La Fondation pour l’innovation politique et le ministère des Affaires étrangères et européennes ont organisé une matinée d’études intitulée « Aimez-vous l’Europe ? » avec la participation de l’Ecole Normale Supérieure. Retrouvez le compte rendu écrit de ce colloque.

Ouverture : Dominique REYNIÉ


Une journée de commémoration de la construction européenne pourrait conduire à une manifestation rituelle, voire routinière. La Fondation pour l’innovation politique a préféré proposer une matinée de réflexion sur l’état du sentiment européen chez les Français. En introduction de cet évènement, Dominique REYNIÉ a distingué  deux cycles majeurs dans la construction européenne. Le premier qui a débuté en 1945, phase de reconstruction politique, morale, économique et diplomatique. Après avoir ancré la paix, la démocratie et la prospérité sur le vieux continent, s’est achevé en 1992, avec la création de la citoyenneté européenne par le traité de Maastricht et la mise en place de ce qui conduira plus tard à l’euro. Entre cette date et aujourd’hui, presque tout a changé. Un deuxième cycle s’est ouvert : l’Union européenne a connu de nombreux élargissements tout en donnant l’impression de se rétrécir face au gigantisme de la globalisation, intervenue entre la chute du mur de Berlin et l’effondrement du communisme d’un côté et la création de l’OMC en 1994 de l’autre. Depuis ce moment, les Français s’interrogent sur le sens de l’Union européenne dans un monde radicalement différent. Comme les autres peuples européens, ils attendent de l’Europe qu’elle les aide à dimensionner les nations européennes de taille petite ou moyenne pour mieux affronter le nouveau monde. Le sondage réalisé pour la Fondapol par TNS Sofres révèle que les Français expriment peu de sentiments à l’égard de l’Europe. Leurs attentes sont au contraire des visées pratiques. A leurs yeux,il faut rendre la puissance européenne plus capable d’agir sur le quotidien des Français et de les préserver des effets de la globalisation. Dans le contexte actuel faut-il penser que les Français sont devenus eurosceptiques ?

Table ronde n°1 : Sociologie du sentiment européen

Introduction par Dominique SCHNAPPER

Il a fallu des siècles pour construire l’Europe des nations, ce qui explique que de nos jours, le sentiment européen soit encore fragile. L’Europe est victime de son succès, il semble que les échanges économiques aient pris la place des échanges culturels. Si l’Europe est devenue une évidence comme zone de paix, a-t-elle acquis au même titre une volonté et un sens politiques ? L’Europe est-elle devenue beaucoup plus qu’un marché ? Comment transmettre aux jeunes générations le sens de l’appartenance et créer une mémoire de l’Europe démocratique, dans une société de plus en plus dominée par l’enjeu économique ? Peut-on transmettre les valeurs démocratiques sans les lier avec les sentiments fondés sur une forme particulière de vivre-ensemble, de mémoire collective qui jusqu’alors a été nationale ? Selon Dominique SCHNAPPER, l’identité européenne est moins fondée sur une mémoire commune de conflits armés que sur la raison. Par conséquent, elle n’est ni émotionnelle, ni passionnée.

S’appuyant sur notre sondage, Édouard LECERF propose d’analyser les sentiments que suscite l’Europe : l’espoir domine, aussitôt contrebalancé par la déception. 47 % des Français qui parlent de l’Europe en bien, en entendent parler en mal, mais seulement 5% de ceux qui en parlent en mal, reconnaissent en entendre parler en bien. Selon Édouard LECERF, ces chiffres sont révélateurs d’une incapacité de certains Français à entendre des choses positives à l’égard de l’Europe.

Bruno CAUTRÉS explique que l’on se sent d’abord citoyen national, avant de se sentir citoyen européen. Les opinions sur l’Europe se sont construites à partir du traité de Maastricht qui fait entrer l’Europe dans les débats publics, notamment avec la question de la souveraineté nationale. Une fracture de l’opinion française sur l’Europe a eu lieu dans les années 90, qualifiée de « post Maastricht blues ». Le deuxième moment historique qui fonde l’opinion que l’on a de l’Europe débute lors des élections présidentielles de 2002 et culmine avec le non au référendum de 2005.

Selon Émilie PROUZET, l’Europe a besoin de plus de communication positive dans la vie de tous les jours. Aujourd’hui, la plupart des Français n’ont pas conscience des règles européennes qui les protègent. Un petit producteur local, par exemple, a accès à des marchés sans avoir à adapter son produit, ni à payer des droits de douane, mais ne fait pas forcément le lien avec l’Europe. Émilie PROUZET note un désintérêt des Français pour les normes européennes et sauf lorsque qu’ils rencontrent une difficulté. L’’ensemble des intervenants de cette table ronde s’accorde pour dire qu’il est nécessaire de communiquer davantage et de façon positive sur l’Europe.

Jacqueline HÉNARD évoque le cas de l’Allemagne. Auparavant, les Allemands s’exprimaient très peu de façon critique sur l’Europe. Aujourd’hui, ce lien privilégié semble rompu. En effet, depuis la convention européenne de 2002, l’intervention en Irak de 2003 et le non français et néerlandais au référendum de 2005, les Allemands ont perdu confiance en l’Europe. La crise économique de 2008 et l’endettement de certains pays européens n’ont pas amélioré cet état d’esprit.


Table ronde n°2 : L’Europe de l’idée aux valeurs

Introduction par Monique CANTO-SPERBER


Face à la montée des revendications nationales, au manque d’incarnation du projet européen, face aux doutes émis sur nécessité d’une solidarité entre les peuples, face au temps qui passe, la force du sentiment européen fait question.
Pour Edmund Husserl, le défi de l’Europe est d’incarner à la fois des valeurs universelles et un ensemble singulier, seul à même de renforcer le sentiment européen. Pour Monique Canto-Sperber, cela passe par le développement d’un projet culturel pour l’Europe.

Carine MARCÉ observe, dans les résultats du sondage, les différentes opinions des Français sur l’Europe, révélatrices du changement qui s’est opéré. En effet, l’Europe d’aujourd’hui n’est plus celle de ses débuts, construite en réponse aux horreurs de la Seconde Guerre mondiale et contre le totalitarisme communiste. L’Europe d’aujourd’hui n’est plus un concept, mais une réalité qui s’avère complexe pour la plupart des Français mais également enrichissante d’un point de vue culturel.


Débat entre Jean-Pierre CHEVÈNEMENT et Noëlle LENOIR


Selon Jean-Pierre CHEVÈNEMENT, l’Europe écrase la compétitivité de nombreux pays, notamment de la France. Il se prononce en faveur d’une « Europe européenne » qui s’affirmerait sur la scène internationale face aux Etats-Unis et à la Chine. Pour Jean-Pierre CHEVÈNEMENT, Jean MONNET a fondé l’Europe sur une notion économique et a réduit les gouvernements aux rôles d’exécutants. Par la suite, la monnaie unique a été instaurée sans prendre en considération les différences des 17 pays membres de la zone euro, ce qui reflète « une Europe sans les nations », par opposition à « une Europe des nations » qui accepterait davantage la géométrie variable.

Pour Noëlle LENOIR au contraire, l’Europe est un projet fondamentalement politique qui n’est certes pas parfait, mais dont la gouvernance s’exerce de façon assez exemplaire à travers des consultations très larges, de nombreuses auditions et discussions. Elle a été un facteur incontestable de modernisation de la France qui était très étatisée. Aujourd’hui, l’Europe souffre d’un manque de compréhension et d’adhésion, mais elle reste une aventure unique qui aura des réussites à son actif.

Monique CANTO-SPERBER conclut cette table ronde en rappelant que l’Europe doit avoir une véritable incarnation politique, mais n’a jamais pris la peine de réfléchir à son projet politique, dont la forme n’est pas encore inventée. La citoyenneté européenne n’existera pas tant que la forme politique de l’Europe n’aura pas été dégagée.


Table ronde n°3 : l’Europe pour quoi faire ?


L’Europe correspond-elle aux attentes des Français ?

Julie GAILLOT identifie, dans les résultats du sondage, des crispations économiques et identitaires au sein de l’Europe. Les préoccupations des Français sont centrées sur l’emploi, le social, le pouvoir d’achat, le coût de la vie et l’immigration. Les attentes pour l’Europe de demain sont d’ordre économique et social, ce qui reflète très fortement les préoccupations qui ressortent des enquêtes réalisées à l’échelle nationale. Il ne s’agit donc pas d’une revendication uniquement destinée à l’Union européenne mais bien d’une demande permanent de la population française.

Marco di GIUSTO explique qu’il n’est pas facile d’intéresser spontanément les jeunes aux questions de politique et en particulier aux questions européennes. Pour autant, une dimension essentielle est celle de la mobilité à l’échelle européenne. Selon lui, la mobilité et les échanges interculturels sont une réponse à apporter pour créer un lien entre les peuples européens. En effet, ceux qui ont déjà vécu quelques mois à l’étranger se sentent plus citoyens européens et ne perçoivent pas l’Europe comme une menace pour leur identité nationale. Il s’agit d’ailleurs de l’un des résultats qui ressortent du sondage de la Fondapol.

Marcel GRIGNARD explique que contrairement à ce que pensent massivement les Français (, l’euro n’est pas responsable de l’augmentation du coût de la vie (82 % des Français expriment cet opinion dans le sondage TNS pour la Fondapol). En effet, la monnaie unique serait responsable de seulement 0,1% de l’inflation. L’attaque sur le franc et la dévaluation auraient sûrement coûté cinq à dix fois plus que la mise en place de l’euro. En tant que syndicaliste, Marcel GRIGNARD explique que cette affirmation est difficilement acceptée par les travailleurs.

Constance LE GRIP réaffirme l’idée que le projet européen doit être un projet politique. Certaines avancées concrètes ont eu lieu récemment en matière économique et budgétaire, notamment le « semestre européen » et le « pacte euro plus ». L’intégration politique a été renforcée en matière de diplomatie, de politique commerciale et de politique de défense. En outre, le conseil européen qui s’est doté d’une présidence stable, se réunit de plus en plus souvent. Pour Constance LE GRIP, il faut réinventer le projet européen, se le réapproprier, retrouver du sens pour faire exister le  sentiment européen.


Conclusion de Laurent WAUQUIEZ


Contre toute attente, le sondage réalisé par la Fondapol et TNS SOFRES révèle que les Français dans leur majorité sont pro-européens. Ils se placent dans une relation affective vis-à-vis de l’Europe, voire passionnée. Les Français ont tranché « l’Europe est une question de bon sens » si nous voulons peser sur la scène internationale face à la montée en puissance de la Chine, de l’Inde et du Brésil. Cependant, derrière l’adhésion principielle au projet européen, se cache une autre attente, les Français ne sont pas satisfaits de l’Europe d’aujourd’hui. Comment redonner envie d’Europe aux Français ? Laurent WAUQUIEZ souhaite simplifier les procédures administratives qui ralentissent considérablement l’accès aux aides européennes. Il propose de relancer l’investissement européen avec la création de grands réseaux de transports européens. Il souhaite également une meilleure reconnaissance des services publics dans le modèle européen et notamment des initiatives locales. En outre, les Français attendent de l’Europe une réponse à la mondialisation. Selon Laurent WAUQUIEZ, « l’Europe est une passoire libérale » qui ouvre 100% de ses marchés publics. Elle doit assumer le rapport de force avec les autres blocs géopolitiques et créer une concurrence équitable sans l’aborder de façon naïve. Par ailleurs, l’identité européenne est mal représentée. L’Europe, ne se résume pas à des règlements, c’est l’aboutissement d’une tendance historique qui passe par le mouvement de christianisation, la création des Etats nations, la philosophie des Lumières, l’émergence du roman…

Laurent WAUQUIEZ fait le souhait d’une Europe concrète qui s’incarne dans la vie quotidienne des Français. Il faut recréer une adhésion à l’Europe présente, aller défendre l’Europe dans les régions où les habitants n’y croient plus. En somme, l’Europe, fait historique unique, construit sans la contrainte des armées doit devenir le projet mobilisateurs des Français.