Le Parisien, le 20 octobre 2016

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR :
JANNICK ALIMI, ERWAN BENEZET, LOUISE COLCOMBET, VALÉRIE VHACOT,
AYMERIC RENDU ET HENRI VERNET
AVEC DOMINIQUE REYNIÉ ET ERWAN LE NOAN DE LA FONDATION POUR L’INNOVATION POLITIQUE

« Mon message, c’est L’OPTIMISME raisonnable »

 

PRÉSIDENTIELLE : Nathalie Kosciusko-Morizet est la troisième invitée de notre série sur la primaire de la droite. A son programme, une réforme fiscale radicale. Réalisable ?

UNIQUE FEMME dans la primaire de la droite, Nathalie Kosciusko-Morizet est aujourd’hui, après Alain Juppé et Jean-François Copé, à son tour auditionnée par la rédaction du « Parisien » – « Aujourd’hui en France » et les chercheurs de la Fondation pour l’innovation politique. Qualifiée de justesse — elle n’a obtenu qu’à la dernière minute les parrainages indispensables -, la candidate court pour rattraper son retard, dit-elle. Celle qui fut, tout de même, la numéro deux de Nicolas Sarkozy au parti les Républicains avant d’être sèchement remerciée fin 2015 marque aujourd’hui sa différence. Très ouverte sur les questions de société, seule concurrente à être opposée à la suppression de l’ISF, elle est parfois taxée de « gauchisme » dans sa famille politique. D’autant que, comme Alain Juppé, elle invite sans complexe les électeurs de gauche à aller voter les 20 et 27 novembre ! Reste qu’en décryptant son programme économique – résolument libéral — et ses propositions en matière de sécurité, le doute n’est pas permis : certes originale, NKM est une authentique femme de droite. Mais elle doit encore convaincre : dans ce match toujours écrasé dans les sondages par le duel Juppé- Sarkozy, NKM n’était créditée dans notre enquête Ipsos-Sopra Steria dimanche que d’un maigre 3 % d’intentions de vote. Cette fois encore, l’essentiel de l’interview est retranscrit dans ces pages. Nous vous invitons aussi à découvrir des passages inédits en vidéo sur les sites du « Parisien » – « Aujourd’hui en France » et de la Fondation pour l’innovation politique. Lorsque nous aurons auditionné les six candidats LR (et interviewé Jean-Frédéric Poisson, représentant le Parti chrétien-démocrate), notre journal et les équipes de Dominique Reynié, directeur de Fondapol, compareront l’ensemble des programmes.

@vhacotl | @HenriVernet

 

LA DÉPENSE PUBLIQUE

«Arrêter le grand gâchis dans l’administration »

Comment comptez-vous réduire les dépenses publiques ?

NATHALIE KOSCIUSKO-MORIZET. Je propose le vote d’un plan global comprenant à la fois un engagement sur des réductions de 100 Mds€ d’impôts et de charges, que je cible sur les entreprises. Et un engagement sur une réduction des dépenses publiques. Je le ferai voter dans un même bloc dès le début du quinquennal, en même temps que des réformes structurelles. Cela permet de donner de la crédibilité à l’ensemble. Car si on ne fait que du structurel, on arrête le cheval et après plus rien ne bouge. II faut lancer les deux volets en même temps.

Quelles réformes structurelles ?

Des réformes dans la fonction publique, sur le système de santé, sur les allocations de chômage, les APL (NDLR. l’aide au logement), ou encore des réformes pour arrêter enfin certains grands gâchis dans l’administration.

LA FISCALITE

« Tout le monde paiera l’impôt »

Proposez-vous aussi d’augmenter la TVA ?

Il ne faut pas s’interdire de l’augmenter un peu. Mais il ne faut surtout pas imaginer faire une baisse de charges entièrement compensée par la hausse de TVA. Ma proposition creusera provisoirement le déficit public car les baisses seront effectives tout de suite, alors que les réformes structurelles mettront plus de temps avant de faire bouger les choses. C’est ce que j’appelle baisser les impôts par l’ascenseur et les dépenses par l’escalier : les impôts et les dépenses partent du même palier. Mais il y en a un qui descend plus vite que l’autre ! Quand j’ai lancé cette idée il y a dix-huit mois, j’ai eu droit à des hurlements à l’intérieur même du parti, notamment des sarkozystes, qui m’ont traitée d’irresponsable. Six mois plus tard, Nicolas Sarkozy a repris l’idée. Je considère que les bonnes idées sont faites pour être partagées et je n’ai pas réclamé de copyright (elle rit) ! Tous les pays qui s’y sont engagés, comme l’Allemagne avec Gerhard Schroder en 2003, ont accompli des réformes structurelles sévères.

Pour l’impôt sur le revenu, vous souhaitez instaurer un taux unique, payé par tout le monde ?

Effectivement, je défends l’idée d’une « flat tax », c’est-à-dire un même taux d’imposition pour tout le monde. Aujourd’hui, plus de la moitié des Français ne payent pas d’impôt sur le revenu. Ce taux unique tournerait autour de 23,5 % et rentrerait en action dès le premier euro gagné. J’instaurerais un revenu de base qui, lui, ne serait pas taxable : il correspond au RSA moins le forfait logement. Je supprimerais l’essentiel des niches fiscales. Car elles permettent de nombreux arrangements et des fuites fiscales. Dans mon système, les seuls vrais perdants seront ceux qui optimisent tout. Ce qui crée beaucoup de complexité et beaucoup d’inégalités. Et donc un fort sentiment d’injustice.

Vous êtes la seule candidate de la primaire à ne pas vouloir supprimer l’Impôt sur la fortune ?

Cela ne me semble pas une priorité. Parce qu’il ne concerne qu’une minorité. Il y a bien d’autres choses à faire plus importantes. Même s’il est vrai que l’ISF présente de nombreux inconvénients. Je suis donc pour une modification en profondeur. On garde sa part symbolique, qui n’est pas négligeable, mais en le transformant pour accroître la contribution des hauts revenus et des hauts patrimoines aux entreprises.

« IL NE FAUT PAS S’INTERDIRE D’AUGMENTER LA TVA. MAIS IL NE FAUT PAS IMAGINER FAIRE UNE BAISSE DE CHARGES ENTIÈREMENT COMPENSÉE PAR LA HAUSSE DE TVA. »

 

LA POLITIQUE

«S’il y a une trahison, c’est celle de Nicolas Sarkozy »

Après sept mois de campagne, vous êtes toujours à 3 % dans les sondages. Vous espérez quoi de cette primaire ?

Je me suis coltiné six mois de campagne sur les parrainages. On me demandait sans arrêt est-ce que vous allez avoir vos parrainages ? Et une majorité de gens essayaient d’installer l’idée que je ne les aurais pas. Forcément, ce n’est pas très attractif pour l’électeur. Cette opération de décrédibilisation a duré jusqu’en septembre. Donc ma campagne vient à peine de commencer. Je suis en tram d’imposer un message et des thématiques qui sont cruellement absentes.

Lesquelles ?

On a beaucoup parlé d’identité. Mais ce n’est pas franchement passionnant de se demander si nos grands-parents étaient gaulois. Moi, mon message est celui d’un optimisme raisonnable, qui consiste non pas à nier nos difficultés, mais à essayer de voir la grande transformation que nous traversons comme un jeu d’opportunités et de menaces. Et faire en sorte que les opportunités l’emportent sur les menaces. C’est ça la nouvelle société.

Vous souhaitez que les électeurs de gauche participent à la primaire ?

Qui sont les électeurs de gauche ? Ceux qui ont voté pour la gauche en 2012 ? en 2002 ? Je n’appelle pas les électeurs en fonction de ce qu’ils ont voté par le passé, mais de ce qu’ils veulent voter pour l’avenir. Si on s’en tenait uniquement à ceux qui ont voté Nicolas Sarkozy en 2012 où on était minoritaire alors on restera minoritaire pour l’éternité. Va-t-on excommunier la majorité des Français qui a voté Hollande ? Mon sujet ce n’est pas le passé mais ce que vous voulez pour l’avenir. Si vous ne voulez plus de Hollande et pas de Marine Le Pen, alors c’est votre primaire.

Nicolas Sarkozy estime qu’il s’agit d’une forme de trahison…

S’il y a une trahison, c’est une trahison de ce qu’a été Nicolas Sarkozy. Parce qu’en 2007, ce n’était pas ce qu’il disait. Je l’ai connu moins soucieux d’une espèce de droite chimiquement pure. II fut un temps où il convoquait Jaurès à la tribune, faisait rentrer Jean-Pierre Jouyet, Fadela Amara, Eric Besson ou Bernard Kouchner au gouvernement. Est-ce qu’ils auraient le droit aujourd’hui de voter à la primaire ?

Vous êtes la seule candidate : la droite a-t-elle un problème avec les femmes ?

La classe politique reste très fermée aux femmes. Mais à gauche, ils font au moins semblant Leurs partis sont plus centralises et ils imposent plus facilement les investitures des candidats. A droite on est encore dans des logiques de baronnie et les hommes ont tendance à se coopter entre eux. Quand on l’interrogeait sur le fait qu’il pourrait ne pas y avoir de femmes dans la primaire, Eric Woerth répondait « Ce n’est pas grave, il y en a dans les entourages » Bah, oui, il y en a aussi à la cuisine dans la chambre à coucher…

LA CLASSE POLITIQUE RESTE TRÈS FERMEE AUX FEMMES. MAIS À GAUCHE, ILS FONT AU MOINS SEMBLANT. A DROITE, ON EST ENCORE DANS DES LOGIQUES DEBARONNIE ET LES HOMMES ONT TENDANCE À SE COOPTER ENTRE EUX. »

 

 

RADICALISATION

« Une loi sur le salafisme »

Certains de vos concurrents proposent un internement des personnes fichées S. Et vous ?

Je suis contre toute solution d’internement sans I intervention d’un juge. C’est dangereux car on ne sait pas où ça s’arrête. L’un de mes concurrents a dit « On saura au bout d’une semaine s’il est dangereux ». Mais on ne saura rien du tout car ils sont dans la dissimulation ! Seul un juge peut donner un motif et une durée. On ne combattra pas le terrorisme en affaiblissant l’État de droit et je pense qu’interner sans I’ intervention d’un juge c’est affaiblir l’État de droit. Mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas changer I’ État de droit et c’est le sens de ma proposition de loi sur le salafisme.

C’est-à-dire ?

Notre droit couvre bien I’ appel au terrorisme et au djihad par exemple. Mais il y a une zone grise dans laquelle naviguent ceux qui ont policé leurs discours qui dissimulent leurs appels à I’ endoctrinement politico-religieux. On ne peut pas accepter cette situation. Je propose de créer une nouvelle infraction celle de prêcher la primauté des textes religieux sur les lois de la République. Un imam qui expliquerait que la femme vaut deux fois moins que I’ homme parce que c’est écrit dans le Coran se mettrait en infraction et pourrait être poursuivi.

Que faire avec ceux qui ne sont pas repérés, ni fichés S, et qui passent à l’acte ?

II faut aussi travailler en amont. Cela a été une erreur de supprimer les renseignements généraux (NDLR : sous le quinquennat Sarkozy). II faut renforcer le renseignement de terrain et le conjuguer à I’ utilisation massive des nouvelles technologies comme le font les Américains. En Israël, cette articulation permet de repérer assez efficacement des signaux faibles des changements d’attitude par exemple. Je propose la création d’une agence européenne du renseignement. II y a, à I’ heure actuelle très peu d’échanges de renseignements au niveau européen. C’est une situation paradoxale car ces terroristes attaquent un continent : I’ Europe. Ils nous attaquent collectivement et nous répondons de façon encore trop individuelle. On sait que certains cadres dans le renseignement sont réticents à partager les informations, peut-être faut-il un peu leur forcer la main. Car I’ enjeu en matière de renseignement ce n’est pas d’avoir une information exclusive. C’est la capacité de traitement de toutes ces informations.

« ON NE COMBATTRA PAS LE TERRORISME EN AFFAIBLISSANT L’ETAT DE DROIT, ET JE PENSE QU’INTERNER DES PERSONNES FICHÉES S SANS L’INTERVENTION D’UN JUGE C’EST AFFAIBLIR L’ÉTAT DE DROIT »

 

LE CAS CONCRET

La fronde des policiers

« JE SUIS POUR une montée en puissance des polices municipales que je propose d’armer et une montée en gamme sur leurs missions jusqu’à créer des polices d’agglomération. Sur la question des moyens il faut un rééquilibrage entre le régalien et le social. Au début des années 1990, l’agrégat des dépenses de police justice et armée représentait environ 4 5 % du PIB. Aujourd’hui c’est 3 %. Au niveau des dépenses de I’ État il faut donc tirer des conclusions du fait que nous sommes aujourd’hui en guerre et en faire une priorité. Cela passe par des embauches dans la police et la justice que je ne chiffrerai pas ici – même si quand mes concurrents évoquent le chiffre de 5 000 policiers, on sait que c’est en dessous de ce qu’il faut. Cela se fera au détriment des autres ministères collectivement. Je pense par exemple que les 60 000 enseignants embauchés par Hollande n’ont servi à rien ! On a bien d’autres problèmes dans I’ Éducation nationale (problèmes d’autonomie des établissements, d’autorité des enseignants…) et je ne crois pas que ces embauches aient fait une différence majeure»

 

SA METHODE

«Supprimer le poste de Premier ministre»

« JE PROPOSE de supprimer le poste de Premier ministre. ll faut aller au bout d’un mouvement de nos institutions, qui amené logiquement à cela. La Constitution de la Ve République était un réglage très fin, avec une dyarchie subtile, un équilibre entre le président et le Premier ministre. Mais aujourd’hui ce dernier est vu tantôt comme un collaborateur, tantôt comme un concurrent. Dans les deux cas, il y a énormément de déperdition d’énergie. D’un équilibre subtil, on est passé à un déséquilibre permanent. Je propose aussi la suppression du Conseil économique et social et son remplacement par une Chambre virtuelle des citoyens. Tout électeur français en aura la qualité de membre, qu’il exercera soit en initiant une proposition de loi, soit en s’associant à une proposition. A partir d’un certain nombre de signatures – de l’ordre de 500 000, I % du corps électoral -, cette proposition de loi sera automatiquement étudiée à l’Assemblée nationale. Sur la colonne vertébrale de la démocratie représentative, on greffe un dispositif de démocratie participative. Nos institutions s’inscrivent dans une logique très verticale du pouvoir qui ne correspond plus au temps présent. Un million de personnes ont signé une pétition contre la loi Travail sur la plate-forme Change org, alors qu’elle n’a même pas été examinée au Parlement parce que le gouvernement a sorti le 49-3 ! Une Assemblée constituante y travaillera. Ce sera pour la deuxième partie du mandat. Le rythme d’un quinquennal, c’est une première année consacrée aux réformes économiques, fiscales, sociales. Les quatre suivantes aux reformes relevant du « fonctionnement de l’Etat »

 

SA MESURE PHARE

« La baisse massive de charges »

« MA PRIORITÉ, c’est le plan à voter dès le début du mandat la baisse massive d’impôts et de charges, et les reformes structurelles. Les deux du même mouvement, parce que ça lance la dynamique du mandat ! »

Nathalie Kosciusko-Morizet invite les électeurs de gauche à aller voter à la primaire de la droite.

BIO EXPRESS

Nathalie Kosciusko-Morizet, 43 ans, députée (LR) de l’Essonne. Ex-candidate à la mairie de la capitale en 2014 et ancienne n° 2 des Républicains, elle préside le groupe LR au Conseil de Paris. Ancienne conseillère de Jacques Chirac à l’Elysée, elle a notamment été secrétaire d’Etat au Développement numérique puis ministre de l’Ecologie sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Candidate à la primaire de la droite et du centre.