Par Alain Duhamel

Semaine après semaine, les élections qui se déroulent dans les pays européens livrent le même diagnostic : la percée des partis populistes ne cesse de se confirmer et de s’amplifier. La Finlande, cette fois-ci, la Slovaquie, la Hongrie ou la Suède, une autre fois, l’Italie, la Belgique ou la Suisse, à de multiples reprises, c’est comme une marée montante. Dominique Reynié, politologue bien connu, publie justement un essai très informé et assez ambitieux sur le sujet (1). L’intérêt principal de son livre est qu’il propose un panorama complet des 27 partis populistes européens répartis dans 18 pays. Aucune nation débarrassée du communisme n’y échappe, mais aucun pays scandinave, berceau et bastion de la social-démocratie, non plus. Comme le relève cruellement l’auteur, la gauche est devenue plus faible quand la société est devenue plus dure. Une fraction croissante de l’électorat populaire est passée de la gauche à la droite populiste.

« La xénophobie, la peur de l’islam, la crainte du déclassement, le rejet du multiculturalisme se retrouvent partout. »

Dominique Reynié a une thèse : nous assistons à la montée d’un populisme de type nouveau, le « populisme patrimonial », fondé sur la défense virulente d’un patrimoine matériel mis en cause (le niveau de vie) et d’un patrimoine immatériel menacé (le style de vie). En clair, le populisme du XXIe siècle prospère sur la crise économique et sur l’immigration. Le chômage et la précarité pèsent sur le pouvoir d’achat et obscurcissent l’avenir. La vitalité de la religion musulmane inquiète d’autant plus que la pratique religieuse chrétienne diminue fortement. L’Europe étant le continent le plus atteint par la crise économique et celui où l’immigration est la plus forte (plus qu’aux Etats-Unis, nous précise l’auteur), le populisme y progresse sans cesse. Il le fait dans les pays européens les plus prospères comme dans les plus atteints, dans les pays de tradition catholique ou orthodoxe comme de tradition protestante. La xénophobie, la peur de l’islam, la crainte du déclassement individuel et collectif, le rejet du multiculturalisme se retrouvent partout. Reynié distingue certes les populismes de séparation (Italie du Nord, Flandre belge), qui rejettent toute solidarité avec les provinces moins privilégiées de leur propre nation (Mezzogiorno ou Wallonie), des pays où l’extrême droite stricto sensu se renforce (Hongrie, Slovaquie, Roumanie). Il tend cependant à trop généraliser le phénomène et omet d’expliquer pourquoi certains pays y résistent mieux que d’autres, comme l’Espagne. L’explication par le mode de scrutin législatif n’est pas très convaincante, puisque la Grande-Bretagne est adepte du scrutin majoritaire à un tour et l’Allemagne du scrutin en fait proportionnel.

On peut surtout contester l’application de cette thèse globalement séduisante au Front national de Marine Le Pen. Pour Reynié, il s’agit désormais d’une version du populisme européen. Mais un parti nationaliste, xénophobe, autoritaire, conspuant les élites et les médias, prônant le retour à un Etat fort, y compris en matière économique, sans écarter ultradirigisme, voire nationalisations, abusant de surcroît cyniquement les classes populaires, cela ne ressemble-t-il pas furieusement aux ligues d’extrême droite des années 30, quand déferlait déjà une terrible crise économique mondiale ? La question n’est pas seulement de vocabulaire.

1. « Populismes : la pente fatale », de Dominique Reynié (Plon, 280 p., 19,50 E).

Publié dans Le Point le 28 avril 2011, disponible sur le site lepoint.fr