Point de vue d’Emmanuel Combe, auteur de Pouvoir d’achat, une politique et de La compétitivité par la qualité, paru dans Les Echos, le 28 octobre 2011.

E n dépit des turbulences financières, le thème du pouvoir d’achat reste toujours l’une des préoccupations économiques des Français. Les principaux candidats à la présidentielle ne vont donc pas manquer de prendre position sur ce sujet. Exercice délicat, dans la mesure où les leviers usuels de la politique des revenus – revalorisation du SMIC, par exemple – buttent aujourd’hui sur la double contrainte de la dette publique et de la compétitivité. Peut-on encore proposer une politique du pouvoir d’achat qui aille au-delà des effets d’annonce ? II existe des marges de manœuvre, pour peu que l’on mobilise le bon levier : celui des prix. Non pas en les bloquant mais en instillant une dose de concurrence là où elle peut produire des effets. Lorsque  l’on évoque la concurrence, la crainte qui s’exprime aussitôt est celle du bon dosage : jusqu’où faut-il aller? La réponse est simple : les baisses de prix ne doivent jamais se faire au détriment de la qualité essentielle du produit la sécurité, par exemple ou par une application au rabais du droit du travail. Plus encore, il faut éviter le dogmatisme du « tout concurrence » : un renforcement de la concurrence peut être bénéfique dans un secteur et n’apporter que peu de gains dans d’autres. Sur la base de ces principes, nous formulons dans une récente note[1] plusieurs propositions concrètes, parmi lesquelles :

– Ne pas brider les nouveaux modèles économiques à bas prix. Prenons l’exemple des produits optiques : le chiffre d’affaire de ce secteur s’élève à 5,3 milliards d’euros, et chaque ménage y consacre en moyenne 190 euros par an. Est il judicieux de freiner l’essor du commerce en ligne sur ce marché, alors qu’il est florissant dans des pays comme l’Allemagne, qu’il permet de substantielles baisses de prix et qu’il n’est en rien antinomique avec la qualité de service ?  Autoriser la vente de médicaments sans ordonnance hors du circuit officinal. Le marché des médicaments à prescription médicale facultative (aspirine, etc.) est estimé en France à 5 milliards d’euros, dont 2 milliards ne font l’objet d’aucun remboursement. N’est-il pas temps, après l’Italie en 2006 et la Belgique en 2009, d’ouvrir ce segment à la concurrence, sans remettre en cause le monopole pharmaceutique pour les médicaments avec ordonnance ? L’argument selon lequel les clients doivent bénéficier d’un conseil avant l’achat peut être surmonté, en imposant aux nouveaux distributeurs la présence d’un diplômé en pharmacie sur le lieu de vente.

– Autoriser la revente à perte pour l’essence. La revente à perte suscite des craintes de comportement prédateur et de dégradation de la qualité des produits. Mais ces réticences ne sont pas justifiées dans un secteur comme la distribution de carburants, caractérisé aujourd’hui par la quasi disparition des indépendants et par une qualité standardisée du produit. Cette mesure serait de nature à favoriser la concurrence par les prix entre grandes surfaces alimentaires et groupes pétroliers.

– Faciliter les comparaisons de prix sur les offres complexes. La mobilité des consommateurs suppose une plus grande transparence de l’information. Mais pour comparer, encore faut-il que les offres soient comparables ; à cet égard, il serait souhaitable que les opérateurs d’un même secteur proposent, en plus de leur offre différenciée, une gamme standardisée de produits et services qui corresponde aux besoins les plus courants des clients.

– Poursuivre la lutte contre les cartels. Sur les marchés concentrés, la tentation est grande pour les entreprises de s’entendre sur les prix. Il est nécessaire de mener une politique dissuasive contre ce type de pratiques, qui grèvent le pouvoir d’achat des consommateurs et affectent la compétitivité de toute l’économie ; nous proposons également d’instaurer une action de groupe, qui permette aux consommateurs lésés de faire valoir leur juste droit à réparation, sans tomber dans les dérives du système américain. Si la concurrence ne constitue pas la recette miracle à la question du pouvoir d’achat, les réformes proconcurrentielles présentent deux grands avantages : elles ne nécessitent pas de dépenses budgétaires supplémentaires ; elles produisent leurs effets de manière rapide et visible, comme le démontre aujourd’hui l’animation dans la téléphonie mobile, avec l’entrée prochaine de Free. A ce titre, la concurrence constitue un levier précieux pour les décideurs politiques, qui voudraient concilier visibilité médiatique et efficacité économique.

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[1] Fondapol, Pouvoir d’achat, une politique, octobre 2011.