Article de Gérard Courtois paru dans l’édition du 7 janvier 2012

Omniprésents, ils passent d’un plateau de télévision à un micro, analysent, évaluent, conseillent, proposent, pérorent à l’occasion. Quand ils ne parlent pas, ils écrivent ou font écrire des études pour ausculter le pays sous toutes les coutures, pointer failles et atouts, suggérer ordonnances et médications. Pas un sujet ne leur échappe, ou presque. Ils ont des idées et espèrent qu’elles feront leur chemin. Même s’ils sont encore très loin d’avoir la puissance et le pouvoir d’influence de leurs équivalents américains.

Qui sont ces champions du prêt-à-penser ? Les think tanks – des réservoirs d’idées, en bon franglais – et leurs animateurs vedettes. Quelque 160 associations, fondations ou groupes de réflexion sont répertoriés par l’Observatoire français des think tanks. Mais seuls quelques-uns d’entre eux ont l’ambition de peser sur le débat politique, présidentiel en particulier. Signe d’une époque en mal d’idées neuves, ces lieux de réflexion sont apparus récemment.

Sur le versant libéral, pour ne pas dire à droite puisqu’ils se défendent de toute attache partisane, l’Institut Montaigne et la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) dominent le « marché ». Le premier, créé en 2000 et toujours présidé par Claude Bébéar, l’ancien PDG d’Axa, se veut un instrument capable de proposer de solides pistes de réflexion pour améliorer la compétitivité de l’économie nationale et la cohésion de la société française. Ses études – une soixantaine en huit ans – ne passent pas inaperçues, comme celles, récentes, sur la réorganisation du maquis de la formation professionnelle, ou encore sur le poids croissant de l’islam dans les banlieues les plus déshéritées, analysé pendant dix-huit mois à Montfermeil et Clichy-sous-Bois par cinq chercheurs sous l’autorité de Gilles Kepel. « Nous avons besoin d’outils nouveaux pour penser la crise », note le directeur de l’Institut Montaigne, Laurent Bigorgne, un jeune agrégé d’histoire qui fut le bras droit de Richard Descoings à la direction de Sciences Po, à Paris. Faute de les trouver ailleurs, il entend bien les forger.

« 12 IDÉES POUR 2012 »

La Fondapol a une genèse plus tourmentée. Créée en 2004 par Jérôme Monod, conseiller de Jacques Chirac, elle était destinée à devenir la tête chercheuse du parti du chef de l’Etat. Marginalisée après l’arrivée de Nicolas Sarkozy à la tête de l’UMP, elle est repartie de l’avant en 2008 sous la houlette de son nouveau président, Nicolas Bazire, numéro deux de LVMH et proche de M. Sarkozy, et de son nouveau directeur général, Dominique Reynié.

Celui-ci, professeur à Sciences Po, à Paris, et qui a d’ailleurs installé ses locaux à deux pas de la rue Saint-Guillaume, se situe volontiers sur le terrain académique. Plusieurs études intéressantes réalisées en 2011 en témoignent : l’évolution des droites en Europe face à la montée des populismes, ou le grand blues des classes moyennes. Mais le politique n’est pas loin, affichant sa volonté de refonder une pensée « libérale, progressiste et européenne ». Les « 12 idées pour 2012 » que la Fondapol vient de rendre publiques se présentent carrément comme un programme de gouvernement. Mais, « au-delà de l’ingénierie administrative » (comment maîtriser la dette, repenser l’Etat, révolutionner l’école, marier France et Allemagne…), il s’agit pour Dominique Reynié de « redéfinir notre projet de société ».

Toujours dans la famille libérale, l’Institut français pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques (Ifrap), apparu en 1985 et devenu fondation d’utilité publique en 2009, n’a pas cette ambition. Mais il s’est fixé une mission : évaluer l’efficacité des mesures mises en place. « Dans un contexte de plus en plus contraint par la crise et la dette, il est impératif de dépenser mieux et moins », résume sa jeune directrice, Agnès Verdier-Molinié. La campagne présidentielle va offrir à ce contre-pouvoir déclaré l’occasion de s’exercer en chiffrant le coût des programmes des candidats. A l’instar de l’Institut Montaigne, qui s’est engagé avec le quotidien économique Les Echos dans cette bataille des chiffrages, ou de l’Institut de l’entreprise, qui avait été précurseur en 2007.

« UN TRAVAIL DE REFONDATION »

Deux think tanks dominent le paysage à gauche. Ils revendiquent leur liberté d’esprit mais ne cachent pas leur inscription dans l’espace socialiste. C’est une évidence pour la Fondation Jean-Jaurès (FJJ), créée en 1992 par Pierre Mauroy, alors premier secrétaire du PS, et installée cité Malesherbes à Paris, dans l’immeuble qui abrita longtemps la SFIO puis le Parti socialiste. Toujours présidée par M. Mauroy, elle est dirigée par Gilles Finchelstein, directeur des études d’Euro RSCG et proche de Dominique Strauss-Kahn.

Définie par ce dernier comme un lieu de « libre débat collectif », à l’écart des enjeux internes du parti, la FJJ a pour vocation de contribuer à « la rénovation de la pensée socialiste » en associant chercheurs, hauts fonctionnaires et responsables politiques. Elle y consacre de très nombreuses notes sectorielles, mais aussi, tous les deux mois, des essais plus transversaux. « Il est décisif d’avoir une analyse juste de l’état de la société », souligne M. Finchelstein, rappelant l’enquête remarquée de la fondation sur « Le descendeur social », avant la présidentielle de 2007, ou celle, récente, sur « Le nouveau paysage idéologique » français.

Fondée en 2008 par Olivier Ferrand, entreprenant énarque de 42 ans, installée de façon un brin provocatrice sur les Champs-Elysées (dans des locaux prêtés par un proche de Michel Rocard), la Fondation Terra Nova s’est imposée comme un acteur infatigable du débat public. Mobilisant un réseau de quelques centaines d’experts, elle est d’abord une machine qui produit des notes sur les sujets les plus variés de l’action publique, à une cadence spectaculaire : « Cinquante rapports programmatiques en un an », s’enorgueillit M. Ferrand. Qui n’entend pas seulement animer une boîte à idées. A ses yeux, c’est « le modèle de développement français et européen du dernier demi-siècle qui est mort. Il faut mener un travail de refondation et retrouver une vision globale ».