Article de Laurence Parisot paru dans L’Opinion le 23 décembre 2014.
Dans un climat social tendu, c’est « le fantasme entretenu par Marine Le Pen de l’ennemi de l’intérieur qui est le plus dangereux ».

Avec son score aux élections européennes, la poussée du Front national restera comme un des faits politiques de 2014. Le parti de Marine Le Pen fera-t-il aussi l’actualité de 2015 ? Pas de doute, le contexte lui est favorable, analyse Laurence Parisot.

Les français ne s’y trompent pas. Le fait politique majeur de l’année 2014 est pour la moitié d’entre eux la victoire du Front national aux élections européennes (1). Certes, ce scrutin a enregistré un taux d’abstention record (57%) ; néanmoins, il marque, après les succès des élections municipales, l’ancrage électoral du Front national. Son ancrage idéologique est tout aussi significatif. Environ un tiers des Français déclarent adhérer peu ou prou aux discours et aux thématiques développés par le Front national.
Le « piège bleu Marine » se referme chaque jour un peu plus sur la France (2). Et les raisons d’être inquiets sont nombreuses.
Je voudrais en tout premier lieu attirer l’attention sur l’incroyable penchant des partis de gouvernement à sous-estimer l’adversaire. En septembre 2014, l’Ifop rendait public un sondage d’intentions de vote pour les élections présidentielles de 2017 (3).
L’enquête révélait que dans un deuxième tour, Marine Le Pen était en mesure de battre François Hollande avec un score de 54% et que, face à un candidat issu de l’UMP, elle pouvait obtenir jusqu’à 43% des suffrages. J’ai alors personnellement vu et entendu le déni s’exprimer. La gauche justifiant ces tendances catastrophiques par la faiblesse personnelle de François Hollande, et arrêtant là sa réflexion. La droite, aveuglée par l’espérance d’une victoire, refusant d’admettre qu’elle serait à la Pyrrhus. En effet, quelles seraient la crédibilité et la capacité politiques d’un Président de la droite non extrême, s’il était élu face à une candidate de la droite extrême avec un score sans commune mesure avec celui de Jacques Chirac en 2002 (82% des suffrages) pour constituer un gouvernement ? Pour préparer les législatives qui suivront la présidentielle ? Pour siéger au Conseil européen ? Au G8 ? pour rassurer les investisseurs internationaux ? Pour incarner l’unité de la nation ?
La deuxième source d’inquiétude vient de l’état de notre économie. Comme le rappelle régulièrement le politologue Pascal Perrineau, « quand la France va mal, le FN va bien ». L’appauvrissement de la France est hélas une évidence. Le deuxième semestre 2014 a été difficile pour beaucoup d’entreprises, les grandes industries adoptent des stratégies dites « capex light » (c’est-à-dire à investissements réduits), certains secteurs comme le BTP sont sinistres. Nos handicaps de compétitivité sont si profonds qu’il est peu probable que l’année 2015 soit créatrice d’emplois. Sans compter que le scénario dévastateur d’une déflation ne peut pas être totalement écarté. Autrement dit, le terrain économique risque d’être encore très fertile pour le FN.
Troisième enjeu préoccupant : l’Europe. Grâce à l’action de la BCE et à la voix ferme de son président, la zone euro tient. Mais, la Grèce est à genoux ; l’Espagne se relève mais reste fragile ; et l’Italie n’est pas à l’abri d’une augmentation sérieuse de ses taux d’emprunts. Pendant ce temps, Marine Le Pen et ses lieutenants orchestrent le grand retour de l’idée de nation en attaquant continûment et mécaniquement le projet européen. Si une nouvelle crise européenne devait éclater, le FN en serait le seul gagnant !
Mais au fond, c’est peut-être le fantasme entretenu par Marine Le Pen de « l’ennemi de l’intérieur » qui est le plus dangereux pour notre pays en 2015. Les amalgames incessants, implicites ou explicites, entre immigration et chômage, entre immigration et insécurité, entre immigration et identité, nourrissent l’anxiété et le sentiment généralisé d’impasse. Le FN est un parti attrape-tout qui peut aussi bien rallier une majorité écrasante d’ouvriers désespérés que faire émerger dans la rue ou sur le Web poujadisme et xénophobie. Il suffit pour cela de désigner les boucs émissaires de tous les malheurs qui se sont abattus sur la France : les immigrés ! L’instrumentalisation de plus en plus fréquente par le FN du principe de laïcité contre les musulmans participe aussi de cette stratégie.

Si une nouvelle crise européenne devait éclater, le FN en serait le seul gagnant !

C’est pourquoi « l’affaire Zemmour » est très grave. Dans l’interview qu’il a donnée au quotidien italien Corriere della Sera, le journaliste a injurié nos compatriotes musulmans en disant qu’ils avaient « leur [propre] Code civil, le Coran », il a falsifié la réalité en décrivant « un peuple dans le peuple », et même s’il n’a pas prononcé le mot de déportation, il a laissé clairement transparaître son regret de devoir partager le sol de France avec des musulmans ! Tout comme Marine Le Pen, il prononce l’oraison funèbre de notre pays. Tout comme Marine Le Pen, ou pour mieux la servir, il répète à l’envi que c’était mieux avant ! Avant l’ouverture des marchés ! Avant Mai-68 ! Avant le féminisme ! Avant les Arabes ! En célébrant sur toutes les ondes le « déclinisme » et le racisme, Eric Zemmour légitime pleinement le vote FN et efface la frontière entre la droite et l’extrême droite.
Les Français seront face à leurs responsabilités en 2015. Ils seront appelés à voter deux fois : aux élections départementales, puis aux élections régionales. A ces deux scrutins, le Front national peut poursuivre son élan et provoquer des déstabilisations majeures, en créant des débats empoisonnés sur les alliances ou sur les désistements, en gagnant des cantons, et surtout en emportant une, voire deux grandes régions : Nord-Pas-de-Calais Picardie et Provence-Alpes- Côte d’Azur.
Le pire n’est pas certain mais il n’est pas impossible : il n’est même plus improbable.

(1) : sondage Ifop pour Sud Radio, décembre 2014
(2) : Un piège bleu Marine Laurence Parisot & Rose
Lapresle. Sept. 2011 – Éditions Calmann-Lévy
(3) : sondage Ifop pour Le Figaro, septembre 2014

Laurence Parisot est vice-présidente de l’Ifop, présidente d’honneur du Medef et présidente du Comité scientifique et d’évaluation de la Fondation pour l’innovation politique. En 2011, elle a publié avec Rose Lapresle Un piège bleu Marine (éditions Calmann-Lévy).