Article d’Erwan Le Noan paru dans Atlantico le 4 septembre 2014. Alors que notre président ne cesse de quémander, en vain, un plan de relance à l’Allemagne, il serait mieux inspiré de réfléchir à l’innovation, de favoriser la création et de réformer l’enseignement supérieur.

Depuis quelques temps, le cœur du débat économique est occupé, outre-Atlantique, par la question angoissée de l’avenir de la croissance. Plus particulièrement, ce sont les doutes sur la capacité d’innovation des États-Unis qui font cogiter les plus brillants cerveaux. En France, le paysage intellectuel est beaucoup plus plat et insipide : le sujet n’intéresse pas ; l’économie, c’est pour les marchands de tapis. Il est pourtant essentiel : sans innovation, pas de croissance !

Le site économique VoxEU a publié cet été un livre, très riche, avec de belles signatures d’économistes mondialement reconnus, sur ces questions problématiques (résumé et relayé par Clive Crook sur Bloomberg).

Il faut dire qu’il avait été missur le devant de la scène avec éclat par l’un de leurs plus fameux confrères, Robert Gordon, qui s’était inquiété dans le Wall Street Journal de la fin de l’innovation (et de l’emploi). Il n’est pas seul à défendre cette thèse : le chercheur en médecine Jan Vijg avait écrit un livre allant dans le même sens ; selon lui, l’excès de réglementation serait la cause du ralentissement de l’innovation.

Tout cela peut sembler saugrenu au moment où chacun a l’impression que le monde change plus vite que jamais, notamment à cause d’Internet, et que notre quotidien bouillonne de créations qui bouleversent nos habitudes.

La nouvelle économie est, en réalité, bien au cœur des débats. Joel Mokyr, dans le livre de VoxEU, considère que l’informatique a conduit à une « réinvention de l’invention ». C’est précisément ce point qui a semé la discorde, au début de l’été, dans les pages du New Yorker. Jill Lepore s’en est pris aux travaux de Clayton Christensen, l’inventeur du concept « d’innovation disruptive ». La première n’y allait pas avec le dos de la cuillère : selon elle, la disruption est « une théorie de l’histoire qui repose sur une profonde angoisse de l’effondrement financier, une peur apocalyptique d’une dévastation mondiale et des preuves bien fragiles »… Le second, évidemment piqué au vif, lui a répondu en dénonçant « un acte criminel de malhonnêteté ». A leur suite, la polémique s’est engagée et continue son cours (voir ici la contribution de Wharton).

Outre-Atlantique, le débat fait ainsi rage, s’appuyant sur des travaux économiques, des échanges scientifiques, des expertises de haut niveau… Les experts les plus réputés se précipitent, font tourner les modèles, discutent les théories. Quel bouillonnement !

À Paris, il n’y a que Luc Ferry qui, dans un ouvrage très intéressant, a abordé le sujet, mais – et c’est naturel – d’un point de vue philosophique. Récemment, dans un entretien avec Trop Libre, il expliquait ainsi « qu’il serait bon que nos concitoyens se mettent à avoir peur qu’on cesse d’innover ». Il faut craindre qu’il ne soit pas très entendu. Un quotidien du soir a vaguement abordé le sujet, un peu rapidement ; pour le reste, c’est le calme plat dans le débat public … et tout cela est très inquiétant.

Dans notre pays, les gouvernements se suivent et semblent tous croire que le « Politique » (le fameux, celui que personne ne connaît mais qui prend une majuscule) est tout, qu’il peut tout. A les entendre, il suffirait qu’il réclame la croissance, et elle reviendra. Le « volontarisme » (monstre sacré de notre débat public), sans bras mais par la seule force de son discours, serait ainsi susceptible de relancer l’activité, l’emploi, la sécurité sociale et la richesse nationale. En matière économique, à l’activité des machines, à la transpiration des travailleurs et à l’agitation des cerveaux, la France substitue régulièrement le magistère de la parole. Quelle défaite !

Ce mépris pour l’économie nous coûte très cher. Alors que notre président ne cesse de quémander, en vain, un plan de relance à l’Allemagne, il serait probablement mieux inspiré de réfléchir à l’innovation, défavoriser la création, de réformer l’enseignement supérieur (si passéiste). Si le gouvernement veut réussir, il faut qu’il rompe avec les élites formatées et sclérosées qui prétendent tout et ne risquent rien, pour aller chercher ses idées auprès d’une pluralité de sources et pour libérer la croissance !

Erwan Le Noan est consultant en stratégie, spécialiste de concurrence et responsable du blog Trop-Libre du site de débat de la Fondation pour l’Innovation politique.