Interview publiée dans Le Progrès – 31 mars 2011

Nicolas Sarkozy a-t-il raison d’affirmer que la France est aujourd’hui plutôt à droite ?

Tout l’espace européen opère depuis quelques années un glissement culturel et idéologique vers la droite. Les citoyens se sentent percutés par deux grandes transformations: la globalisation, vécue comme une agression économique et sociale, et le basculement démographique, avec la nécessite d’une immigration de plus en plus importante, et le choc que cela induit sur les identités et les valeurs. Ces transformations affectent donc le patrimoine matériel et le patrimoine spirituel, le niveau de vie et le style de vie. D’où le glissement à droite, vers un populisme patrimonial. Troisième raison au glissement la faillite financière de notre Etat, qui empêche d’utiliser la dépense publique pour limiter les effets des transformations. Cela veut dire que la gauche est finie, elle n’a plus les moyens de sa politique.

Comment expliquer, dans ce contexte, le désarroi de la droite ?

La droite a gagné la bataille des idées, mais elle ne sait pas pourquoi. Ce n’est pas l’UMP qui a fait gagner la droite, mais la société française. Et c’est pourquoi la grande idée de faire tenir la France de droite dans un seul grand parti, l’UMP, a échoue au moment où la droite essayait de s’unifier, elle progressait dans la société en se diversifiant. D’un côte vers le Front national, une forme de droite nationaliste et xénophobe, en réaction à l’altération du patrimoine matériel et spirituel.

Vous dites « droite », et pas « extrême droite » pour le FN ?

Oui, car le Front national de Marine Le Pen s’est émancipé de l’extrême droite c’est la fin de l’après-guerre, de l’ère post-coloniale, le début d’une époque nouvelle, populiste. Cette traction de la droite a beaucoup progressé et progressera encore. Et l’UMP a commis l’erreur de vouloir la concurrencer, avec une bonne et une mauvaise idée. La bonne, c’est de sortir de l’ostracisme des thèmes comme l’immigration et l’insécurité, qui explique le succès de Nicolas Sarkozy en 2007. La mauvaise, c’est d’en faire l’alpha et l’oméga de l’action politique, au lieu de les inscrire dans un projet plus large Or ce sont des secteurs sur lesquels il est difficile d’obtenir des résultats, et que le Front national maîtrise mieux que l’UMP.

Et l’autre côté de la droite ?

C’est l’électorat centriste, que ]’estime a 20% voire 25%, qui est modéré, écolo, européen, décentralisateur, plutôt libéral, pour l’entreprise, la justice sociale. Depuis l’erreur historique de François Bayrou, qui n’a pas rallié Nicolas Sarkozy entre les deux tours de 2007, cet électoral est orphelin. II est sorti du jeu, dans des proportions très importantes qui expliquent en partie l’abstention. La droite a grandi dans la société avec les centristes et avec les populistes, mais ces deux forces ne se sont pas retrouvées dans l’UMP.

Et Nicolas Sarkozy ?

Il a réussi une révolution culturelle, par toute une série de ruptures de conventions figées depuis la Libération. II a fait entrer la droite française dans l’ère de la globalisation. Jusque dans le style, en rendant la fonction plus ordinaire, plus démocratique. Le problème est qu’il a affronté une crise économique radicale, historique, qui lui a fait perdre la main sur les évènements. II n’a pas pu construire un nouveau modèle avec autant de soin qu’il a défait l’ancien. Cela crée un état de suspension entre l’ancien et le nouveau, une impression de chaos. La seule manière pour lui de s’en sortir est maintenant d’arrêter les réformes, et d’ouvrir un grand travail de réflexion sur le nouveau modèle à inventer, proposer des pistes aux Français – et alors, il peut gagner en 2012.

Recueilli par Francis Brochet