Article de Erwan Le Noan et Matthieu Montjotin, parue dans Les Échos le 10 mai 2016.

Partie d’un surprenant élan réformiste et créateur, la loi travail s’échoue dans un marécage de tripatouillages politiciens, réussissant l’extraordinaire performance de se muer en texte contre-productif. Engagée par un gouvernement dont la légitimité est fragile, n’ayant jamais reçu de mandat pour la mettre en œuvre, elle restera longtemps dans les annales des projets avortés. Elle est surtout la preuve qu’une bonne réforme n’aboutit pas sans une solide méthode pour la mettre en œuvre.
Depuis vingt ou trente ans, les rapports s’entassent : tout le monde sait ce qu’il faut faire. Le véritable enjeu, qu’aucun prétendant réformateur n’a résolu en France jusqu’à maintenant, est celui de la méthode : comment réussir une réforme ? Trop souvent, nos gouvernants ont privilégié la piste du « despotisme éclairé » : les réformes sont imposées parce qu’elles sont supposées bonnes, conçues par de brillants aréopages technocratiques. Elles échouent le plus souvent.
Les candidats à la primaire de la droite et du centre ont visiblement compris que cet enjeu de méthode constituait un point central pour leur crédibilité. Pour garantir qu’ils feront ce qu’ils n’ont cessé de promettre, certains  proposent de gouverner par ordonnances, d’autres par référendum, un dernier jure qu’il ne fera qu’un mandat. Ces propositions sont une première étape, mais elles ne sont pas suffisantes : la réforme n’est pas un acte de toute puissance législative découlant d’une volonté politique miraculeuse. Le candidat qui sera désigné devra aller beaucoup plus loin dans la préparation de son mandat. S’il n’existe probablement pas de recette unique pour réussir une réforme, l’examen attentif des exemples passés, en France et à l’étranger, montre que réformer ne s’improvise pas.
La première étape des réformes réussies se situe très en amont de leur mise en œuvre. Pendant les campagnes, les candidats devraient préparer l’opinion publique à leur réalisation en dessinant un projet et non se contenter d’énumérer un programme. Ce travail ne peut être le seul fruit d’une réflexion en chambre : il doit être ouvert sur la réalité.

Trop souvent, nos gouvernants ont privilégié la piste du « despotisme éclairé ».

L’examen du passé, en France et à l’étranger, montre que réformer ne s’improvise pas.

L’intervention d’institutions comme les « think tanks » en amont de l’élection constitue une piste pour introduire des propositions nouvelles et précises dans le débat public et leur permettre de mûrir dans l’opinion. La  préparation de l’élection doit aussi inclure l’élaboration d’une stratégie de communication fine sur la réforme, « produit politique » qui doit être proposé de manière attrayante, plutôt que sur le réformateur. La deuxième étape se situe au moment de l’élection : le candidat doit tenir un discours constant pour réduire le biais d’incertitude qui risquerait d’alimenter des angoisses légitimes. Il doit surtout obtenir un mandat explicite pour la politique qu’il mettra en œuvre, ce qui implique qu’il l’ait clairement énoncée avant son élection. Les maigres efforts réformistes de François Hollande étaient condamnés dès l’origine par un candidat élu sur la base du programme gauchisant du Bourget.
La dernière étape de la réforme vient en aval de l’élection, où se décident les enjeux du calendrier (le président élu doit voir bien au-delà de la fenêtre des cent jours), du véhicule législatif ou des relations avec les partenaires sociaux. Le réformateur doit aussi savoir comment il mobilisera les gagnants et ce qu’il proposera aux perdants – car c’est un mythe de prétendre que la réforme bénéficie à tous.
Le succès des réformes de 2017 se prépare maintenant. Le président élu ne pourra s’improviser réformateur en mai. Il doit préparer son mandat dès maintenant : il pourra assurer ainsi non seulement le changement dont la France a besoin mais aussi sa réélection. Car le principal enseignement politique de l’étranger est celui-ci : les réformateurs sont réélus !

Erwan Le Noan est consultant en stratégie et membre du Conseil scientifique et d’évaluation de la Fondation pour l’innovation politique, et Matthieu Montjotin est étudiant à HEC et à Sciences Po. Il sont auteurs pour la Fondation pour l’innovation politique de la note Gouverner pour réformer : Éléments de méthode.