Article de Gérard Courtois et Thomas Wieder, paru dans lemonde.fr

L’enquête « Présidoscopie 2012 » est un outil original d’analyse électorale, réalisé par l’institut Ipsos et Logica Business Consulting, pour le Centre d’études politiques de Sciences Po (Cevipof), la Fondapol, la Fondation Jean-Jaurès et Le Monde. Il suit un panel d’électeurs qui ont accepté d’être interrogés par Internet, depuis novembre 2011 jusqu’à la fin de la campagne présidentielle, sur leurs intentions de vote et leurs évolutions éventuelles.

Ce panel est représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus, inscrite sur les listes électorales. Initialement composé de plus de 6 000 personnes, il rassemblait encore, à la mi-avril, 4 354 personnes, soit un échantillon beaucoup plus important que ceux des enquêtes d’intention de vote classiques, portant en général sur un millier de personnes.

Sept enquêtes ont été menées jusqu’à présent ; deux autres seront réalisées d’ici au premier tour de scrutin et entre les deux tours.

En outre, pour mieux comprendre les ressorts des évolutions observées en faveur ou en défaveur de tel ou tel candidat, chaque enquête est complétée par une dizaine d’entretiens qualitatifs, réalisés par téléphone, auprès d’électeurs qui ont modifié leur intention de vote – les « changeurs ».

Les verbatim de ces entretiens sont très éclairants sur les ressorts des choix électoraux et de leur évolution. Nous avons ainsi scruté, notamment, la forte progression de François Bayrou en janvier, l’érosion de Marine Le Pen en février, la reconstitution de son socle électoral par Nicolas Sarkozy en mars, ou encore la dynamique en faveur de Jean-Luc Mélenchon depuis fin février.

Nous avons demandé à Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation Jean-Jaurès, Pascal Perrineau, directeur du Cevipof, Dominique Reynié, directeur général de la Fondapol, et Brice Teinturier, directeur général délégué d’Ipsos, de tirer un premier bilan de ces enquêtes.

Quels sont les principaux enseignements que vous tirez de ces enquêtes « Présidoscopie » ?

Brice Teinturier : Elles nous ont apporté la confirmation de ce que l’on savait, sans pouvoir le chiffrer. Derrière les soldes d’intentions de vote, il se produit des mouvements incessants et importants. Ils se concentrent surtout à l’intérieur des blocs politiques, ce qui dénote une grande porosité entre les électorats. En outre, on distingue très clairement deux types de « changeurs » : soit des électeurs qui passent d’un candidat à un autre, soit des électeurs qui changent de degré de mobilisation. Certains disent vouloir s’abstenir après avoir exprimé une intention de vote, d’autres, hésitants à l’origine, ont précisé leur choix.

Le second enseignement est que les « changeurs » sont plus sensibles à l’image des candidats qu’à leur projet ou leurs propositions. Depuis le début, dans l’ensemble de l’opinion, les images des candidats sont très nettement dessinées. Globalement, elles n’ont enregistré que des évolutions relativement limitées. En revanche, chez les « changeurs », elles ont pu enregistrer des variations beaucoup plus spectaculaires, de quinze ou vingt points.

Gilles Finchelstein : Sur le premier tour, ce qui me frappe, c’est l’ampleur de la mobilité. Cela confirme de façon spectaculaire que la fidélité partisane n’est plus ce qu’elle était. Quand on cumule toutes les vagues depuis le mois de novembre 2011 jusqu’à fin mars, on constate que la moitié des personnes interrogées ont, à un moment ou à un autre, changé soit d’intention de vote, soit d’intention de voter. C’est considérable. Mais ça n’a pas touché de la même manière tous les candidats : François Hollande est celui dont le solde d’intentions de vote masque le plus l’ampleur des mouvements autour de sa candidature.

Ensuite, il y a une sociologie de la mobilité. Chez les gros « changeurs », on trouve surtout les moins de 35 ans, ceux qui ont des revenus inférieurs à 2 000 euros mensuels et ceux qui se positionnent au centre ou ne se situent ni à gauche ni à droite. Derrière cette sociologie, la vraie différence entre gros et petits changeurs est moins dans l’intention de vote pour tel ou tel candidat que dans l’intention de voter. D’où l’enjeu de l’abstention, en particulier pour François Hollande.

Enfin, les entretiens qualitatifs font bien ressortir le paradoxe du vote utile. Ainsi, parmi les causes expliquant la progression de Nicolas Sarkozy en mars, on repère très bien des électeurs de Marine Le Pen ou de François Bayrou qui ont été impressionnés par la gestion des drames de Toulouse et Montauban par le président de la République et qui ont décidé de le soutenir dès le premier tour, pour soutenir une dynamique à droite, sur le modèle de 2007.

A l’inverse, des électeurs qui envisageaient un vote utile dès le premier tour en faveur de François Hollande – avec en tête le précédent de 2002 – ont basculé vers Jean-Luc Mélenchon quand ils ont pensé que le risque de non-qualification de Hollande au second tour était écarté.

B. T. : Effectivement, ce qui a changé par rapport à 2007, c’est qu’il n’y a pas de danger de non-qualification du candidat socialiste. Le vote utile – dont il faut bien dire qu’on ne sait pas combien d’électeurs il concerne – n’est donc pas de même nature : il ne s’agit plus d’éviter un risque, mais d’influencer et d’aiguillonner un candidat majeur, de le « pousser au cul » comme disent les électeurs dans les entretiens qualitatifs. C’est vrai des mélenchonnistes à l’égard de François Hollande, et des lepénistes à l’égard de Nicolas Sarkozy.

Pascal Perrineau : Je reviens sur les « changeurs ». Je suis parti à la recherche des logiques sociodémographiques et politiques de cette volatilité des intentions de vote, pour essayer d’évaluer si elle relève d’un comportement stratégique ou si elle résulte de l’indécision. En réalité, les deux explications sont pertinentes et les deux logiques sont à l’oeuvre : il y a à la fois de la volatilité stratégique et de la volatilité d’indécision.

Parmi les 3 958 personnes qui ont répondu aux sept enquêtes de « Présidoscopie », j’ai fait le partage entre ceux qui ont changé au moins une fois (les « changeurs ») et ceux qui n’ont jamais changé (les « permanents »). Je retrouve les mêmes ordres de grandeur que Gilles Finchelstein : 52 % de « permanents » et 48 % de « changeurs ». Les caractéristiques sociodémographiques font peu de différence : le niveau de diplôme, la pratique religieuse ou la profession de l’interviewé pèsent peu. Le seul critère discriminant, c’est l’âge : 61 % des plus de 60 ans sont des « permanents », tandis que 56 % des 18-24 ans sont des « changeurs ». Cela recoupe des analyses sur cette nouvelle citoyenneté très contractuelle qui est en train de s’inventer chez les jeunes, avec plus de distance par rapport au vote et moins de loyauté et de fidélité politiques.

A l’inverse, les variables politiques sont beaucoup plus explicatives que les variables sociodémographiques. Les taux de « changeurs » sont plus élevés chez les électeurs centristes (59 %), chez ces centristes de substitution que sont les Verts (70 %), chez les « ni-nistes », qui ne se situent ni à gauche ni à droite (65 %) et chez les abstentionnistes de 2007 (69 %). Bref, chez tous ceux qui se situent en dehors de la logique bipolaire droite/gauche.

Au-delà de ces nuances reste le chiffre-clé, impressionnant : environ un électeur sur deux a changé d’intention de vote depuis six mois. Derrière la relative stabilité des grandes masses, il y a donc un mouvement vibrionnant. Cela fait apparaître qu’en amont du vote il y a de plus en plus d’itinérances qui contribuent à fragiliser le vote. Le vote est de moins en moins investi, de plus en plus fragile, de plus en plus réversible. Selon la terminologie de Pierre Rosanvallon, l’élection est de plus en plus une « désélection ». Pour le dire vite, celui qui sera élu sera déjà usé !

Dominique Reynié : Tout d’abord, je veux souligner l’intérêt des entretiens qualitatifs qui permettent de mieux cerner la logique de l’intention de vote. Quand une électrice déclare qu’elle votera Marine Le Pen « pour envoyer un signal à Sarkozy », il est clair qu’elle fait un usage stratégique de sa déclaration d’intention de vote. On entend le même genre de commentaire chez des électeurs déclarés de Jean-Luc Mélenchon, qui disent vouloir influer sur l’équilibre de la gauche et sur François Hollande. Ce n’est pas anecdotique : les gens savent parfaitement que ce qu’ils disent à un enquêteur va être publié et décrypté. Et, au bout du compte, peser sur les acteurs politiques.

Deuxième remarque : les idées et les propositions n’ont pas joué un rôle significatif dans les mouvements d’intentions de vote. Par exemple, les Français sont très préoccupés par la crise économique et financière ou la réduction des déficits publics ; dans le même temps, ils prêtent à Nicolas Sarkozy de solides qualités pour affronter ces enjeux, prendre des décisions difficiles ou faire face à une grave crise ; mais à l’arrivée, le chef de l’Etat n’en tire pas bénéfice et il y a comme une dissociation entre les préoccupations des électeurs et les qualités requises pour y répondre. C’est pour moi assez énigmatique. L’expliquer par la personnalité du candidat de l’UMP me paraît disproportionné, même si son déficit, dans ce domaine, est très lourd.

Il faut aller plus loin. L’hésitation des « changeurs » n’est pas seulement entre des candidats et des offres politiques, mais c’est aussi une hésitation entre des registres. A mes yeux, il y a deux champs de l’expression électorale : celui de la décision publique et celui de la protestation. Le premier réunit les électeurs qui se retrouvent dans Nicolas Sarkozy et François Hollande, le second les électeurs de Philippe Poutou, Nathalie Arthaud, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont-Aignan et Marine Le Pen ; et il a deux candidats – François Bayrou et Eva Joly -, qui n’ont pas réussi à se situer dans l’un ou l’autre de ces champs et se retrouvent pris dans un étau.

Grosso modo, le champ de la décision représente 55 %, le champ de la protestation électorale 35 %. En 2007, le champ de la décision publique, qui incluait alors François Bayrou, représentait 78 % de l’électorat. Cette élection me paraît hésiter entre le modèle 2002, qui était celui de la protestation, et le modèle 2007, qui était celui de la décision publique. Les électeurs sont également dans cette hésitation-là.

Partagez-vous cette analyse ?

P. P. : On voit bien l’espace protestataire. Le problème est celui de sa délimitation et de sa nature. Il y a des protestations de natures très différentes. Les unes, celles de Le Pen et de Mélenchon, sont sociétales et se traduisent par une fidélisation très forte de leurs électorats.

Mais il y a une autre protestation, purement politique, contre les effets pervers de la bipolarisation : celle-là nourrit une très grande volatilité électorale, chez les électeurs centristes et « ni-nistes », qui ne se sentent pas reconnus dans le jeu politique tel qu’il est. Pour ces électeurs-là, la mobilité est la traduction d’un très grand malaise à l’égard du système politique.

G. F. : Les électeurs que nous avons sondés apportent des éléments de réponse. Quels que soient les électorats, le premier facteur de motivation réside dans les propositions du candidat choisi et le second dans sa capacité à changer les choses. Là où s’expriment de vraies différences, c’est quand la motivation déterminante est l’expression d’un mécontentement. La candidate qui bénéficie le plus (à 48 %) de ces réactions de rejet est, à l’évidence, Marine Le Pen ; l’autre, à un niveau moindre mais supérieur à la moyenne, est Jean-Luc Mélenchon. Et le candidat qui en bénéficie le moins (2 % seulement) est Nicolas Sarkozy ; en d’autres termes, sa stratégie d’être le candidat du peuple contre les élites a échoué.

Un électeur sur deux a changé au moins une fois de candidat déclaré depuis six mois. En même temps, à l’exception de la dynamique Mélenchon, les grandes masses des intentions de vote sont restées assez stables. Comment expliquez-vous cette contradiction ?

G. F. : C’est le paradoxe du roman de Tomasi di Lampedusa, Le Guépard : il faut que tout change pour que rien ne change… Quelle est l’influence réelle d’une campagne électorale ? Ce que l’enquête « Présidoscopie » invalide, c’est l’idée qu’il y a une sorte de remise à zéro des compteurs de chacun au début de la campagne. Une élection, c’est un processus où se croisent le temps long du mandat écoulé et le temps court de la campagne.

Dans le temps long, les fondamentaux de l’opinion pèsent : un niveau de pessimisme historique, une défiance sans précédent envers le président sortant, et donc une volonté de changement. Dans le temps court se déploient les stratégies de campagne, et la « Présidoscopie » nous permet de savoir celles qui ont réussi ou échoué. François Hollande, c’était le sérieux autant que nécessaire et la justice autant que possible, et la reconquête d’une partie des catégories populaires. Nicolas Sarkozy, c’était une stratégie de disruption, avec une volonté de substituer à l’axe gauche/droite un axe peuple/élite, pour combler son déficit dans les milieux populaires et améliorer le report des électeurs du Front national ; d’où l’accent mis sur l’immigration, dont il fait l’axe structurant de sa campagne.

Marine Le Pen, c’est la stratégie de dédiabolisation. D’où son idée d’aller sur le terrain économique. Le problème c’est que, ce faisant, elle s’est banalisée et a commencé à être regardée comme les autres candidats et jugée peu crédible, voire inquiétante sur ce terrain avec sa proposition de sortie de l’euro.

Enfin, la différence entre le premier et le second tour est considérable. Au premier, on observe une extrême mobilité, au second une très grande solidité des intentions de vote. Un électeur sur deux a changé d’intention de vote en vue du premier tour, un sur cinq seulement en vue du second tour. Au second tour, la cristallisation du vote semble, jusqu’à présent, très forte et réellement définitive.

D. R. : C’est vrai. Le second tour se situe, pour reprendre ma typologie, dans le champ de la décision publique. A cette étape, le champ de la protestation, facteur de turbulence et de changement, disparaît.

B. T. : Les entretiens qualitatifs sont très éclairants sur les deux grands moments de changement de la campagne, tous les deux provoqués par des logiques de différenciation. Le premier se produit en janvier, quand Bayrou passe de 7 % à 14 % : non seulement il réactive son image de 2007, mais il crée, en plus, de la nouveauté avec son « produire français ». Et puis il ne dit plus grand-chose, n’alimente plus cette logique de différenciation et retombe en dessous de 10 %. Le second se produit depuis la fin février, avec la forte progression de Mélenchon : le candidat du Front de gauche, lui aussi, a créé de la singularité et de la différence ; il progresse parce qu’il apporte quelque chose de nouveau.

Par ailleurs, la conjoncture a joué également. Ainsi le drame de Toulouse a redonné de la saillance à Nicolas Sarkozy. Des électeurs tentés par Bayrou ou Le Pen sont revenus vers lui à ce moment-là, au motif qu’il avait davantage de stature et de capacité à gérer ce type d’enjeu régalien.

P. P. : N’oublions pas Mélenchon. C’est lui qui déplace le plus les lignes, qui crée une vraie dynamique, régulière, qui le fait passer de la marginalité à la position d’outsider. En outre, c’est lui qui, par sa progression, enclenche une dynamique de l’ensemble de la gauche ; avant qu’il ne fasse irruption sur la scène, il n’y a pas de dynamique de la gauche.

Ce qui m’a étonné, c’est sa capacité, dans le temps court d’une campagne, à réactiver des mémoires politiques enfouies, des cultures qu’on croyait lyophilisées. L’historien Marc Lazar le disait : le Parti communiste est mort, mais la culture communiste est toujours là, diffuse, chez bon nombre d’électeurs de gauche, de l’extrême gauche jusqu’au Parti socialiste.

Pour la première fois depuis longtemps, un homme est capable d’incarner cette culture que l’historien François Furet aurait qualifiée de révolutionnaire. Il l’a fait en trois temps : d’abord en solidifiant autour de lui l’électorat communiste, ensuite en mettant à genoux ce qu’avaient construit Olivier Besancenot et Arlette Laguiller, enfin en s’attaquant au môle socialiste, avec un succès non négligeable. Il y a là quelque chose de très intéressant, qui ressort très bien des entretiens qualitatifs : il réveille des énergies et des électeurs dormants ou démobilisés.

C’est certainement favorisé par le grand mouvement des « indignés » réactivé par la crise, qui n’a pas réussi à s’organiser mais qui est présent en France comme ailleurs. C’est très intéressant cette capacité de renouer le temps long d’une mémoire enfouie avec le temps court d’une indignation. Tout cela est présent dans la parole des électeurs qui ont rallié Mélenchon. En particulier d’électeurs socialistes, qui ont toujours eu un complexe vis-à-vis de celui qui est plus à gauche. Ce vieux complexe est en train de réapparaître.

G. F. : L’évolution la plus spectaculaire de la campagne est celle de Jean-Luc Mélenchon. Mais il faut tout de même relativiser, car il se situe grosso modo à un niveau comparable à celui du total de l’extrême gauche et des communistes depuis 1981…

P. P. :… pas derrière un seul homme !

G. F. : En outre, la situation est plus complexe qu’on ne croit. La « Présidoscopie » montre qu’il y a des flux dans les deux sens. Les flux dominants vont évidemment d’Hollande vers Mélenchon, mais il y a aussi des mouvements dans l’autre sens, de gens qui sont séduits pas la musique de Mélenchon mais que ses mots inquiètent. Et puis la dynamique de Mélenchon est également nourrie par des électeurs de Bayrou et de Le Pen. Du coup, la sociologie de son électorat a évolué. Jusque-là, il était dans cette situation paradoxale où la cible qu’il visait (les employés et les ouvriers) n’était pas celle qu’il atteignait (les cadres et les professions intermédiaires). Depuis quelques semaines, ça évolue.

D. R. : A cela s’ajoute une dimension supplémentaire : Jean-Luc Mélenchon fait la synthèse du « non de gauche » au référendum européen de 2005.

B. T. : Cette idée de temps long et de temps court est importante. Il y a deux modèles de campagne électorale. On a été très imprégné, en termes d’imaginaire, par celles de 2007 ou de 1995, avec des bouleversements majeurs, des dynamiques d’opinions très puissantes et des candidatures susceptibles d’incarner une forme de nouveauté. Mais il y a un autre modèle de campagne présidentielle, celui d’un président sortant, comme en 1981. Dans ce cas-là, l’opinion publique est plus corsetée.

Ce que nous avons pu mesurer à travers les enquêtes « Présidoscopie » traduit des hésitations et une volatilité des intentions de vote. C’est clair. Mais cette mobilité s’est inscrite dans un espace politique très contingenté depuis le début. La seule dynamique d’opinion, c’est celle qu’a suscitée Jean-Luc Mélenchon. C’est le seul qui perturbe le jeu. Pour le reste, Nicolas Sarkozy n’a pas déclenché de véritable dynamique : il a progressé et reconstitué son socle électoral, mais dans un espace délimité.

On est donc aujourd’hui dans un modèle de campagne bien précis : celui qui intervient après un quinquennat, sans dilution de responsabilité comme après des périodes de cohabitation. Du coup, on retrouve les moteurs de la crise du résultat qui est le handicap majeur du président sortant, beaucoup plus que sa personnalité. D’ailleurs, dans les entretiens qualitatifs, on trouve peu de chose renvoyant à la question de la personnalité du chef de l’Etat. Notre outil donne l’impression d’une mobilité extrême. Mais cette mobilité reste étroitement encadrée.

P. P. : Effectivement, cette campagne renvoie à celle de 1981, parce qu’il y a un sortant, et un sortant en conjoncture de crise. La mécanique de la « bouc-émissarisation » de l’exécutif sortant joue à plein. Valéry Giscard d’Estaing avait alors cristallisé toute une série d’inquiétudes, de rejets et de colères, comme Nicolas Sarkozy aujourd’hui. On l’entend de manière très forte dans les entretiens qualitatifs.

D. R. : Au-delà des ressemblances, on fait une erreur importante si l’on compare 2012 et 1981. En 1981, on est dans une configuration politique où le sortant est mis devant ses responsabilités, comme aujourd’hui, mais dans un schéma où l’électeur a le sentiment que les cartes de la décision et de l’action se situent dans le périmètre politique de la souveraineté nationale. C’est une élection qui porte la promesse d’une souveraineté efficace dans l’espace national.

En 2012, les électeurs ne pensent plus que l’espace d’efficacité de la puissance publique puisse être l’espace national. L’idée qu’il y a un espace européen et que l’on est confronté au bouleversement historique de la mondialisation ont imposé l’image de puissances plus grandes encore qui nous rappellent que nous sommes dégradés. Or, cette dimension est absente de la campagne elle-même, puisqu’elle se termine sur des propositions concernant le permis de conduire. De ce point de vue, il y a une élection inédite, dans une perception du monde qui n’a rien à voir avec celle de 1981.

B. T. : Je ne dis évidemment pas que 2012 est un remake de 1981 : à la fois parce que les Français ont désormais intériorisé les enjeux et les contraintes de la mondialisation, et parce que 1981 est la première expérimentation de l’espérance suscitée par l’alternance, alors que, depuis, l’alternance a tué l’espérance. Mais les analogies sont fortes.

Vous avez pointé la volatilité des électeurs. Celle-ci est-elle plus forte aujourd’hui qu’hier ?

P. P. : La volatilité des intentions de vote a augmenté depuis une trentaine d’années. Pour des raisons très fortes : l’érosion des loyautés politiques, sociales et territoriales. Bien sûr, il y avait du jeu dans ce dispositif, mais il n’a cessé de se déstructurer depuis. Ainsi, beaucoup d’électeurs ressentent aujourd’hui comme une contrainte la bipolarisation gauche/droite. Dans cette société marquée par de multi-appartenances sociales et territoriales, de nombreux électeurs construisent désormais leur vote à partir des référents qui sont les leurs, beaucoup plus individualisés.

D. R. : Il faut y ajouter l’interrogation sur l’utilité du vote. La démonstration n’est plus faite aujourd’hui de la relation entre une préférence électorale et la capacité à orienter des politiques publiques déterminant le destin des individus ou du pays. Cette dimension est particulièrement forte dans cette élection-là – la présidentielle -, qui est une promesse de puissance et de capacité d’action.

Notre système électoral ne peut pas ne pas promettre la puissance, puisque c’est le peuple français qui est convoqué. Et, en même temps, cette puissance se dérobe. C’est une des raisons pour lesquelles les uns et les autres, de Mélenchon à Sarkozy ou Le Pen, cherchent à tout prix à ressusciter les figures du peuple. Même la figure de rassemblement public introduite par Jean-Luc Mélenchon tente de répondre à la question de la puissance du peuple.

G. F. :Je reviens sur la question du degré de volatilité. Elle est plus forte qu’il y a trente ans. Sans doute. J’en tire une explication de long terme et une conséquence de court terme. On est passé d’une situation où le clivage gauche/droite était jugé majoritairement pertinent à une situation où 60 % des électeurs considèrent qu’il ne l’est plus. La conséquence de court terme c’est que des évolutions sont encore possibles jusqu’au dernier jour, au moins à la marge. En termes de technique de campagne, le gros dispositif de porte-à-porte très important mis en oeuvre par le PS peut se révéler très pertinent, surtout dans une période de moindre visibilité médiatique.

B. T. : La volatilité électorale croissante renvoie à une caractéristique majeure de la société française : l’infidélité, des marques, des consommations et des modes de vie conjugaux. Autant la loyauté était, hier, connotée moralement, autant l’infidélité est aujourd’hui revendiquée.