Tribune de Julien Gonzalez, parue dans Le Figaro Vox du 28 octobre 2014.  Alors que les frondeurs devraient de nouveau s’abstenir lors du vote du budget de la Sécurité sociale, Julien Gonzalez s’interroge sur leur sincérité.

Branle-bas de combat en socialie. Sous le regard impassible (ou bienveillant) du président de la République, l’antagonisme historique entre réformateurs et gardiens du temple rouge repart de plus belle au sein du Parti socialiste. Les acteurs de ce remake version 21ème siècle se coagulent autour de plusieurs leaders charismatiques: Manuel Valls (pour les premiers) et, de façon plus éparse et encore incertaine Martine Aubry, Arnaud Montebourg ou encore Benoit Hamon pour les seconds.

Ces derniers, autoproclamés «frondeurs» («enclins à l’opposition, à l’insubordination» selon le Larousse), se réclament de la gauche, la vraie, celle du bas peuple et des petites gens, rempart au néo-libéralisme et au rigorisme budgétaire dont seraient tenants les premiers. Leur constat? L’économie française souffre d’un manque de demande et de consommation. Leurs propositions? Augmenter le pouvoir d’achat et relancer la croissance par la dépense budgétaire. Soyons taquins à leur égard et imaginons deux cas de figure: ils sont sincères et l’on est en droit de faire le procès de leur bon sens (1), ils ne croient pas un traitre mot de ce qu’ils avancent et se rendent coupables d’un bon populisme bien franchouillard, celui-là même qu’ils sont si prompts à condamner quand il vient de l’autre côté de l’échiquier (2).

Énarques pour certains (Christian Paul, Jérôme Guedj), passés par le monde de l’entreprise privée (Philippe Noguès) voire par celui de la banque (voire même par Rothschild comme Henri Emmanuelli), on ne saurait mettre en doute la plus élémentaire connaissance des rouages de l’économie et de la création de richesses. Reste donc l’accusation en démagogie.

Leur programme économique: «redistribuons les richesses, nous verrons plus tard pour ce qui concerne leur création»

La raison d’être de leur courroux est la suivante: François Hollande et Manuel Valls trahiraient les engagements pris devant les Français lors de l’élection présidentielle.

En résumé, il leur est reproché d’avoir fait campagne à gauche et de gouverner au centre. Premier mensonge (et non erreur d’analyse): exceptés certains grossiers «marqueurs» (taxe à 75%, retraite à 60 ans pour les personnes ayant leur nombre d’annuités, recrutement de 60 000 fonctionnaires dans l’éducation nationale, le bouleversant discours du Bourget où l’on apprît que François Hollande aimait «les gens alors que d’autres aiment l’argent» mais pas la finance) concoctés avec tout le sérieux et la rigueur morale que l’on sait, François Hollande a évoqué à maintes reprises la nécessité de maitriser les dérapages des comptes publics et de redonner de la compétitivité aux entreprises.

L’emblème de cette trahison à Jaurès et Blum réunis étant bien sûr le honni pacte de responsabilité qui, horreur suprême, gravait dans le marbre législatif des «cadeaux aux entreprises» sur les bons conseils…de Pierre Gattaz lui-même! C’était trop pour nos apprentis révolutionnaires du Palais-Bourbon, il fallait rappeler à l’électorat cocufié ce qu’était une politique économique de gauche: sus à la politique de l’offre, relance par la demande et les dépenses publiques.

Entendons-nous bien, les frondeurs ont parfaitement le droit de critiquer les choix économiques du gouvernement. Réduire les dépenses publiques n’est pas une politique en soi. Réduire le coût du travail n’est pas l’assurance d’un regain de parts de marché, ni même d’une utilisation à bon escient par le chef d’entreprise des marges retrouvées. La compétitivité hors prix existe également, et la compétition économique mondiale ne saurait s’accompagner d’un nivellement par le bas des normes sociales pour se retrouver au niveau de nos concurrents chinois ou polonais.

On touche ici au problème de nos dirigeants actuels: ne plus savoir imprimer un rythme, fédérer autour d’un projet, expliquer, faire de la pédagogie, convaincre.

Les dépenses publiques doivent se réduire car leur poids (57% du PIB, parmi les plus élevés d’Europe) implique un niveau d’imposition correspondant qui asphyxie les entreprises et les ménages. Messieurs les frondeurs, l’on ne réduit pas les dépenses publiques pour rembourser nos créanciers banquiers! Dans le même ordre, la question n’est pas de savoir si nous devons améliorer notre compétitivité-prix, mais d’expliquer pourquoi: la balance commerciale française accuse un déficit record (- 61 milliards, pendant que les Allemands dégagent 200 milliards d’excédents!), nos entreprises doivent nous permettre de la rééquilibrer en reconquérant le marché intérieur et en regagnant des parts de marché à l’export. Messieurs les frondeurs, vous voulez augmenter le pouvoir d’achat des ménages français sans toucher au reste? Vous vous rendrez coupable de l’aggravation de notre balance commerciale par une augmentation des importations: où est donc la création de valeur ajoutée nécessaire, par exemple, au développement des services publics que vous chérissez tant?

Nous n’assistons en rien à un débat de fond, mais à une simple querelle d’appareil pour savoir quel est le meilleur discours à tenir pour reconquérir l’électorat populaire.

Courageux, mais pas téméraires. Quand les velléités contestataires cessent à l’heure de la soupe.

Pour s’en persuader, il suffit de mesurer l’ampleur de la fronde. Il suffit d’observer Benoit Hamon, déclarer en toute simplicité que le politique gouvernementale «menace la République […] parce qu’elle réduit les capacités d’intervention de la puissance publique». La République menacée! La République! De quoi faire tourner le sang de plus d’un des frondeurs dont…aucun n’a voté la défiance à l’encontre de Manuel Valls en septembre dernier. Il faut dire qu’une insurrection (votes contre) des députés frondeurs aurait pu aboutir à une dissolution de l’Assemblée (bruits de couloir savamment distillés par Matignon) et à de nouvelles élections qui auraient vu sans aucun doute nombre de trublions perdre leur siège…

L’on sait également que le fracassant départ d’Arnaud Montebourg n’était absolument pas prévu, le coup de semonce du sanguin ministre de l’Économie d’alors contre la politique…économique (sic) du gouvernement (après avoir été deux ans ministre du Redressement productif, re-sic) ayant simplement pris une ampleur non-maitrisée qui aura contraint l’ancien président du Conseil général de Saône-et-Loire à privilégier la démission au licenciement. Coup d’éclat obligeant alors Benoit Hamon, la peur d’être distancé par son camarade chevillée au corps, à montrer ses muscles au même électorat tant convoité. Et de jurer la main sur le cœur: pour nous-autres ministres-rouges, les convictions priment sur les postes! Quand la lutte des places remplace la lutte des classes…

Ni sincères, ni courageux, les frondeurs s’inscrivent dans la droite ligne de nombres de leurs camarades élus: un manque de respect criant envers l’électorat qui s’incarne à merveille par un discours économique caricaturalement simpliste.

Probablement horrifiés à cette idée, moins de choses à envier que l’on imagine à une Marine Le Pen… Populistes de tous les pays, unissez-vous!

Julien Gonzalez est l’auteur de la note Trop d’émigrés, regards sur ceux qui partent de France de la Fondation pour l’innovation politique, mai 2014.