La Fondation pour l’innovation politique était partenaire du premier Forum international de l’Agriculture, Planet A. Placée sous le Haut Patronage du Président de la République française, cette initiative a eu lieu à Châlons-en-Champagne les 28 et 29 juin 2018 et a rassemblé 400 dirigeants d’entreprises, chercheurs, universitaires, représentants d’ONG et acteurs publics du monde entier. Lors de cet événement, des plénières conduites par des experts, des talks portés par des innovateurs venus du monde entier ainsi que divers ateliers de travail, permettront de définir les grands enjeux stratégiques et de formuler des propositions innovantes.

1ère Partie – Restitution des travaux par Dominique Reynié et Gilles Finchelstein

Les deux rapporteurs généraux du Forum, Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation Jean-Jaurès et Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique, présentent les conclusions des différents groupes de travail. Ces idées seront la base d’une réflexion menée par le comité scientifique pour formaliser les propositions consignées dans le « Livre ouvert » de Planet A.

 

  • Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique

L’ensemble des enjeux et propositions évoqués à Planet A constituent une richesse considérable qui ne peut être abordée globalement qu’en considérant la dimension pluridisciplinaire (politique, économique, sociale, scientifique…) et centrale de l’agriculture.

Mais, au-delà de sa centralité, par sa puissance matricielle l’enjeu agricole renvoie plus encore à l’image d’une trame. Les femmes et les hommes engagés dans cette activité trament le monde depuis l’aube de l’humanité, déterminant notamment son rapport à la nature et conditionnant les relations entre groupes humains, donnant à la politique sa raison d’être.

L’agriculture est la condition de possibilité des sociétés humaines, les transformations qui affectent cette activité mettent en tension l’humanité. Les tendances démographiques à la hausse, la raréfaction des ressources naturelles et le réchauffement climatique dessinent un avenir où la règle brutale du plus fort pourrait prendre le dessus sur la civilisation. Les sociétés en échec face à ces grands défis du xxie siècle seraient minées par l’instabilité politique.

On peut être optimiste quant aux suites de ce forum car l’humanité est pressée par une double détermination dont les conséquences peuvent être désastreuses. La première détermination est le nombre croissant d’habitants de notre unique planète, la seconde se manifeste par le réchauffement climatique qui exerce une pression considérable sur les ressources naturelles. Ces deux tendances appellent à une prise de conscience des acteurs politiques, économiques et sociaux du monde entier.

Il faut pouvoir réfléchir à travers plusieurs disciplines mais aussi en prenant en compte les différents contextes et expériences issues du monde entier. Le forum Planet A a été l’occasion de rassembler des chercheurs et des acteurs dans des groupes de travail qui ont été fertiles, appelant à la nécessité de répéter ce forum pour les prochaines années.

Il a, par exemple, été ainsi proposé de se saisir de la possibilité de captation du carbone par l’activité agricole. La question des revenus des agriculteurs a aussi été abordée. On constate ainsi de grandes différences entre les formes d’agricultures mais aussi entre les revenus qui en découlent. Des réflexions ont été menées sur les possibilités de baisse des coûts de production, la réduction du nombre d’entrants, l’usage parcimonieux et ciblé de l’eau, notamment par les technologies numériques mais aussi par des méthodes innovantes. Mais, par ailleurs, les revenus des agriculteurs pourraient aussi être repensés par le prisme de la mission d’intérêt général qu’ils accomplissent en préservant les paysages, la biodiversité : ils réalisent une véritable veille environnementale pouvant justifier un revenu complémentaire. Un tel revenu pourrait être fourni par les collectivités locales ou des échelons plus élevés, mais aussi par des entreprises qui auraient un intérêt réel à ce qu’un paysage ou un environnement soient préservés.

La question du gaspillage alimentaire a également été abordée, une réflexion a été menée pour améliorer dans les pays le plus fragiles les lieux de stockages, trop souvent victimes des pluies ou des conditions climatiques qui détruisent des récoltes jamais commercialisées.

Enfin, l’enjeu du foncier est un exemple de plus des réflexions menées lors de ce forum ; il est peut-être nécessaire de réfléchir au statut particulier de la terre : une marchandise de fait, certes, mais aussi un bien commun de droit. Le think tank libéral que je représente ne peut pas esquiver dogmatiquement la particularité de la terre agricole. L’urgence du risque de destruction de l’équilibre social nous pousse ainsi à revoir nos catégories de pensée.

  • Gilles Finchelstein, directeur délégué de la Fondation Jean-Jaurès

Rebondir sur l’alerte lancée par le Premier ministre : de nombreux défis à relever, alimentation, protection des sols et de la biodiversité (terres et mers), transition énergétique, etc.

Avec un objectif aux apparences contradictoires : produire plus mais mieux.

Un appel à changer de regard sur le monde agricole, pour une meilleure prise en compte de la pauvreté rurale et de la fonction de l’agriculture.

L’agriculture englobe des enjeux plus larges que la simple alimentation : la santé, la paix (la terre agricole, justement répartie, est le terreau de la paix), la terre, l’identité et la civilisation.

De nouvelles filières pour faire face à l’émergence de nouveaux besoins et aux changements d’habitude de consommation (farine d’insecte pour l’aquaculture, purification de l’eau, fromage sans lait, production de carbone vert avec utilisation de la photosynthèse…) peuvent être envisagées.

De nouveaux concepts appliqués, comme l’agriculture de précision (où et quand irriguer ?), l’agriculture symbiotique (impliquer les grands groupes dans le commerce durable de la banane au Brésil, partenariat public privé pour lutter contre la déforestation au Nigeria…), l’agriculture verte (exemple irlandais : une marque pour un pays vert) sont indispensables.

Une nouvelle et meilleure information (plateforme numérique des bonnes pratiques, plateforme de fret, etc.) est nécessaire.

Un forum qui laisse des questions en suspens : quel modèle adopter ? Quel rôle pour la puissance publique ? Quelle échelle pour toutes les expériences innovantes présentées dans ce forum ?

2ème partie – Agir

Des personnalités de divers horizons partagent des perspectives d’engagement qui répondent aux enjeux identifiés pendant le forum.

  • Jean Viard, sociologue

Thème : Vers un nouveau modèle de politiques territoriales

Agriculture et souveraineté = besoin de souveraineté dans un monde qui bouge à toute vitesse (n’équivaut pas forcément à nationalisme et populisme).

Des révolutions : agricole (eau, terre, vent et soleil), culturelle (explosion des ventes de téléphones avec 4 milliards d’individus connectés).

Les grandes questions contemporaines en lien avec la terre et le sol (le manque de sols à l’origine de vastes mouvements migratoires ; perte de 50 % des terres arables françaises dans les dernières décennies).

Comment modérer la disparition des sols ? Redéfinir une politique du sol et de protection des terres arables sur le modèle de la Suisse et du Canada.

Proposition concrète : consacrer les parcs naturels à l’agriculture biologique ; faire de ces espaces les laboratoires d’une nouvelle agriculture.

Penser un patriotisme par les sols plus que par les frontières : importance d’avoir des sols porteurs d‘espoir pour une population (référence au problème des migrations massives en provenance d’Afrique : soutenir l’attachement des Africains à leur pays d’origine par l’amélioration de la qualité de leurs sols, leur potentiel…).

 

  • Frédéric Descrozaille, député du Val-de-Marne

Thème : Vers un nouveau modèle d’organisation du commerce international –

Le multilatéralisme a été favorisé par le développement de la sphère marchande globalisée. La libéralisation de l’économie mondiale s’est imposée après l’instauration des taux de change flottants en 1971 (abandon de la parité or/dollar). Dans le même temps, en Europe s’est mise en place la PAC et la construction européenne ; cela a conduit à l’autosuffisance alimentaire (Rouen était le premier port d’exportation du blé en 1980).

Les accords de Jamaïque (1976) ont entériné l’abandon du rôle légal de l’or, libéralisé les échanges et fait disparaître les principaux mécanismes de protection, mais ces accords n’ont jamais vraiment été respectés et les pays ont continué à protéger leurs produits.

Besoins alimentaires mondiaux : 2 milliards de personnes souffrent de malnutrition (carence en micronutriments), dont obésité, et 1,5 milliard sont sous-alimentés (carence en macronutriments).

Les affamés de la terre sont les paysans, car beaucoup sont incapables de se nourrir eux-mêmes (75 % des affamés sont des paysans).

La migration rurale concerne 50 millions de personnes par année : la misère ne choque que lorsqu’elle débarque dans les villes.

L’enjeu est augmentation des rendements, travail sur les nombres d’actifs manuels.

Des enjeux sécuritaires aussi, tel que Boko Haram et la misère paysanne de certaines régions d’Afrique subsaharienne

3ème partie – Table ronde : S’engager

  • Philippe Mangin, président de InVivo

L’agriculture ne peut pas se comprendre uniquement du point de vue commercial.

InVivo rassemble 206 coopératives adhérentes et est organisé autour de cinq pôles d’activité : agriculture, nutrition, santé animale, retail et food & tech.

Trois axes stratégiques :

– devenir une référence mondiale des solutions innovantes ;

– sécuriser la production en accroissant la productivité tout en protégeant la planète ; penser les métiers de l’agriculture et l’alimentation du futur ;

– participer au rayonnement des coopératives membres.

Importance de capitaliser sur le capital sympathie des petites coopératives auprès des citoyens.

Invivo s’engage à transformer ses filiales en entreprises à mission.

  • Catherine Chapalain, directrice générale de l’Association nationale des industries alimentaires (ANIA)

Dans un contexte de défiance entre consommateurs et acteurs de l’industrie alimentaire. Manifeste « 1 000 jours pour mieux manger » : un engagement autour de quelques axes :

amélioration nutritionnelle, économie plus circulaire, formation du consommateur, partenariat avec le monde agricole pour des modes d’agriculture plus durables.

Un objectif de transparence pour restaurer la confiance entre consommateurs, producteurs et acteurs de la filière : communiquer sur la composition, l’origine, l’empreinte environnementale, le mode de production, etc. Mise en œuvre d’un projet de communication via un portail numérique qui rassemblerait l’ensemble des données fiables communiquées par les acteurs.

  • Elsa Chantereau, responsable Affaires publiques de Coca-Cola France

Engagements diversifiés de Coca-Cola : boisson bio, diversification des formats, engagement de moins de 10 % de sucre dans les boissons d’ici à 2020, logique de transparence, utilisation de la marque Coca-Cola pour faire passer des messages aux consommateurs (nutrition, tri).

Un objectif à l’horizon 2025 : plus aucun déchet en plastique.

  • Antoine Mery, directeur de la communication de Mars Food France

Une entreprise familiale, une vision à long terme, une exigence de transparence et de confiance avec les consommateurs.

Utiliser le digital pour responsabiliser et informer (par exemple, un emballage intelligent qui raconte l’histoire du produit).

1 Français sur 3 fait attention à ce qu’il mange. Mars Food se donne comme objectif de servir 1 milliard de repas sains d’ici à 2020

Programme « Durable en une génération » : 1 milliard de dollars pour 2050, objectif de moins 70 % de CO2 et neutralité carbone de la production.

  • Christiane Lambert, directrice générale de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA)

Préserver les ressources et la biodiversité est le quotidien des agriculteurs.

Réussir le challenge de la sécurité alimentaire tout en réduisant notre empreinte.

Discussion avec WWF sur plusieurs sujets : responsabilité de l’agriculture dans différents domaines (humain, territorial, environnemental, géopolitique).

La FNSEA est pour le développement d’une agriculture prospère, résiliente, et intelligente.

Engagement humain : la FNSEA propose à la puissance publique un projet de protection des plantes (contrat monde agricole-société pour réduire les impacts).

  • Pascal Canfin, directeur général de WWF France

Il existe des points d’accord entre agriculteurs et défenseurs de l’environnement : lutte contre l’artificialisation des sols, développement de la méthanisation agricole, priorité absolue au triptyque revenus-protection-transformation. Sur ces points, les agendas de la FNSEA et de WWF concordent.

Important enjeu de la dégradation des sols : comment remettre du capital naturel dans les sols?

Migration et sécurité alimentaire : soutenabilité, stabilité, sécurité.

Signature d’une déclaration commune WWF-FNSEA.

  • Rodrigo de la Puerta, directeur bureau de liaison de la FAO auprès de l’Union européenne

La plupart des migrants viennent des zones rurales.

Repenser les enjeux de développement pour que, dans un contexte d’augmentation de la population, la production agricole satisfasse la demande (la production a déjà triplé entre 1960 et 2015 grâce à l’amélioration des techniques agricoles).

Éradication de la faim et de la pauvreté : un objectif de gestion des ressources de manière durable.

Renforcer le rôle des agriculteurs comme gardiens de la biodiversité. Les nouvelles directives de la PAC sur la biodiversité et la réduction du gaspillage vont dans le bon sens.

Conclusion de la COP 2016 au Mexique : mise en place d’une plateforme des acteurs pour la biodiversité pour instaurer une relation entre les défenseurs de l’environnement et les acteurs de l’agriculture. Ceci est la première étape de l’agroécologie qui place les producteurs et les consommateurs au centre.

La COP 2020 à Pékin, vers un accord historique juridiquement contraignant ?