Article paru dans La lettre de l’économie sociale le 17 décembre 2015. dans lequel est présentée, Le mutualisme : répondre aux défis assurantiels, une note de Fondation pour l’innovation politique, écrite par Arnaud Chneiweiss et Stéphane Tisserand.

Depuis ses débuts, le modèle d’entrepreneuriat mutualiste s’est fondé de manière originale et simple, que ce soit dans les assurances ou encore dans la santé. Aujourd’hui, en ayant traversé différentes crises, ce modèle prouve qu’il reste une force incontournable pour contenir et améliorer notre cohésion sociale. Le Think Tank libéral, progressiste et européen – la Fondation pour l’innovation politique – vient de publier une note allant largement dans ce sens. Pour ce faire, elle s’intéresse particulièrement au secteur de l’assurance, détenu à 60 % par les mutuelles. Passage en revue.

« L’ADN des mutuelles, où les sociétaires sont tout à la fois assureurs et assurés, les rend aptes à s’adapter rapidement aux nouvelles attentes. » Dans leur note pour la Fondation pour l’innovation politique, réalisée dans le cadre de leurs travaux sur La croissance économique, Arnaud Chneiweiss, secrétaire général du Groupement des entreprises mutuelles d’assurance (GEMA), et Stéphane Tisserand, responsable des Affaires publiques du GEMA et des  relations institutionnelles de la MAIF, en sont persuadés, le mutualisme peut donc « répondre aux défis assurantiels ». Et « dans une société nouvelle qui émerge, l’assurance jouera un rôle majeur, mais lui aussi, substantiellement revisité. […] Le mutualisme est un mouvement, une construction permanente qui doit s’adapter aux nouveaux besoins, nouveaux usages. » L’économiste Jacques Attali arguait déjà que les assureurs seront «  les maîtres de demain » car « jamais nous n’avons paru aussi équipés pour faire face à notre condition humaine. […] Et dans le même temps, jamais nous n’avons ressenti un tel besoin de nous protéger face aux nouvelles  menaces : changements climatiques, e-réputation … »

Un héritage digne et de fortes valeurs

La gouvernance atypique, où « les assurés sont les assureurs », et le temps long permettant d’éviter « les caprices des marchés financiers » propres à ce modèle, ont toujours accompagné la notion de solidarité, et ce depuis la  naissance entre 1930 et 1960, des principales sociétés d’assurance actuelles structurant toujours le marché aujourd’hui, comme Groupama ou encore la MAIF. Et des groupements, à la croissance continue, tel le GEMA, représentent un poids économique conséquent, avec 52 sociétés, 58 000 salariés, 29,2 millions d’assurés en auto ou habitation, pour un montant de cotisations de 19,3 milliards d’euros. Et ce n est pas seulement un phénomène français « dans l’ensemble de l’Union européenne, sur 6 000 sociétés d’assurance, la moitié sont des mutuelles et des coopératives couvrant plus de 200 millions d’assurés et employant près de 350 000 personnes. Par ailleurs,  les mutuelles d’assurance ont traversé la crise économique et financière de 2008, en faisant preuve d’une résistance remarquable. […] Malgré cela, le modèle mutualiste est régulièrement critiqué. Il serait obsolète, mal équipé face aux nouveaux défis de la mondialisation et de la révolution numérique, avec une gouvernance trop peu ouverte sur l’extérieur ». En plus de l’équation assuré égal assureur, une mutuelle reste donc la propriété collective de ses sociétaires et « l’assemblée générale des mutuelles est souveraine [et] les fonctions d’administrateur d’une mutuelle sont exercées gratuitement, donnant simplement lieu au versement d’indemnités et au remboursement des frais. » Par ailleurs, les autres valeurs forgeant le mutualisme sont « d’apporter en toutes circonstances les meilleures garanties possibles. »
Le mot d’ordre reste fidélité et les taux de fidélisation le prouvent. « L’ambition d’une mutuelle doit être de bâtir une relation reposant sur une compréhension et une empathie vis-à-vis des besoins des sociétaires, tant dans le conseil en amont qu’en aval. » Et pour rassurer les entreprises par exemple, les mutuelles sont non opéables, non délocalisables et demeurent un modèle à but lucratif limité.

Face aux nouveaux défis

De nouveaux bouleversements viennent frapper « naturellement le monde de l’assurance de plein fouet ». On constate l’émergence des « bancassureurs », prenant près de 33 % du marché des assurances vie et non vie, et les comparateurs d’assurance en ligne, qui agissent plus comme informateurs que souscripteurs en général, mais une véritable directive devra être nécessaire pour « veiller à ce que l’activité des comparateurs soit mieux encadrée afin d’offrir au consommateur une information claire, complète et objective ». Mais le plus important s’avère bel et bien la révolution numérique via le colosse, prenant les traits du GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon),  qui « s’immisce dans la chaîne de valeurs de nombre d’industries, dont celle de l’assurance ». En effet, « personne ne nous connaît mieux aujourd’hui, dans nos comportements, nos habitudes, nos relations, nos envies, nos goûts de lectures que ces quatre-là. […] La liste des objets connectés s’allonge chaque jour et celle des offres de services potentielles donne le vertige ». Si on mettait ces forces, ces données individuelles, entre les mains des assureurs,  ces derniers pourraient continuellement et encore plus précisément, ajuster leurs contrats, en fonction des antécédents, du contexte dans lequel vivent les individus et de leur comportement. Puis, avec le changement de contexte économique et sociologique, on a vu une autre arrivée, celle de l’économie collaborative. Cette dernière « apparaît également comme la traduction d’une redécouverte et d’un intérêt accru pour les communautés », dixit Antonin Léonard, dans son ouvrage L’émergence de la consommation collaborative. « Cette nouvelle économie ouvre de nouveau marchés pour les assureurs et les place face à la question de la dimension affinitaire, au développement de l’approche communautaire dans la manière de consommer, de pratiquer ses loisirs, de voyager… »
Le mutualisme trouve ainsi un écho favorable dans les nouveaux défis lancés par l’économie collaborative et le numérique, grâce aux spécificités conjointes « dans le rapport au profit, aux manières de consommer, en terme de gouvernance ».

L’avenir

Les mois, voire les années, qui arrivent devront passer irrémédiablement par l’acquisition du statut de mutuelle européenne, afin qu’il soit définitivement présent dans les textes européens et donc être mieux compris car « les mesures contenues dans Solvabilité 2 s’appliquent indistinctement aux acteurs capitalistes comme aux mutualistes ». Habitué aux chamboulements dans son histoire, le mutualisme peut, peut-être, faire face dans un futur proche à un « risque de démutualisation » si on ne pose pas des « garde fous éthiques » et s’il ne prouve pas sa réelle différence, car la banalisation pourrait le guetter à cause d’un marché mature ou d’une réglementation qui  deviendrait si lourde que les innovations en seraient freinées.
Tout en restant pertinent, il faudra toujours être « un assisteur en même temps qu’un assureur » et surtout « nous savons que cet attachement des sociétaires à leurs mutuelles est un atout formidable. Ce lien est facilité quand la mutuelle a été créée sur une idée affinitaire. Mais quoi qu’il en soit, il est fondamental qu’il soit entretenu. Une mutuelle est une société de personnes, elle ne peut se développer que si ses sociétaires se reconnaissent dans les  idées, les valeurs, les pratiques concrètes qu’elle défend ».

Retrouver Le mutualisme : répondre aux défis assurantiels, la note écrite par Arnaud Chneiweiss et Stéphane Tisserand pour la Fondation pour l’innovation politique, novembre 2015.