Interview de Dominique Reynié parue dans Le Parisien le 7 mai 2016. De la place de la République à celle de la Nation, de Paris à la province, la contestation s’installe. Feu de paille ou signe avant-coureur d’une « révolution » de la jeunesse contre un système à bout de souffle ?

Le Parisien : Ce n’est pas encore Mai 68 , mais le mouvement tient bon…

Dominique Reynié : Je ne fais pas l’hypothèse que ce mouvement s’éteindra sans que rien ne se passe… Cependant, les différences sont importantes. La crise de Mai 68 était portée par des structures idéologiques — celles de l’extrême gauche — et encadrée par des appareils syndicaux — la CGT — et partisans — le Parti communiste, notamment. Contrairement aux étudiants révolutionnaires issus de la bourgeoisie parisienne, les ouvriers engagés dans la protestation étaient en mesure de définir des objectifs clairs. Ils ont débouché sur les accords de Grenelle, avec un État plus puissant qu’aujourd’hui, et libre de toute dette.

Le Parisien : « Nuit debout » aussi se structure…

Dominique Reynié : Il manque de cadres efficaces, partisans ou syndicaux. Tout encadrement est rejeté par le mouvement qui craint de se faire récupérer. Surtout, quelle est la toile de fond historique à laquelle se réfère Nuit debout? Et vers quel horizon cherche-t-il à se projeter ? Mai 68 était l’expression d’idéologies variées mais toutes liées à la grande matrice du socialisme en lutte contre le capitalisme et un régime incarné par un leadeur de droite, le général de Gaulle, contesté mais respecté. Aujourd’hui, la contestation de l’ultra gauche s’exprime alors que la gauche est au pouvoir. Une première. La gauche de gouvernement est en bout de course, défiée par une gauche contestataire sans programme, sans appareil, sans leadeur ni stratégie.

Le Parisien : Et si les syndicats se ralliaient ?

Dominique Reynié : Je n’y crois pas. Les deux organisations les plus proches du mouvement, la CGT et FO, sont totalement intégrées à la gestion du modèle social national. Ils y ont un rôle clé et leur sort en dépend, y compris financièrement. En outre, aucun syndicat — et surtout pas la CGT qui perd déjà du terrain au profit de la CFDT dans les entreprises — ne prendrait le risque de s’agréger à une contestation qu’il ne maîtrise pas et qui a déjà donné lieu à de nombreux débordements.

Le Parisien : Vous craignez une vague de violences ?

Dominique Reynié : Oui, car l’État n’a plus les moyens budgétaires qui, comme en 1968, lui permettraient de calmer cette agitation. Je n’exclus donc pas que ce mécontentement donne lieu — contrairement à ce qui s’est passé en Mai 68 — à un phénomène d’installation des comportements violents, d’autant plus que, à l’évidence, l’ultra gauche adresse un signal à la droite dont elle attend le retour au pouvoir en 2017, pour pouvoir en découdre vraiment… On ne prend pas assez conscience de la violence dont la France est le théâtre. Les attentats islamistes, les départs de Français en Syrie, les zadistes, les Bonnets rouges… Des paysans s’invitent de nuit au domicile du ministre Stéphane Le Foll, Nuit debout veut aller au domicile du Premier ministre… On franchit des degrés inquiétants.

Le Parisien : Où se trouve la vraie contestation ?

Dominique Reynié : Elle est protéiforme, en partie portée par des mouvements sporadiques comme Nuit debout. Mais ce sont aussi ces jeunes qui quittent la France pour trouver un emploi ou créer leur entreprise. C’est bien sûr le vote FN, massif désormais. Mais la crise historique et violente viendra de la faillite financière et budgétaire de l’État. L’ensemble de notre organisation sera alors contraint de muter, et très vite. Comme le disait Edgar Faure, « la France est toujours en avance d’une révolution car elle est toujours en retard d’une réforme ».