Article d’Emmanuel Combe paru le 18 août 2014 dans La Tribune. Baisse de la qualité des produits, chute de l’emploi, nombreux sont les arguments souvent entendus contre la concurrence. La réalité est fort différente.

A l’heure où le gouvernement s’apprête à ouvrir l’épineux dossier des professions réglementées, il n’est pas inutile de revenir sur la notion centrale qui va sous-tendre l’ensemble des débats : la concurrence. Une notion qu’il est bien souvent difficile d’appréhender.

Pas plus de droite que de gauche

D’abord parce qu’elle est parfois assimilée à tort à une pensée économique – le libéralisme- alors même qu’elle constitue essentiellement un outil, qui permet aux marchés de fonctionner de manière plus efficace, en éliminant les rentes injustifiées tout en récompensant les mérites: sauf à rejeter le principe même d’une économie de marché, la concurrence n’est pas plus de droite que de gauche. On peut d’ailleurs noter que des gouvernements dits « de centre gauche » ont engagés dans le passé d’ambitieuses réformes pro-concurrentielles, à l’image de Romano Prodi en Italie au cours de la période 2006/2008.

Ensuite, la concurrence  suscite en chacun de nous une attitude ambivalente : en tant que consommateurs, nous la plébiscitons toujours ; en tant que salariés ou entrepreneurs, nous la redoutons parfois. La concurrence, se dit-on, c’est bon pour les autres, mais rarement pour soi même.

 Contre la concurrence, des arguments qui ont l’apparence du bon sens

Cette attitude ambivalente prend appui sur des arguments, plus ou moins explicites, qui ont pour eux l’apparence du bon sens :

– la concurrence, en baissant les prix, bénéficierait aux consommateurs mais pénaliserait  les producteurs. Loin de créer de la richesse, elle ne ferait que redistribuer les parts du gâteau des uns vers les autres. Dans cette perspective, promouvoir la concurrence reviendrait simplement à défendre un intérêt particulier, celui des consommateurs et de leur pouvoir d’achat ;

– la concurrence, en incitant à l’efficacité se ferait au détriment de la qualité : nous devrions choisir entre des prix bas et une qualité médiocre ou des prix élevés et une meilleure qualité. Appliqué à la distribution de médicaments par exemple, cela signifierait que plus de concurrence se traduirait nécessairement par une dégradation du niveau de sécurité sanitaire ;

– la concurrence, en incitant les entreprises à comprimer leurs coûts se retournerait contre l’emploi et la croissance. Par une sorte de ruse de la raison, le consommateur du week-end participerait ainsi à sa propre spoliation, lui qui est aussi un salarié la semaine.

Ces arguments -largement répandus- donnent le sentiment qu’il faudrait en quelque sorte choisir son camp : celui des prix bas, des consommateurs, de la quantité ou celui de la production, des salariés et de la qualité.

Comment convaincre nos concitoyens que ce choix binaire est  trop simple pour être vrai ?

Pas seulement une baisse des prix

Le discours sur les vertus de la concurrence a souvent tendance à se focaliser sur un aspect particulier : les baisses de prix qu’elle occasionne. Certes, la concurrence constitue un puissant levier de pouvoir d’achat, dont on sous-estime d’ailleurs souvent l’ampleur car les baisses de prix sont diffuses : chaque client gagne peu à la baisse de prix mais l’effet agrégé sur l’économie peut s’avérer non négligeable, compte tenu de la taille du marché. Économiser 30 euros par an par client grâce à la concurrence peut sembler anecdotique ; mais lorsque les clients sont 65 millions, le gain total avoisine les 2 milliards d’euros. Pour autant, l’impact de la concurrence sur la demande ne se réduit pas à ce seul effet, aussi important soit-il : en diminuant le prix, la concurrence peut également élargir la taille du marché et participer ainsi, à sa mesure, à une forme de démocratisation de l’accès au marché. Ceci est particulièrement vrai dans le secteur des transports, et notamment dans l’aérien. Même lorsque la demande n’augmente pas lorsque le prix baisse  -songeons au cas du médicament que nous n’allons pas consommer plus à cause d’une baisse de son prix-, elle redonne du pouvoir d’achat qui ira se reporter sur d’autres biens et services.

Favoriser la variété, et souvent la qualité

La concurrence favorise également la variété, en élargissant la gamme des produits et services disponibles : chaque client trouvera en quelque sorte « chaussure à son pied « . Par exemple, un distributeur, confronté à l’arrivée de nouveaux concurrents, choisira de mettre l’accent sur les prix bas, sur les horaires d’ouverture, sur la largeur de l’assortiment, tandis qu’un autre préférera se différencier en misant sur la qualité de service ou sur la proximité de la relation avec ses clients.

La concurrence n’est pas non plus antinomique avec la qualité. En premier lieu, face à la menace concurrentielle, les entreprises sont incitées à être plus attentives aux attentes des clients, qui ont toujours le loisir de comparer et, le cas échéant,  « d’aller voir ailleurs ». Les études empiriques confirment qu’une intensification de la concurrence incite une partie des acteurs à se différencier par la qualité de service : dans le transport aérien de passagers, il a été montré que la concurrence sur une ligne améliorait le taux de ponctualité des vols aux États-Unis. En second lieu, la concurrence n’exclut pas une régulation proportionnée, qui impose à tous les acteurs du secteur un standard minimum de qualité, notamment par le biais de normes (diplômes, composition des produits, règles de sécurité, etc).

Un effet sur l’offre souvent méconnu

Au-delà de son impact sur la demande, la concurrence exerce également un effet sur l’offre, effet qui est souvent méconnu.

Pour bien appréhender cet aspect, il est nécessaire de revenir à la nature même de la concurrence. La concurrence se définit comme un processus de rivalité entre entreprises, qui permet d’éviter le maintien ou la création de rentes injustifiées et qui simultanément récompense les plus méritants, en leur octroyant un surprofit temporaire. La concurrence a donc pour effet d’inciter les entreprises à explorer en permanence de nouveaux territoires, notamment en termes d’innovation (entendue au sens large : produits, techniques de vente, etc). La concurrence exerce à ce titre un effet positif sur la productivité, au travers de deux canaux principaux :

– elle joue le rôle d’un « aiguillon » auprès des entreprises installées, en  les incitant à « donner le meilleur d’eux-mêmes », pour conserver leur part de marché et croître ;

– elle permet l’entrée sur le marché de nouveaux acteurs, disposant de modèles économiques différents, parfois plus efficaces et incitent les « business model » existants à se remettre en question et à se renouveler.

Favorable à  la productivité

Les nombreuses études empiriques confirment l’existence d’une relation positive  entre concurrence et productivité au niveau sectoriel, quelle que soit la manière de mesurer la concurrence. De même, au niveau macroéconomique, les travaux empiriques concluent qu’un renforcement de la concurrence exerce un effet favorable sur la productivité dans les secteurs où l’intensité concurrentielle est limitée au départ. L’enjeu de réformes pro-concurrentielles n’est pas seulement de redonner du pouvoir d’achat aux consommateurs mais aussi d’améliorer la compétitivité globale de l’économie.

 Et l’emploi ?

L’impact de la concurrence sur le niveau de l’emploi est sans doute le sujet  le plus controversé et polémique qui soit : chaque fois qu’un choc concurrentiel survient dans un secteur, l’argument des faillites et des destructions massives d’emplois est brandi par les opérateurs installés, tandis que les outsiders promettent de leur côté des créations d’emplois. Dans ces batailles de chiffres, souvent faites dans le feu de l’action et sans le recul nécessaire, qui croire ?

Une solution possible consiste à prendre appui sur les nombreuses études empiriques menées ex-post par des chercheurs sur la relation entre concurrence et emploi. Certes, ces études ne reflètent que l’état actuel de nos connaissances en la matière et ne préjugent en rien de résultats futurs différents ; elles fournissent toutefois une première tendance assez claire : la concurrence n’est pas l’ennemi de l’emploi.

En premier lieu, les études empiriques montrent que les restrictions à la concurrence brident l’essor de l’emploi : ainsi, les travaux sur l’effet des lois Royer-Raffarin dans la distribution alimentaire concluent à un impact négatif d’environ 100 000 emplois. Dans la même veine, les études sur le protectionnisme mettent en évidence des pertes d’emplois significatives, lorsque les effets sur l’ensemble de la chaîne de valeur sont pris en compte : ainsi, lorsque Georges Bush instaure des droits de douane sur l’acier pour préserver 3500 emplois chez les producteurs d’acier, cette mesure conduit à renchérir le prix de l’acier et à détruire entre 12000 et 43000 postes en aval chez … les entreprises utilisatrices, devenues moins compétitives.

En second lieu, les travaux sur les expériences d’ouverture à la concurrence ne confirment pas la thèse d’une diminution nette de l’emploi. Lorsque la demande est élastique au prix, la concurrence accroît la taille du marché et créé de ce fait des emplois, notamment chez les nouveaux entrants. Ainsi, la libéralisation du transport routier en 1986 en France a conduit à une baisse des prix de 10%, à une hausse du trafic et de l’emploi, passé de 200 000 à 300 000 salariés en l’espace de 10 ans. Lorsque la demande n’est pas élastique au prix, il faut tenir compte des effets indirects de la concurrence sur l’emploi : les gains de pouvoir d’achat réalisés ici vont se reporter très vite ailleurs. Ainsi, une étude d’ODIT France sur l’essor du transport aérien, marqué par de fortes baisses de prix du billet, conclut à des créations d’emplois indirects en France de l’ordre de 65000 à 72 000 dans … le secteur de la restauration et de l’hôtellerie-tourisme.

Rémunérations et conditions de travail

Est-ce à dire pour autant que l’impact de la concurrence sur l’emploi n’est pas un sujet ? Sûrement pas. Tout d’abord, la concurrence peut avoir un impact indésirable sur les rémunérations et les conditions de travail. Mais c’est précisément le rôle du droit du travail que de faire respecter un ensemble de règles du jeu qui s’imposent à tous les acteurs. Ensuite, la concurrence conduit à réallouer les emplois entre entreprises d’un même secteur et/ou entre secteurs, générant ainsi des coûts sociaux. A nouveau, c’est le rôle de la formation continue et d’une politique efficace de mobilité des salariés que de préparer en amont et d’accompagner les transitions d’emploi.  La concurrence sur le marché des biens n’est pas antinomique avec une protection des salariés, à la fois forte et efficace, sur le marché du travail.

Plus généralement, la concurrence ne tient toutes ses promesses que si elle est régulée, encadrée, que ce soit par le droit de travail, de la concurrence ou de la consommation. Concurrence et règles du jeu, loin de s’exclure, se complètent ; n’oublions pas que le terme anglais pour designer la concurrence -« compétition »- renvoie explicitement au registre du sport : a-t-on déjà vu une compétition sportive se dérouler avec succès sans un minimum de règles du jeu et sans un arbitre impartial ? La concurrence n’est pas toujours ce que l’on croit

Emmanuel COMBE est professeur des universités et vice-président de l’Autorité de la concurrence. Il est auteur pour la Fondation pour l’innovation politique.