Article de Dominique Reynié paru dans Le Figaro du 24 avril 2015. La fusion de la prime pour l’emploi avec le RSA illustre le triomphe d’une culture de la dépendance, s’alarme Dominique Reynié.

Le gouvernement engage la fusion de la prime pour l’emploi (PPE) avec le revenu social d’activité (RSA). Lors de son dernier passage sur Canal + , le chef de l’État a indiqué vouloir compenser les salaires des moins de 25 ans lorsqu’ils sont inférieurs à 1 400 euros net mensuels. Il a ajouté vouloir étendre cette mesure aux étudiants salariés et aux apprentis. Le Conseil des ministres vient d’entériner une décision qui a surpris les ministres concernés. Le gouvernement nous assure que le coût global du nouveau dispositif sera équivalent à celui du RSA et de la PPE, soit 4 milliards d’euros.

On ne peut croire à cette évaluation financière puisqu’il s’agit d’étendre le nombre des bénéficiaires du dispositif. La seule extension aux étudiants salariés et aux apprentis représente 200 000 bénéficiaires de plus, et l’on peut estimer son coût autour de 300 millions d’euros annuels supplémentaires. De surcroît, de telles mesures n’ont jamais apporté et n’apporteront jamais de réponse aux difficultés considérables que rencontrent les nouvelles générations – emploi, logement, niveau de vie.
Mais d’où vient cet argent que l’on s’apprête à offrir si généreusement ? Contrairement à ce que laissent penser nos étranges habitudes de langage, ce n’est pas « l’argent de l’État » et ce n’est pas « l’État qui paye ». Cet argent vient des classes moyennes contraintes, depuis 2012, de supporter un niveau de prélèvements historiquement sans précédent. Il eût été moralement plus juste de laisser les familles assujetties à l’impôt sur le revenu disposer du fruit de leur travail, en particulier afin qu’elles puissent, comme elles le font volontiers d’elles-mêmes, soutenir leurs enfants ou leurs petits-enfants, ce qu’elles préféreront toujours au goutte-a-goutte de la redistribution d’État et de sa tuyauterie coûteuse, labyrinthique et percée.

Quant aux familles moins aisées, c’est en aidant les entreprises que l’on peut les aider. Mais pour cela, il eût été plus efficace de ne pas les assommer à coups de taxes et de règlements, pour prétendre ensuite demander aux contribuables de bien vouloir compenser des salaires trop maigres au terme d’une collectivisation rampante ou l’État semble désireux de rémunérer lui-même les salaries du secteur privé !
Des entrepreneurs à la recherche, eux aussi, d’une compensation publique auront intérêt à conserver leurs bas salaires puisque l’État assure pouvoir mobiliser l’argent des contribuables pour compenser l’écart. Une entreprise pragmatique, ou peu scrupuleuse préférera même faire basculer une partie de son activité dans ce nouveau régime ou les bas salaires sont directement compensés par la collectivité. Comme l’argent des classes moyennes, l’argent des consommateurs et l’argent des entreprises ne suffit pas à la vie de l’État, il faudra aussi l’emprunter. Autrement dit, au terme d’un geste de l’État présente comme un acte de générosité et de solidarité initie par le président de la République, les moins de 25 ans vont recevoir une compensation mensuelle qu’ils devront demain rembourser, sans oublier le coût supplémentaire des intérêts d’emprunt. Ceux que l’on prétend aujourd’hui soutenir devront transférer demain une partie de cette nouvelle dette aux générations suivantes, c’est-à- dire à leurs propres enfants. Il est ainsi frappant de constater comment cette manière qu’à l’État de disposer de l’argent des Français est capable de ruiner les liens sociaux et familiaux qui ordonnent une société.

Chacun le sait, l’effort fiscal sans précèdent impose aux Français depuis 2012 n’a eu aucun effet sur la réduction du chômage, du déficit ou de la dette publique. Avec une obstination stupéfiante, à contre-courant de toutes les expériences, du bon sens, de la marche du monde, de nos engagements européens et de nos finances publiques, notre gouvernement s’acharne à regarder la France comme un pays qui ne rêverait que d’être entièrement dépendant de son État, lequel est pourtant ruiné.

C’est en rendant l’argent aux Français, aux familles et aux entreprises, c’est en fortifiant le pouvoir d’achat des classes moyennes par une baisse de la pression fiscale, c’est en renforçant les capacités d’innovation, d’investissement et d’embauché des entreprises que l’État aidera notre pays en général et les nouvelles générations en particulier.

Ni la dépense publique ni même le déficit budgétaire ne sont a priori choquants ; mais cette manière de dilapider des milliards sans investir un centime, a l’image des « emplois aidés », doit être dénoncée. L’État agit comme s’il voulait installer des millions de personnes qui ne le demandent pas dans une culture de la dépendance : dépendance à l’égard des revenus sociaux et dépendance à l’égard de lui-même, pourtant moins capable que jamais d’apporter quoi que ce soit d’utile à ceux qu’il prétend soutenir.
Que l’on soit de droite, du centre ou de gauche, cette manière de gouverner dans le seul but, froidement assumé, de « retisser les liens » entre le chef de l’État et « la jeunesse », à un an et demi de la campagne pour l’élection présidentielle, n’est en rien conforme à ce que devrait être la conduite des affaires publiques.

La mesure, qui n’est pas soutenable financièrement, tiendra quelques mois, puisqu’il s’agit de passer le cap de 2017. Pendant la campagne, François Hollande aura beau jeu de mettre ses concurrents au défi d’en annoncer la suppression. En cas de défaite, il laissera à son successeur le soin de le faire et peut-être le fera-t-il lui-même s’il venait à être réélu. Entre-temps, l’État n’aura pas investi, comme si nous n’avions pas besoin d’infrastructures, le budget de la Défense se sera rétracté dramatiquement, comme si nous n’avions pas à relever le défi de notre sécurité, et les dotations aux collectivités locales auront été amputées, comme si nos territoires n’avaient pas besoin de services publics.