transformé par le chômage et la mondialisation, se sont affirmées. Il a fallu, en particulier, lutter contre la pauvreté et composer avec l’immigration. Une partie de la gauche, la plus à gauche, voit toujours dans les classes moyennes ce que les marxistes ont continuellement décrié comme des petits-bourgeois. Une autre partie de la gauche, plus au centre, ne voit pas de damnés de la Terre dans ces classes moyennes et demande des efforts de solidarité supplémentaires consentis pour les plus démunis. D’où une lente mutation, chez ceux qui se disent aujourd’hui progressistes, pour mettre l’accent sur ceux qui en auraient le plus besoin, au risque de frustrer ceux qui pensent cotiser sans recevoir.

 

La gauche bobo et la gauche guacamole ironisent

Le problème, avec les classes moyennes, relève d’abord des définitions. Une voie originale consiste à passer par le « ni ni ». Si le « ni ni » théorisé en 1988 par François Mitterrand – ni privatisation ni nationalisation – exprimait une stratégie conjoncturelle, cette formulation en double négation permet aussi d’approcher les classes moyennes et d’analyser les relations qu’elles entretiennent avec les évolutions doctrinales de gauche.

Ni riches ni pauvres. La gauche sociale ne dédaigne pas ces catégories intermédiaires. Mais ce n’est plus vraiment le cœur de ses préoccupations. Alors que, jusqu’au début des années 1980, l’ambition première de la gauche consistait à lutter contre les inégalités, la gauche sociale, se faisant de fait plus libérale, a voulu cibler la lutte contre la pauvreté. Avec sa volonté de concentrer les moyens sur les problèmes jugés prioritaires, il s’est agi de limiter les ambitions universalistes de la protection sociale par des mises sous condition de ressources des prestations et, surtout, par la création de prestations ciblées sur les moins favorisés.

 

Les classes moyennes ne sont pas révolutionnaires

Ni assez pauvres pour bénéficier des aides sociales ni assez riches pour bénéficier des réductions fiscales, les classes moyennes s’estiment maintenant désavantagées par le système socio-fiscal. Les classes moyennes sont présentées, de façon récurrente, comme les grandes perdantes. Au sujet du logement social, conçu dans ses développements après-guerre comme une politique en faveur des classes moyennes salariées, le problème est flagrant. Avec une préséance pour les plus défavorisés et mal-logés, les classes moyennes ont de moins en moins accès à ce à quoi elles devraient pouvoir prétendre.

Ne résidant ni dans les quartiers défavorisés ni dans les quartiers huppés, les classes moyennes peuplent, en partie, des zones périurbaines. La gauche caviar raille cet habitat pavillonnaire et méprise le barbecue, l’instrument érigé un temps en équipement iconique des classes moyennes. La gauche bobo et la gauche guacamole ironisent sur des aspirations et des goûts ringards. Bagnoles et centres commerciaux sont conspués comme comportements inciviques et mauvais goût consumériste. La « beauf phobie » d’une certaine gauche élitiste, valorisant une diversité qu’elle ne vit pas, est une attaque constante des modes de vie moyens.

 

Menacées par un précariat qui s’étend

Les professions intermédiaires des classes moyennes ne relèvent ni des tâches d’exécution ni des responsabilités de direction. Situées au-dessus d’un salariat ouvrier et employé qui se maintient, menacées par un précariat qui s’étend, elles appréhendent leur déstabilisation. Toutes les aventures législatives récentes visant à sécuriser l’emploi sont vivement contestées, à plus ou moins bon escient, comme des vecteurs de précarisation de ceux qui seraient au bord de la précarité. La gauche réformiste est honnie pour le mal qu’elle ferait aux classes moyennes, malgré ses efforts pour dire qu’elle cherche à les protéger.

Dernier « ni ni » : ni trusts ni soviets. Les classes moyennes ne sont pas révolutionnaires. Elles n’aspirent ni à la dictature du prolétariat ni au e-capitalisme de type Silicon Valley. Les rejets dont elles font l’objet d’une partie des gauches, comme l’absence de prise en compte de leurs craintes dans les projets d’une autre, expliquent l’ampleur des insatisfactions des classes moyennes à l’égard de la gauche et la profusion des interrogations de la gauche à leur endroit.

Ce ne sont pas des mesurettes socio-fiscales, relevant ici un seuil, abaissant là un plafond, qui pourront rétablir le lien et la confiance. Crachouillis réglementaires et propos d’estrade visent à récupérer des faveurs et des votes. L’écart apparaît cependant très prononcé entre les classes moyennes et une gauche dite moderne qui prétend les incarner en en ayant pourtant jamais été aussi éloignée. Sans réelle trahison ni véritable abandon. Il s’agit davantage d’une affaire d’oubli et de mépris.

Julien Damon est l’auteur d’une note intitulée « Mesures de la pauvreté, mesures contre la pauvreté, Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), 38 pages, 3 euros

Julien Damon (professeur associé à Sciences Po et membre du conseil scientifique et d’évaluation de la Fondation pour l’innovation politique)