Article de Dominique Reynié paru dans Le Figaro le 4 février 2015, dans lequel il met en garde contre les appels au « front républicain » qui donnent le monopole de l’opposition aux partis populistes.

Le Front national doit être considéré comme un parti dangereux, parce qu’il porte un programme dont les conséquences, s’il était appliqué, seraient désastreuses pour notre pays et pour l’Europe et parce que, par son histoire, les courants idéologiques qui le traversent, ses héritages, ce parti ne s’est pas réconcilié avec l’idée démocratique ; s’il venait aux affaires, son échec l’amènerait à considérer non pas qu’il s’est trompé mais qu’il a été trompé, non pas qu’il est incapable, mais qu’il est empêché, et de cette lecture de ses difficultés se déduirait un exercice du pouvoir et une mobilisation de l’appareil d’État dont la République pourrait beaucoup souffrir.

Le Front national n’est cependant pas interdit. Au début de son mandat, le 30 novembre 2012, François Hollande recevait Marine Le Pen à l’Élysée. La présidente du Front national avait été officiellement invitée pour présenter ses observations sur le rapport que l’ancien premier ministre Lionel Jospin avait consacré à « la rénovation et (à) la déontologie de la vie publique ». À l’issue de cette rencontre, Marine Le Pen louait « la courtoisie républicaine » du geste, indiquant n’avoir « jamais eu de l’homme (François
Hollande) une image négative ». Cela illustre notre République et lui fait honneur. Mais si l’on consulte la présidente du Front national à propos de « la déontologie de la vie publique », non seulement ce parti n’est pas interdit mais il est de surcroît considéré comme un équivalent de tous les autres. Marine Le Pen a été reçue une deuxième fois à l’Élysée et par le président de la République, tout aussi officiellement, le 9 janvier 2015, après l’attentat meurtrier contre l’équipe du journal Charlie Hebdo. Aucun chef de parti n’a refusé de répondre à l’invitation du président au motif que Marine Le Pen était elle aussi invitée. Cette fois, il s’agissait de souligner l’union nationale qui devait prévaloir. Mais, par son geste, le chef de l’État incluait le Front national dans une « union nationale » que l’on distinguera difficilement d’un « front républicain ».

II n’est pas raisonnable de dire aux électeurs que, malgré les piètres résultats de l’action gouvernementale, il n’y a plus d’opposition sinon de Front national.

Un mois plus tard, il est demandé aux partis dont les candidats ont été battus, dans la 4e circonscription du Doubs, de faire barrage à tout prix à la candidate du FN, c’est-à-dire de soutenir le candidat socialiste qui l’affrontera au second tour, après l’élimination du candidat de l’UMP. En clair, il s’agit de demander à l’UDI et à l’UMP d’appeler à voter en faveur du candidat adverse. Quelle est la meilleure position à définir dans l’intérêt de la république et des valeurs qui la fondent ? Il y a une première évidence : une élection partielle n’est pas comparable avec le second tour d’une élection présidentielle. La question est donc de savoir s’il est bon que l’UMP/UDI/MoDem appelle à voter PS dans la 4e circonscription du Doubs et, symétriquement, que le PS appelle à voter pour l’UMP/UDI/MoDem dans le cas opposé. Le fait que les consignes de vote ne soient plus suivies est une réalité mais ne constitue pas un argument, car il reste possible de donner tort – moralement ou politiquement – à des électeurs qui refuseraient de suivre des consignes par hypothèse légitimes. C’est ailleurs que se situe la difficulté. Appeler à voter pour le PS conduit l’UMP, l’UDI ou le MoDem à mettre en scène une fusion de la majorité avec des l’opposition modérée. Or, dans cette mise en scène réitérée, d’élection partielle en élection partielle, à la place du « front républicain » se réalise bien différemment l’effacement de l’opposition modérée au profit d’un parti populiste qui se voit offert en monopole le rôle du seul et vrai opposant. Nos institutions étant ce qu’elles sont, au clivage séparant des partis de droite et des partis de gauche, le « front républicain » substitue peu à peu un clivage opposant des partis de gouvernement, de droite et de gauche, l’UMPS, à des partis populistes, de droite et de gauche, le FNPA.
La situation électorale de la 4e circonscription du Doubs est le résultat d’un double échec, celui du PS et celui de l’UMP. Mais c’est le PS qui est au pouvoir. Entre 2012 et 2015, le candidat local est passé de 40,8 % à 28,8 %. Il faut en déduire que les électeurs ont le sentiment que leur situation ou celle du pays s’est dégradée. Il n’est pas raisonnable de donner à penser aux électeurs qu’il est illégitime de vouloir sanctionner électoralement une majorité qui a déçu. Il n’est pas raisonnable de dire aux électeurs que, malgré les piètres résultats de l’action gouvernementale, il n’y a plus d’opposition sinon le Front national.
Les partis de gouvernement devraient ensemble cesser ces appels à répétition au « front républicain » lors d’élections partielles ou locales ; ils nourrissent la protestation plus qu’ils ne l’endiguent ; ils organisent la défaite systématique des partis de gouvernement qui se retrouvent ensemble pour défendre un même camp et, de facto, un bilan devenu commun ; ils accréditent l’idée absurde qu’un vote est possible mais qu’il est interdit. En revanche, c’est précisément l’absence de consignes de vote venues des appareils qui justifie l’expression publique de préférences individuelles de la part de telle ou telle personnalité. Mais il s’agit alors de contribuer à la réflexion des électeurs et non de dicter leur conduite. Ne contestons pas la souveraineté de l’électeur.