Interview de Dominique Reynié pour La Croix, le 18 février 2015, dans laquelle il présente la nouvelle série de la Fondation pour l’innovation politique, intitulée « Valeurs d’islam ».

La Croix : « Le pluralisme religieux en islam », « Coran, clés de lecture », « L’humanisme et l’humanité en islam »… Pourquoi Fondapol, que vous dirigez, a-t-elle choisi de lancer cette série de publications intitulée « Valeurs d’islam » ? Faut-il y voir une conséquence des attentats des 7 et 9 janvier  ?

Dominique Reynié : Non, le projet était lancé bien avant. J’achevais justement de rédiger la lettre qui devait accompagner le lancement de cette série de fascicules lorsque les responsables de l’émission « C dans l’air », à laquelle elle je devais participer le soir, m’ont appelé  : ils m’ont indiqué que le thème changeait et c’est ainsi que j’ai appris l’attentat qui venait de se produire à Charlie Hebdo…

Je sentais la nécessité de ce travail depuis quelque temps, à la fois en raison des tensions très fortes que traverse notre société, de son rapport compliqué à l’islam, mais aussi parce que, lors de colloques (aux Bernardins par exemple, sur la religion dans les affaires) ou dans l’étude que nous avons lancée en 2011 sur « la jeunesse du monde », la religion apparaît comme très présente. La France fait figure d’exception dans ce domaine.

Nous avons besoin d’une information améliorée sur les religions si nous voulons comprendre la société. Et notamment sur l’islam, en raison de ses liens avec l’immigration, l’intégration, etc, de l’image abominable qu’il donne de lui-même parfois, et, au fond, d’une méconnaissance qui n’épargne pas les musulmans eux-mêmes…

Notre fondation souhaite contribuer à dépasser les tensions, à dissoudre les préjugés. C’est impératif car nous savons que nous allons vivre ensemble et nous savons aussi que ni la République ni l’Europe ne peuvent abandonner les hautes valeurs qui les fondent. Le conseil scientifique et le conseil de surveillance ont tout de suite été très enthousiastes à propos de cette série de neuf notes, même si, en raison de nos ressources limitées, ce projet nous impose de faire des choix.

La Croix : Comment avez-vous choisi vos auteurs dans une communauté éclatée en d’innombrables courants ?

Dominique Reynié : Je voulais documenter cet islam, ce rapport à la tradition que vivent et pratiquent certains musulmans, probablement les plus nombreux – mais qui, parce que ceux-ci ne posent pas de problèmes, ne se voit pas. Je suis parti de ma propre ignorance et ai donc fait appel d’abord au cheikh Khaled Bentounès (ndlr  : le guide spirituel de la confrérie soufie Alawiyya), avec lequel j’ai participé cet automne à un congrès des femmes en Algérie.

Parce que je souhaitais des textes irréprochables en termes académiques, j’ai confié le conseil scientifique de la série à Eric Geoffroy (ndlr  : islamologue, enseignant à l’université de Strasbourg). Les auteurs, tous musulmans, sont aussi des experts reconnus  : Tareq Oubrou, imam à Bordeaux, Bariza Khiari, le philosophe Mustapha Cherif ou encore Asma Lamrabet, médecin marocaine et présidente du Centre d’études et de recherches féminines en islam.

Il y a dans cette série, sinon un parti-pris, du moins une forme d’optimisme, et une volonté de montrer aux musulmans que nous ne les réduisons pas à cet islam conservateur, brutal, figé qui se donne à voir dans ces formes violentes, dérivées du wahhabisme pratiqué en Arabie saoudite. Je serais intéressé, d’ailleurs, si certains d’entre eux contestent les thèses avancées dans ces textes…

La Croix : Quel public visez-vous et quelles suites espérez-vous  ?

Dominique Reynié : Nous nous adressons à la fois aux musulmans et aux non-musulmans. Nous envoyons les notes sous format papier à 9000 personnes (journalistes, entrepreneurs, parlementaires, etc) et sous format électronique à nos 30000 abonnés. Ils sont aussi disponibles gratuitement sur notre site Internet. L’idée est de montrer en France, aux élus locaux par exemple qui sont aux premières loges sur ces questions, qu’il existe des auteurs, des ressources pour les aider à comprendre et à agir.

Le projet est également de publier un livre à partir de ces études, qui sera traduit en arabe et diffusé dans le monde musulman. Enfin, nous allons organiser des grands débats entre les auteurs, mais aussi en invitant d’autres intervenants pour montrer cet islam interprété. Il faut soutenir ceux qui ont des choses intelligentes à dire et montrer ce pluralisme qui existe en islam contrairement à ce qu’en disent certains.

Certes, les images de ce qui est affreux sont massives, envahissantes. Mais il se passe aussi des choses positives et il est formidable qu’elles aient lieu.