Article paru dans Le Figaro, 18 septembre 2013 par Guillaume Tabard.

Rentrée politique de Marine Le Pen, sur fond de record de popularité dans les sondages ; polémique sur les propos de François Fillon ; retour du thème de la sécurité au-devant de l’actualité : le Front national s’est, une fois encore, retrouvé au centre du jeu. En invitant à plaider pour le « moins sectaire » en cas de duel PS-FN, l’ancien premier ministre a semblé amorcer un changement de stratégie. Un changement approuvé par les électeurs UMP qui, allant au-delà de la suggestion de Fillon, prônent des alliances locales avec le parti lepéniste (voir infographie ci-dessous). Pourtant « la question du FN ne devrait plus être un sujet pour la droite », car « elle est devenue un problème pour la gauche au pouvoir ». C’est ce qu’explique l’universitaire Dominique Reynié, directeur général de la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) dans cet entretien au Figaro.

LE FIGARO.- L’appel de François Fillon à voter « pour le moins sectaire » en cas de duel PS-FN marque-t-il une rupture de la ligne politique de l’UMP ?

Dominique REYNIE. – Dans la mesure où cet appel a été compris comme une autorisation de vote en faveur du Front national, oui, c’est une rupture. Les mots et le moment choisis par François Fillon peuvent surtout apparaître comme une maladresse. D’abord parce qu’à une semaine de la rentrée de Marine Le Pen, ses déclarations ont remis le FN au centre du débat politique. Ensuite parce que François Fillon s’est placé dans un scénario très hypothétique voire improbable : celui d’une UMP incapable de se qualifier au second tour des municipales en obtenant moins de 10 % des suffrages exprimés. Or les législatives partielles de l’année écoulée ont montré que le scénario le plus fréquent est celui d’un PS absent du second tour. Et dans ces cas-là, des électeurs de gauche du premier tour – un cinquième d’entre eux environ – n’hésitent pas à voter FN.

La question du Front national n’est donc plus, ou en tout cas ne devrait plus être un sujet pour la droite. C’est un problème pour la gauche. C’est le PS qui est au pouvoir.

 

Pourtant les sondages montrent une large approbation des propos de François Fillon par les sympathisants UMP ; lesquels se disent désormais majoritairement favorables à une alliance avec le FN.

 Attention à l’illusion d’optique des sondages. Il est trompeur de réduire l’assise électorale d’un courant politique à vocation majoritaire aux seuls sympathisants d’un parti, toujours plus radicaux dans leurs positions. C’est vrai pour l’UMP, c’est vrai pour le PS. On assiste ainsi à un paradoxe : en voulant séduire toujours plus la base de son parti, un candidat va s’éloigner du centre de gravité de l’électorat qu’il veut séduire. Le PS et l’UMP, c’est entre 150000 et 300 000 adhérents. Or pour être élu, ce sont des millions de Français qu’il faut convaincre. Nicolas Sarkozy l’avait bien compris d’ailleurs. En 2007, il avait su mobiliser tous les militants de l’UMP, mais pour atteindre près de 19 millions d’électeurs, il avait donc séduit au-delà de l’UMP et même au-delà de la droite.

Reconquérir les électeurs partis au FN n’est-il pas tout aussi légitime pour les candidats UMP ?

Si évidemment. A condition de bien comprendre les motivations de ces électeurs. Plus des trois quarts des électeurs ne sont pas une génération spontanée, des primo votants.

Dans leur vie d’électeur, le bulletin FN n’est pas le premier qu’ils ont glissé dans l’urne. Cela signifie qu’un électeur FN est un ancien électeur UMP, un ancien électeur socialiste, communiste, voire centriste.

Le vote FN exprime principalement un mécontentement à l’égard des majorités qui se sont succédé au pouvoir et qui n’ont pas tenu leurs promesses. Cette exaspération électorale vient de ce que les alternances successives ont provoqué la désillusion et ont nourri le sentiment que l’UMP et le PS, au fond, c’est la même chose : des solutions finalement assez proches pour des échecs identiques. En tout cas de leur point de vue. Cela dicte à l’UMP un double impératif : celui de travailler à un programme qui soit véritablement un projet d’alternance par rapport à ce que fait François Hollande ; et celui, plus immédiat encore, de faire plus visiblement son travail d’opposant.

Or depuis un an, entre la bataille pour la présidence  du parti et cette nouvelle politique, les dirigeants de l’UMP passent plus de temps à se déchirer entre eux qu’à combattre le camp d’en face. Ce qui laisse un boulevard au Front national, notamment sur deux sujets de préoccupation majeurs des Français : la fiscalité et l’insécurité. Au passage, je pense que l’un des nombreux effets pervers des primaires est d’attiser les clivages internes à un parti et de renforcer cette dimension de huis clos qui agace les électeurs et qui est une autre cause d’exode vers le FN.

Est-il possible de faire revenir des électeurs de Marine Le Pen en continuant de regarder le FN comme un parti républicain ?

 On ne peut nier une évolution du Front national. Comme organisation politique, le FN s’est professionnalisé. L’émergence de candidats nouveaux et jeunes en fait un parti moins personnalisé qu’auparavant.

II y a par ailleurs une aberration à autoriser le Front national tout en parlant de lui comme un parti qui n’aurait pas le droit d’exister. S’il est vraiment dangereux, alors il faut l’interdire !

Ce hiatus pose effectivement un problème électoral à l’UMP car la stigmatisation du FN est comprise par ceux qui votent pour lui comme un déni de leur expression. C’est peut-être cela qu’a voulu dire, mais maladroitement, François Fillon.

Y a-t-il une homogénéisation de l’électoral de la droite et de celui de l’extrême droite ?

C’est la thèse que la gauche a intérêt à accréditer pour provoquer, précisément, des controverses comme celle à laquelle on vient d’assister. Comment ne pas voir ce piège que la gauche tend à la droite depuis François Mitterrand ? Visiblement, il fonctionne encore.

Mais le PS devrait se méfier car lorsque la gauche est au pouvoir, le piège peut se refermer sur elle car ce sont ses électeurs populaires qui se détournent d’elle et vont grossir les rangs du FN. Lionel Jospin l’a vérifié à ses dépens en 2002.

Avec le fort rejet du gouvernement, le ras-le-bol fiscal, qui est aussi une protestation contre l’érosion par l’Etat du pouvoir d’achat, et l’absence de réponse crédible aux problèmes de sécurité, tous les ingrédients d’un nouveau 21 avril se mettent en place. Entre une dynamique protestataire, qui profite au Front national, et une dynamique d’alternance qui devrait profiter à l’opposition, le parti socialiste doit s’attendre à de grandes difficultés. Cela pourrait très bien conduire la gauche à être absente du second tour de la prochaine présidentielle.

L’insécurité reste-t-elle donc le premier facteur de progression du Front national ?

Sur la sécurité, le fait dominant c’est la perte par la gauche de la crédibilité qu’elle avait su gagner. Avec un aggiornamento engagé sur ces questions depuis plusieurs années, avec l’expérience et l’action de ses maires, avec l’image et le verbe de Manuel Valls, la gauche avait construit une crédibilité à laquelle elle ne prétendait même pas en 1981. En quelques semaines, tout ce travail semble réduit à néant. La politique de la Garde des sceaux est de ce point de vue un signal désastreux envoyé à l’opinion qui risque de le faire payer très cher à la gauche sur le terrain électoral. II serait troublant qu’après avoir contribué à l’élimination de la gauche, par sa candidature, à la présidentielle de 2002, Christiane Taubira provoque à nouveau, mais par sa politique cette fois, la disqualification de son camp à la présidentielle de 2017.

La progression du FN est-elle un signe de sa normalisation ou de la droitisation de l’électorat ?

Ces deux mots sont piégés. Je ne dirais pas que le FN s’est normalisé, mais qu’il s’est installé. Une installation liée à une autre installation, celle de la crise économique et sociale dont les effets sont durables pour ne pas dire permanents. Plus les alternances s’enchaîneront sans que cela change visiblement le cours des choses et plus le vote FN sera solide et durable. Quant à la droitisation, elle n’est pas moins une réalité complexe. II s’agit d’abord d’un phénomène européen, au-delà du cas français. II s’exprime par une progression des valeurs de responsabilité, de mérite, de sécurité, de patrimoine, de transmission à ses enfants, soit tout ce qui a construit la prospérité et la culture d’un pays. La spécificité de la France est que si le pays est à droite, ses habitants répugnent à se définir comme étant de droite. C’est pour cela – et on revient à l’attitude face au FN – que l’UMP doit moins s’employer à lancer des formules qu’à bâtir un projet pour une alternance crédible. Le paradoxe est que pour toute une frange de la population qui se sent ignorée, voire méprisée, le Front national est perçu comme le seul parti qui comprend ses exaspérations et ses attentes, alors qu’il est le moins bien placé pour y répondre. Le défi de l’UMP est d’apporter des solutions crédibles aux questions de pouvoir d’achat, de sécurité, de transmission, d’éducation qui inquiètent légitimement les Français.