Tribune parue dans Le Figaro, le 1 novembre 2011.

L’économiste professeur à l’université de Paris-I, propose des alternatives aux solutions prônées par les tenants de la démondialisation.

En mobilisant le concept de « démondialisation », Arnaud Montebourg à relancé le débat sur la pertinence du libre-échange. La thèse principale consiste à affirmer que l’ouverture commerciale avec les pays émergents serait d’une nature radicalement différente de celle que nous avons connue jusqu’ici ; elle relèverait à proprement parler du marché de dupes. Marché de dupes pour les citoyens européens, qui perdent en emplois ce qu’ils gagnent en pouvoir d’achat ; marché de dupes pour nos industriels, victimes de la concurrence déloyale de pays qui ne respectent pas les mêmes règles du jeu que nous. La solution passerait alors par une taxe aux frontières, pour mettre fin au dumping social et écologique et favoriser ainsi la relocalisation d’activités en Europe. Cette vision présente l’avantage d’être aisément compréhensible et largement déculpabilisante. Premièrement, si tout va mal en Europe, ce n’est pas tant en nous qu’il faut en rechercher la cause qu’à l’extérieur de nous. Secondement, il ne s’agit pas de revenir à un protectionnisme pur et dur mais de renouer, à l’abri des frontières européennes, avec une mondialisation à visage humain, celle entre pays semblables. Cette vision entre en résonance forte avec les attentes de l’opinion publique : selon un récent sondage Ifop, 65 % des Français souhaitent que soient augmentés les droits de douane sûr les produits importés… des pays émergents. Pour autant, faut-il se réjouir de ce nouveau slogan mobilisateur ?

Reconnaissons d’emblée un mérite aux partisans de la démondialisation : celui d’avoir dit haut et fort que la mondialisation ne profitait pas à tous. Si les consommateurs et travailleurs qualifiés sont les grands gagnants de l’ouverture, force est de constater que la mondialisation fait aussi des victimes collatérales : les travailleurs les moins qualifiés.

Si le diagnostic est pertinent, le remède proposé par les partisans de la démondialisation laisse sceptique. Sur un plan politique tout d’abord. La France n’étant pas seule en Europe, il faudra prendre son bâton de pèlerin et s’en aller convaincre nos partenaires du bien-fondé d’une taxe aux frontières. On voit mal les Allemands, dont l’excédent commercial avoisinait les 150 milliards d’euros en 2010, enclins à nous soutenir dans une telle croisade. L’industrie allemande vit moins l’ouverture en direction des pays émergents comme une malédiction que comme une formidable opportunité, notamment grâce à la réputation de qualité de ses produits. Sur un plan économique, la démondialisation se heurte à un effet boomerang ; si nous nous fermons à la Chine, cette dernière notamment dans des secteurs où la France excelle comme le luxe, l’aéronautique ou l’agroalimentaire. Ce que nous aurons gagné d’un côté, nous le perdrons aussitôt de l’autre. Nous nous engagerons simplement dans une guerre tarifaire dont personne ne peut prédire aujourd’hui l’ampleur mais dont tout le monde connaît l’issue demain : une perte pour tous.

Plus encore, en taxant les importations chinoises, nous risquons de nous taxer nous-mêmes, tant il est vrai que les processus de production sont aujourd’hui internationalisés : n’oublions pas que la plupart des produits européens que nous consommons incorporent des composants qui ont été fabriqués aux quatre coins du monde.

En dernier lieu, en nous protégeant, nous favoriserons la constitution de rentes en faveur de producteurs domestiques peu efficaces, tandis que la hausse des prix affectera davantage les consommateurs aux revenus les plus faibles : il faudra alors leur expliquer pourquoi les prix des vêtements et des téléphones portables, massivement importés de Chine, ont tant augmenté. Plus fondamentalement, la démondialisation est le refuge de tous ceux qui ne pensent la compétitivité qu’au travers du prisme des coûts de production, alors qu’il existe une autre manière de s’insérer dans le commerce international : en se différenciant par le haut (I) . Pas seulement en faisant plus de R & D et d’enseignement supérieur. Mais en misant plus généralement sur la qualité des produits, sur le service, sur « l’excellence de la main », sur la créativité et l’innovation sous toutes ses formes (design, etc.). Cette mondialisation par le haut profitera non seulement aux ingénieurs et aux diplômés de l’enseignement supérieur mais aussi à tous ceux qui disposent d’une qualification, comme le démontre aujourd’hui le succès à l’exportation de l’industrie française du luxe : artisans, ouvriers qualifiés, etc. L’ambition d’une politique de compétitivité est moins de sauvegarder des emplois non qualifiés que de donner une qualification à tous ceux qui n’en ont pas ou plus. Est-ce vraiment la faute de la Chine si nous avons tant de non-qualifiés en France ? La racine du problème est en nous. Sa solution aussi.

(I) Voir Emmanuel Combe, Jean-Louis Mucchielli • La compétitivité par la qualité, note Fondapol, octobre 2011.