Tribune de Nicolas Bouzou parue dans le FigaroVox le 18 octobre 2014. La France ne pourra surmonter ses difficultés que si elle accepte de constater ses problèmes sans se réfugier à chaque fois derrière le politiquement correct.

La France régresse vers une société close où les tabous l’emportent sur le raisonnement. Les reproches adressés à Emmanuel Macron concernant l’emploi des termes «illettrées» et «pauvres» sont inquiétants. Première critique: il est banquier et a gagné beaucoup d’argent. N’étant frappé ni par illettrisme ni par la pauvreté, l’emploi chez lui de ces termes serait désobligeant. D’après ce marxisme de comptoir, on ne réfléchirait donc pas avec sa tête mais avec son appartenance sociale. Un riche est ainsi contre les pauvres, un salarié contre les chômeurs et un patron contre les salariés. À ce jeu ultra-matérialiste, un médecin se doit de tomber malade pour avoir le droit de soigner son patient. La singularité de l’homme par rapport aux animaux, c’est la capacité à se décentrer, à penser par soi-même en réussissant à faire abstraction de sa condition.

Deuxième reproche: il tiendrait des propos méprisants à l’encontre des ouvrières de Gad. D’après l’Insee, en France métropolitaine en 2011, 2,5 millions de personnes étaient illettrées, dont la moitié actives. Or la croissance économique contemporaine crée des emplois qualifiés et détruit des emplois non qualifiés. Une personne illettrée qui perd son emploi à 40 ans est quasiment certaine de ne jamais retravailler. À se mettre les mains devant les yeux, on en oublie que le chômage en France devient de plus en plus un chômage de sous-qualification. Non seulement Macron a raison, mais c’est l’un des problèmes les plus inquiétants. Doit-on ne pas le prendre à bras de corps parce que certains en seront vexés?

Venons-en à l’assurance-chômage. Toutes les expériences, des Pays-Bas à l’Autriche en passant par l’Allemagne et les pays scandinaves, ont montré que leur dégressivité constituait un des éléments qui permettent d’augmenter le taux d’emploi. On peut indemniser un chômeur correctement au début mais, au bout d’un an, les indemnités doivent décroître pour inciter à reprendre un travail éventuellement moins bien payé que le dernier emploi.

Le jour où la France sera mise sous tutelle européenne parce que ceux qui nous prêtent à 1,5 % à 10 ans pour payer les retraites, l’assurance-maladie et les salaires des fonctionnaires auront une montée de stress, les commentateurs délicats qui s’offusquent qu’on appelle un chat un chat auront l’air malins. Et ce sont les plus fragiles qui feront les frais de ces débats intellectualisants à défaut d’être intelligents.

Nicolas Bouzou est un essayiste français spécialisé dans l’économie. Il a été pendant six ans analyste en chef de l’institut de prévisions Xerfi. Il a depuis fondé sa propre entreprise, Asterès, une société d’analyse économique et de conseil. Il est diplômé en économie de l’université Paris X Nanterre et Mastère de Finance, de l’IEP de Paris. Il est l’auteur d’une note pour la Fondation pour l’innovation politique Un accès équitable aux thérapies du cancer.