Article de Dominique Reynié paru dans le Figaro Vox le 12 janvier 2016, dans lequel l’auteur déplore que la pratique commémorative du Président de la République enferme la vie politique dans la cage de «l’union nationale».

Semaine après semaine, la présidence de François Hollande s’inonde de commémorations. Plus nous avançons dans son quinquennat et plus il investit avec ostentation la posture du «commémorant». Certes, il revient au Chef de l’État de prendre une part déterminante à quelques cérémonies récurrentes, ritualisées ou exceptionnelles. Elles expriment les valeurs de notre communauté politique. La séquence 2014-2018, par le centenaire de la Première Guerre mondiale, sera particulièrement riche en commémorations. On sait que ces moments sont aussi des actes de communication. Les gouvernants ne peuvent se cacher d’espérer améliorer ainsi leur image. Avec François Hollande, on franchit une étape. Les commémorations se multiplient et s’enchaînent, installant ainsi une sorte de continuum commémoratif dont le rythme ne permet plus le débat. Nous sommes enfermés dans cette «union nationale» qui impose d’acquiescer, de compatir ou de se taire. La pratique révèle une méthode.

Au milieu des échecs, l’année 2015 assure le triomphe de cette méthode.

Au milieu des échecs, l’année 2015 assure le triomphe de cette méthode. François Hollande a voulu une série d’hommages aux 17 victimes des 7, 8 et 9 janvier ; puis une série d’hommages aux 130 victimes du 13 novembre, une série d’hommages à l’ensemble de ces victimes, et enfin les hommages anniversaires. Les cérémonies se succèdent au fil des attentats sans que l’on puisse trouver ni le temps ni le ton qui permettraient d’interroger les gouvernants sur la répétition de ces attentats.

Dans l’atmosphère grave, pesante et compassionnelle de la commémoration, on se retient de demander pourquoi un carnage a été empêché par des passagers héroïques dans le train Thalys et non par les services de renseignement ou les forces de police, seulement sept mois après «Charlie» ; ou encore de relever que, trois mois à peine après «Charlie», un massacre dans une église n’a pas eu lieu parce que le terroriste Sid Ahmed Ghlam s’est blessé dans sa lutte avec Aurélie Châtelain, qui s’est trouvée sur sa route et qui y laissera sa vie, le 19 avril.

La commémoration dont rêve François Hollande n’est pas acte de mémoire mais d’oubli des responsables politiques

Curieusement, comme Hervé Cornara, assassiné et décapité le 27 juin, Aurélie Chatelain est, selon les mots du gouvernement, l’«oubliée» de la promotion de la Légion d’honneur du 1er janvier 2016 dédiée aux victimes et aux héros du terrorisme… Le maire de Caudry, sa commune, a pourtant demandé au gouvernement de ne pas l’oublier, à maintes reprises et par courrier. Si l’on peut autant «commémorer», ce qui veut dire se souvenir ensemble, et en même temps «oublier» Aurélie Châtelain et Hervé Cornara, c’est précisément parce que la commémoration dont rêve François Hollande n’est pas acte de mémoire mais d’oubli des responsables politiques. L’enchaînement des commémorations, au fur et à mesure que surviennent les drames, traduit le désir d’échapper aux explications. En même temps que «l’état d’urgence» nous fait entrer dans un régime d’étroite surveillance, la commémoration installe un régime d’approbation conformiste ou inquiète, au détriment de l’interrogation civique. Une «union nationale» faussée parce que forcée, assignée au silence ou contrainte à l’hypocrisie, interdit les questions que devrait poser une communauté démocratique vivante et à laquelle devraient répondre des gouvernants responsables.

Notre année 2015 est marquée par des centaines de victimes et des actes terroristes à répétition: 7, 8 et 9 janvier, 19 avril, 27 juin, 21 août et 13 novembre! Pourtant, ni le nombre des victimes, ni la répétition ne semblent impliquer la moindre responsabilité politique. Bernard Cazeneuve a même trouvé le temps de participer à un meeting électoral d’Alain Rousset, le 30 novembre, au cours duquel on salua l’action du ministre de l’Intérieur, puisqu’il fut ovationné.

Les temps changent. Une décennie plus tôt, en 2003, à la suite des milliers de décès provoqués par la canicule, le ministre de la santé fut contraint de démissionner. Personne ne le rendait responsable du réchauffement climatique mais on lui reprochait de n’avoir pas anticipé la situation. Le lundi 18 août 2003, sur TF1, François Hollande se montre alors d’une rigueur intraitable. Il dénonce le gouvernement Raffarin, son «défaut de vigilance face aux alertes» ; il n’hésite pas à lui reprocher d’avoir aggravé la situation en ayant «rogné sur l’allocation personnalisée à l’autonomie pour les personnes qui étaient les plus dépendantes». Finalement, il exige la création d’une commission d’enquête car «il n’est pas question que les Français restent dans l’ignorance de ce qui s’est produit». On le voit, celui qui est alors Premier secrétaire du Parti socialiste, ne concède rien lorsqu’il s’agit de la responsabilité des gouvernants.

La pratique commémorative de François Hollande rend tout aussi malvenues, et peut-être davantage, les critiques que l’on voudrait adresser au gouvernement en matière de chômage ou d’équilibre des comptes. Comment oserait-on perturber ce recueillement permanent avec des considérations bassement financières ou trivialement sociales ?

Aujourd’hui, près de 150 morts au cours de 7 journées d’attentats n’ébranlent pas l’exécutif. Jusqu’à présent, aucun de ses représentants n’a eu à rendre des comptes. Bien différemment, les principaux responsables sont parvenus à transformer les échecs à répétition de l’année 2015 en autant d’occasions d’anesthésier le débat, d’enliser les campagnes électorales et de relancer une équipe dirigeante tenue en échec dans tous ses domaines de compétence, outre la sécurité: la croissance, l’emploi, l’équilibre des comptes, l’éducation, la justice, etc. Il est vrai que la pratique commémorative de François Hollande rend tout aussi malvenues, et peut-être davantage, les critiques que l’on voudrait adresser au gouvernement en matière de chômage ou d’équilibre des comptes. Comment oserait-on perturber ce recueillement permanent avec des considérations bassement financières ou trivialement sociales? Au lendemain du 13 novembre, le Premier ministre ne s’était-il pas d’ailleurs précipité pour clore tout débat en déclarant que les attentats rendraient impossible le maintien des objectifs budgétaires?

François Hollande peut d’autant plus échapper à la reddition de ses comptes que la droite, empêtrée dans des primaires qui n’en finiront pas, est, ou bien muette ou bien occupée à parler d’elle-même. Les commémorations à répétition et les primaires accomplissent la disparition de la responsabilité politique. Dès lors, en 2017, la gauche nous proposera une nouvelle fois de voir dans l’élection présidentielle un moment de commémoration, entre novembre 2016 et janvier 2017, où il sera particulièrement déplacé de ne pas reconduire le sortant dont le bilan accablant devient accessoire au regard de l’expression indiscutablement nécessaire de notre «union nationale».