La Fondation pour l’innovation politique vous propose de découvrir les réflexions du Cheikh Khaled Bentounès.

Interview du Cheikh Khaled Bentounès parue dans Le Temps, samedi 31 mai 2014 – par Luis Lema

A la tête de sa confrérie, cheikh Bentounès prône un «mieux-vivre ensemble», notamment auprès des jeunes musulmans «Par quel engrenage avons-nous fini par tomber dans un piège aussi grossier?» On peut porter le titre de cheikh et ne pas vouloir s’embarrasser de langage savant. Le port du voile? «On en fait toute une histoire. Au point de faire croire aux femmes musulmanes qui ne veulent pas le porter qu’elles seraient coupables de trahison envers leur foi.» La célèbre oumma musulmane? «A l’origine, les non-musulmans y figuraient au même titre que les autres, en égaux, avec les mêmes obligations et les mêmes droits. C’est avant tout l’individu qu’il s’agissait de construire», répond le cheikh.

Temps durs pour l’islam mesuré

Khaled Bentounès ne craint pas de bousculer les certitudes. A la tête de l’importante confrérie soufie Alawiya, qui revendique plus de 100 000 affiliés à travers le monde, il entend aider à construire une société du «mieux-vivre ensemble». Ces jours, cette tâche l’amène en Suisse où, après avoir rencontré divers responsables religieux, il participait à une marche sur les traces de Nicolas de Flue le conduisant jusqu’à Berne, où il assistera (ainsi qu’à Saint Maurice) à plusieurs événements ces prochains jours. Il y a quelques semaines, le Conseil économique et social de l’ONU (Ecosoc) concédait à son association le statut d’observateur.
Le cheikh écarquille les yeux: «Plus de 60 Etats nous ont soutenus. Vous vous rendez compte?»

Les temps sont durs cependant pour le soufisme, que l’on a souvent présenté comme l’avenir de l’islam mesuré. En Syrie, et particulièrement à Alep, où elles servaient de trame à la ville, les traditions soufies ont été emportées par les bombes et les extrémismes; en Egypte, la répression bat son plein; à l’échelle du monde arabe, la guerre a emprunté les lignes de partage entre sunnites et chiites, semblant interdire tout espace entre deux.

«Les gens qui incarnent la sagesse et les valeurs de l’humanité n’ont pas su traduire leur
message. Ce système qui s’impose du haut dépossède le citoyen, il construit un mur opaque autour de lui», constate cheikh Bentounès, en englobant dans ce «système» tout aussi bien les idéologues religieux que les puissances financières ou la classe des énarques en France, un pays où ce natif de Mostaganem (Algérie) passe une partie de son temps.
Sauver l’islam par le soufisme? «Ce serait faire preuve de trop d’orgueil.» Plutôt un outil,
comme d’autres, pour «nourrir les consciences». En attendant, face aux Etats musulmans qui revendiquent la garde de l’islam «véritable» et qui, de plus, ne lésinent pas sur les pétrodollars pour endoctriner des combattants, le cheikh sent «un double handicap».
En France, auréolé de sa fonction de cheikh, Khaled Bentounès se confronte souvent aux
interrogations des jeunes musulmans. Ils viennent chercher des certitudes. Ils repartent
souvent emplis de doutes. La nécessité de manger halal? «La vache folle ou le poulet à la
dioxine sont-ils autorisés par l’islam?» leur répond-il. Il résume: «Le Coran n’est pas un
catalogue de prescriptions.»
Mais cheikh Bentounès refuse pour autant d’être considéré comme un gentil tendre.
«Lorsqu’on parle de dignité humaine et de paix, cela gêne les pouvoirs établis.» Le cheikh en est persuadé: ses enseignements et le travail de son association ont de quoi susciter quelque chose de différent chez ceux qui écoutent. «Nous portons une mémoire de quinze siècles.
C’est une chaîne qui s’est transmise de maître à élève de manière ininterrompue.»