Débat entre Dominique Reynié et Chistophe Borgel, paru dans Le Parisien du 26 octobre 2014. Le Parti socialiste est-il mort ?
Pour Dominique Reynié, l’option sociale-démocrate étant rejetée au sein du PS, « les socialistes doivent se hâter d’inventer autre chose ». Chistophe Borgel pense, lui, que ce parti « est prêt à assumer le pouvoir et à en accepter les contraintes ».

Gauche. Guerre entre «frondeurs» et «modernistes», déclin électoral, chute de popularité du chef de l’État… Le PS risque-t-il de disparaître, faute de mettre de l’ordre dans son organisation et sa doctrine ?

Échecs électoraux, combats des chefs, opposition entre courants… Les socialistes sont une fois de plus dans la tourmente, et s’ils n’étaient aux commandes de l’État, de l’Assemblée, dans les départements et les régions, on pourrait parler de déroute. Bien sûr, le PS est coutumier de ces crises. Notamment à la veille d’un congrès qui ne dit d’ailleurs pas son nom. Bien sûr, le PS en est toujours sorti revigoré, même si la cure impliquait des années de traversée du désert. Mais cette fois-ci, cette traversée pourrait s’apparenter à celle du Styx, le fleuve de l’Enfer. Les divergences doctrinales entre « passéistes » et « modernes » ne sont pas nouvelles. Mais elles prospèrent aujourd’hui sur un terrain miné par la crise et l’anémie de l’État, au cœur de la pensée des socialistes français. Attention danger !

Le Parisien : Le PS semble dans l’impasse, électorale, doctrinale…

Dominique Reynié : La raison la plus importante est le bouleversement des bases sur lesquelles s’est construit le PS, comme tous les partis socialistes d’ailleurs : la puissance de l’industrie, du monde ouvrier et de l’Europe. Ces facteurs convergent vers un seul défi majeur : comment un parti socialiste peut-il rester fidèle à ce qui fait le cœur de sa culture, le principe de l’État providence, alors qu’on est entré dans une ère de rareté et de rigueur ? Ainsi, comment un parti de gauche peut-il faire face au vieillissement de la population, à son impact sur les comptes publics ou à l’immigration et à ses effets sur l’identité et la laïcité ? Quelles réponses apporter à l’épuisement des finances publiques, outil majeur de redistribution pour les sociaux-démocrates et notamment pour les socialistes français, qui depuis 1945 se sont bâtis idéologiquement sur une tradition étatiste ? Enfin, comment le PS pourra-t-il intégrer la globalisation qui rend plus difficile l’interventionnisme étatique, cher au socialisme ?

2017 : l’arrêt de mort du PS ou l’année de sa renaissance

Chistophe Borgel : Le PS a traversé bien des difficultés dont il s’est relevé. On se souvient de notre lourde défaite en 1993, de notre élimination au 1er tour en 2002 sans que notre acte de décès ait été signé pour autant. Le PS est confronté comme d’autres à un rejet des partis. Nos concitoyens ne croient plus dans la capacité de la vie politique à changer leur vie quotidienne, c’est à cela qu’il faut répondre. Nous devons le faire en prenant en compte de nouvelles réalités qui parfois viennent percuter le modèle du socialisme français. On peut évoquer comme l’a fait Dominique Reynié la capacité redistributrice de la puissance publique, la mondialisation et la globalisation. Cela oblige le PS, comme il l’a fait à d’autres moments de son histoire, à revisiter son programme fondamental, c’est le sens des états généraux que nous organisons en ce moment et que nous conclurons le 6 décembre, et qui ont pour objet de récrire la carte d’identité du Parti socialiste en inventant un « nouveau progressisme » qui permette de poursuivre notre combat pour la justice et l’égalité. Si le PS n’arrive pas à faire ce travail de réflexion et ensuite de proposition au pays, il connaîtra des difficultés plus graves encore.

Le Parisien :  2017 signera le rebond ou la mort ?

Chistophe Borgel :  Nous ne sommes pas dans le temps de la présidentielle. Le gouvernement se bat pour relancer la machine productive, équilibrer les finances publiques et lutter contre le chômage. Nous sommes par ailleurs dans une nouvelle réalité politique tripolaire, entre la droite, la gauche et le Front national. Or, au second tour de la présidentielle, il n’y a que deux partis. Le pire pour moi serait notre élimination en 2017 et une arrivée du Front national à l’Élysée. Et aujourd’hui, l’impensable est possible. Je suis persuadé que le PS a les moyens de faire face à cette réalité politique, il reste l’une des deux plus grandes formations du pays par le nombre de ses élus et de ses adhérents. Nous devons mener un travail sur notre identité et notre forme d’organisation. Il nous faudra obtenir des résultats de notre action gouvernementale en matière d’emploi pour faire reculer le chômage, qui est une véritable plaie ouverte dans notre démocratie. Et si nous y arrivons, je ne parierai pas mon billet sur notre défaite en 2017.

Dominique Reynié : Une défaite du PS au premier tour de la présidentielle en 2017 signerait pour moi l’arrêt de mort de ce parti et, en même temps, une opportunité de renaissance. Lors de la présidentielle de 1969, Gaston Defferre, pour la SFIO, n’avait pas dépassé les 5 %, ce qui a donné lieu à un match entre Georges Pompidou et le centriste Alain Poher. Puis, en 1971, le parti s’est reconstruit au profit de François Mitterrand, première étape d’une marche qui devait le conduire à l’Élysée en 1981. Mais attention, la résurrection, cette fois-ci, ne pourra pas venir de l’union de la gauche.

Le Parisien : Il semble que le virage social-démocrate réalisé par les partis socialistes européens, le PS ne réussisse pas à le négocier…

Dominique Reynié : L’option sociale-démocrate n’a jamais été acceptée au sein du PS. Il est trop tard pour tenter de la faire vivre. Les « socialistes » doivent se hâter d’inventer autre chose, car on assiste aujourd’hui à une improvisation doctrinale qui disloque ce qui reste du parti et de la doctrine.

Chistophe Borgel : Le PS est prêt à assumer le pouvoir et à en accepter les contraintes. Certains parlementaires manifestent leurs désaccords, mais une grande majorité soutient le gouvernement. Ce débat entre « fidélité aux valeurs » et « rigueur gestionnaire » est un débat de paresseux. Je préfère un Parti socialiste qui se confronte au réel pour continuer son combat historique.

La bataille du centre est une question clé

Le Parisien : Si le PS réussit cette mue, ne va-t-il pas se retrouver face à l’UMP, qui cherche aussi à s’ouvrir au centre ?

Chistophe Borgel : On n’est pas du tout dans une telle dynamique, aujourd’hui le centre regarde vers la droite. Une bonne gestion est indispensable, mais le combat du PS ne peut s’y réduire. Il faut rassembler notre camp, la gauche, sur la base d’un nouveau progressisme.

Dominique Reynié : La bataille du centre est une question clé et elle mettra face à face l’UMP et le PS en 2017. La question de ce « recentrage » s’était déjà posée au sein du PS en 2012, mais elle s’était limitée à une course aux voix parce que les primaires avaient enlisé la compétition à gauche. D’où les difficultés aujourd’hui de François Hollande, qui n’a jamais eu de ligne claire. Il est indispensable que ce repositionnement s’accompagne d’une construction programmatique préalable à l’élection. Et ce n’est plus Hollande qui peut la faire.

Le Parisien : Comment redonner un nouveau souffle au PS ?

Chistophe Borgel : Je l’ai dit, inventer un nouveau progressisme autour du triptyque républicain revisité : l’égalité réelle pour réduire les inégalités, la liberté ordonnée pour permettre l’émancipation des individus, la fraternité laïque pour faire société dans un monde ouvert. J’y ajouterais la nécessité de faire notre Bad Godesberg (NDLR : congrès en 1959, où le Parti social-démocrate d’Allemagne abandonna la référence au marxisme et se rallia à l’économie de marché) écologique et enfin accepter définitivement la confrontation au réel.

Dominique Reynié : Le PS devra changer de nom, car le socialisme n’est plus de ce monde. Le parti court à la catastrophe s’il cherche à se relancer par la gauche. Il doit opérer un changement doctrinal radical en mettant au centre la création de richesses. La mort du PS doit être rapidement suivie d’une forme de renaissance pour contenir la poussée des populistes en 2017. Le 21 avril 2002 a donné le jour à une élection sans choix. Ne courons pas une fois de plus ce risque insensé auquel nous exposent nos institutions.