Article de Dominique Reynié  paru dans Le Point du 2 octobre 2014. La droitisation de la société française traduit la montée en puissance d’une vision libérale de la société.

La célèbre classification ternaire  des droites françaises proposée  par René Rémond se fondait sur  le rapport à la Révolution française.  Il distinguait une droite «ultra»,  catholique et conservatrice, née en  réaction contre 1789 et projetant  la restauration de l’Ancien Régime.  Au contraire, les deux autres droites  s’inscrivaient dans l’héritage de  la Révolution: la droite bonapartiste  – de culture autoritaire et nationaliste,  étatiste, centralisatrice  et plébiscitaire – et la droite orléaniste, associant les défenseurs des libertés économiques et politiques,  partisans d’une république parlementaire et décentralisée.

On retrouve plus ou moins ce modèle ternaire jusqu’à la Libération, à condition de classer l’extrême  droite dans le sillage des ultras, ce qui est de plus en plus contestable au fur et à mesure  qu’elle abandonne le projet de Restauration, à la fin des années 1870, pour se convertir au nationalisme, puis aux idéologies de type fasciste dont la dimension moderniste et révolutionnaire  efface tout lien avec les conservateurs et les réactionnaires de la contre-révolution.

La Libération modifie la situation  des droites, jusqu’aujourd’hui. L’extrême droite est disqualifiée. La droite orléaniste est enfermée  dans un cadre idéologique étatiste et social favorable à la gauche. Il  faudra quinze ans aux bonapartistes,  entendez les gaullistes, pour  inverser le rapport de forces, grâce  à la crise algérienne, par une révolution constitutionnelle (1958- 1962) qui consacre l’étatisation de la vie politique dans la présidentialisation  du régime, qui  enferme la droite orléaniste à double tour.

Une décennie plus tard, les  limites d’une puissance nationale  moyenne et la crise de l’Etat épuisent  le gaullisme historique : la décentralisation, l’intégration  européenne et le début de  l’interminable crise budgétaire  s’imposent, amenant les droites à  converger vers le centre.

Les droites bonapartiste et orléaniste  n’en font plus qu’une. C’est  la conclusion pertinente tirée par  les fondateurs de l’UMP, en 2002.  Désormais, il n’y a plus qu’une  droite de gouvernement, mais sans  doctrine, et une droite populiste,  étatiste, sociale et anti-européenne (Front national). La crise de l’Etat prive de doctrine une droite de gouvernement qui, après des décennies d’hégémonie étatiste, ne parvient pas à prendre le tournant libéral.

Regain néoconservateur.

Mais que dire, si l’on ne peut plus  être étatiste et si l’on ne veut pas  être libéral ? Cette aporie explique  en partie le ralliement de la droite  au mouvement d’opposition à la  loi Taubira. La période 2009-2013  a vu l’option libérale supplantée  par la tentation du virage conservateur.  Les fouks de la Manif pour tous impressionnent la droite et  conduisent certains de ses représentants  à penser que ce mouvement  est capable d’opérer l’unification  idéologique, dans un  retour à la substance d’une tradition  conservatrice que l’on disait  désuète.

Mais ce regain néoconservateur  chrétien avait déjà eu lieu précédemment  et, significativement,  dans le cadre d’une vive opposition…  à la droite, d’abord en 1967, contre la loi Neuwirth autorisant  la pilule contraceptive, puis en  1974-1975, contre la loi Veil. Chine peut oublier que, sur le fond, du  point de vue de la doctrine, ce catholicisme  engagé a été politiquement  défait bien plus violemment  par la droite, avec la loi Veil, qu’il  ne l’a été par la gauche, avec la loi  Taubira. En fait, ou bien ce mouvement s’oppose à la  droite ou bien il se retrouve à ses  côtés mais pour équivoquer,  comme en 1984 lorsqu’il défile  pour l’école catholique quand  l’UDF et le RPR marchent contre Mitterrand.

« ll n’y a plus qu’une droite de gouvernement, mais sans doctrine, et une droite populiste, étatiste, sociale et anti-européenne.» 

L’ambiguïté des relations est encore manifeste en 2004-2005, lors du Traité constitutionnel européen.  L’effort d’introduire une référence aux « origines chrétiennes » de l’Europe dans le préambule  échouera, malgré l’appui de centristes,  dont Valéry Giscard d’Estaing, président de la Convention, par un camp laïque incluant les néo-gaullistes, dont Jacques Chirac, président de la République.

Aujourd’hui comme en 1984, la gauche est au pouvoir ; dans les deux cas, il s’agit moins d’un retour  de la droite aux valeurs d’hier, ou  de toujours, que de la convergence  temporaire de forces animées de  motivations différentes et qui n’ont  pas la même puissance ni cohérence  doctrinales. Comme en 1984,  l’UDI et l’UMP cherchent avant  tout l’amplification de victoires  électorales attendues. La France  catholique et conservatrice et la  droite de gouvernement forment  deux mondes trop éloignés l’un  de l’autre. Il n’y aura pas de tournant  traditionaliste. Une fraction  de la droite l’espérait. La gauche  en a rêvé aussi, car une «tea-partisation  » lui aurait permis de  conquérir des électeurs venus de  la droite modérée, libérale ou laïque.  L’échec de la « tea-partisation »  est patent le 21 janvier 2014,  lorsqu’une partie de la droite parlementaire  opposée à la loi Taubira  a voté la suppression de la référence  à la situation de détresse mentionnée  dans la loi sur l’avortement,  achevant ainsi la normalisation  de ce droit, sans égard, cette fois,  pour la « civilisation » ou « ordre  naturel des choses » dont elle se prévalait peu avant dans les défilés contre le Mariage pour tous.

Le mouvement de la Manif  pour tous n’a pas franchi le cap  de l’existence électorale, ni lors  des élections municipales de mars,  ni lors des élections européennes  de mai, comme l’a montré l’échec cinglant du parti de Christine  Boutin, Force Vie (0,7 %). Ainsi,  ceux qui ont une doctrine n’ont  pas les forces électorales pour la  porter, tandis que ceux qui ont un  électoral n’ont pas la doctrine capable  de le mobiliser.

« »Bonnets rouges » et « pigeons »  auraient dû déclencher le soutien  immédiat et puissant de la droite.»

La décision de soutenir aussi  ostensiblement le mouvement de  la Manif pour tous est d’autant  plus curieuse que, dans le même  temps, l’UMP et l’UDI ont ignoré,  ou peu considéré, des mouvements  nouveaux, multiformes et d’une  grande vitalité, nés des luttes  contre la pression fiscale et sociale,  contre l’asphyxie administrative  ou encore pour la liberté d’entreprendre:  «bonnets rouges», «pigeons  », « tondus » et autres « poussins  » ont porté seuls des  revendications qui auraient dû  déclencher le soutien immédiat  et puissant de la droite. Elle y aurait  trouvé les premiers éléments de  son indispensable renouvellement  doctrinal, en prise avec les dynamiques  culturelles et sociales  d’aujourd’hui.

France active. Ces dynamiques œuvrent à la droitisation de la société  française. Mais il ne faut pas  prendre ce glissement idéologique  pour une radicalisation de la France de droite ; bien différemment, il  s’agit d’une adhésion de plus en  plus répandue à un système d’intérêts,  d’opinions et de valeurs qui  traduit la montée en puissance  d’une vision libérale de la société, portée par une France active,  connectée, inventive et même populaire, si nous songeons au triomphe de l’auto-entreprise, porteuse  d’une demande de liberté d’entreprendre,  de la valorisation du risque,  d’innovation, de reconnaissance  de l’effort – ce qui implique  une autre politique fiscale -, d’un  équilibre plus juste entre les droits  et les devoirs, de la liberté de choisir  son école, d’une plus grande  autonomie dans la conduite de son  existence, et l’assurance de conserver  un mode de vie et des valeurs  qui constituent ce patrimoine immatériel  permettant de se situer  dans la globalisation et de transmettre  une tradition.