Questions  à… Dominique Reynié est directeur de la Fondation pour l’innovation politique, par Cécile Chambraud, interview parue dans Le Monde, le 27 février 2013.

Les Italiens ont-ils voté contre l’Europe?

Leur vote s’inscrit dans la flambée des forces populistes dans toute l’Europe. Le discours de Beppe Grillo est totalement incohérent et assume comme tel. Mais ce qu’il dit de l’immigration, de l’euro, des élites, s’articule parfaitement avec les autres mouvements populistes. Le populisme n’a besoin d’être ni cohérent, ni homogène, ni conséquent[1]. Les populistes sont des hackers ils « plantent » le système. On sait bien qu’ils n’ont aucune solution, ils ne savent pas quoi faire de leurs élus, mais ils canalisent les mécontentements et les frustrations sur le terrain des lâchetés et des incohérences des élites. Ce qui est frappant, c’est la puissance de cette tendance. C’est par exemple sous la pression du UKIP, que David Cameron a promis un référendum sur l’appartenance du Royaume Uni à l’Union européenne (UE).

De quoi se nourrit le populisme?

De la manière dont les gouvernants européens ont fait face aux difficultés ces dernières années. Ils ne sont pas du tout à la hauteur de la situation. Ils instrumentalisent l’Europe Ils lui font porter aux yeux de leurs nationaux la responsabilité des transformations qui affectent le continent (le  vieillissement démographique, l’endettement des Etats, la mondialisation) alors qu’elle n y est pour rien. Il n’est pas facile, dans un système ouvert, démocratique, de faire accepter des années d’efforts, qui prennent souvent la forme de régressions du point de vue du citoyen pour se désendetter.

Dans le même temps, les dirigeants politiques refusent à l’Europe les attributs d’une puissance publique qui serait complémentaire de celle des Etats. Le budget adopté récemment en est un exemple. Cela aurait dû être un budget d’investissement et de croissance pour signifier aux européens que l’UE avait pris la mesure de la gravite de la situation.

C’est le contraire qui a été décidé et l’on a assiste a une quasi évaporation de l’Europe du fait des européens eux-mêmes. Les européens sont toujours dans l’Union, mais ils ne jouent plus l’Union. C’est irresponsable. Résultat les européens doutent de la capacité des Etats à leur venir en aide, d’où l’impopularité des gouvernements nationaux. Mais ils pensent aussi que l’Europe ne fait pas mieux, ou ne fait pas ce qu’elle devrait faire.

Quelles seront les conséquences du vote italien pour l’Europe ?

Le populisme n’a pas besoin de majorité pour empêcher le fonctionnement de l’UE. Nous sommes partis pour un cycle de crise politique majeure. Je pense qu’on le verra  aux élections européennes de 2014. On va peut être avoir un grand mouvement populiste au Parlement européen. Cela risque d’être un point de rupture. Ce qui se passe en Italie, c’est un moment de bascule historique. On assiste à un délitement des systèmes politiques. Après la crise financière, la crise économique, nous sommes dans la crise politique.

L’Allemagne est-elle à l’écart de cette crise de la représentation?

Oui, mais là aussi les opinions protestataires sont à la hausse. La dégradation de la situation en Italie va modifier la perception que les Allemands ont de l’Europe. Si la crise italienne augmente le coût de refinancement des dettes pour des pays comme la France, l’Italie, l’Espagne, cela veut dire que les efforts, qui ont été faits sont anéantis, que ceux à venir doivent être encore plus grands. Mais avec quelle base politique ? La crise italienne correspond à une accélération très significative du mal européen.  Les Allemands vont commencer à s’interroger de manière plus explicite Angela Merkel va avoir plus de mal à contenir au sein de son parti des velléités eurosceptiques.