Article de Robin Rivaton parue dans le Les Échos le 26 novembre 2014, dans lequel il explique que la fulgurante réussite d’Uber pour les trajets en ville ou d’Airbnb pour la location d’appartements est le reflet d’un mouvement profond de la société française.

Après San Francisco cet été, c’est à Paris qu’Uber a lancé son service UberPool. UberPool permet de mutualiser les courses pour des passagers qui partagent la même destination et sont sur le même chemin. Il s’agit d’un raffinement d’UberPop, qui met en relation des particuliers conducteurs de voiture et des passagers. Avoir Paris dans le peloton mondial des nouveaux usages, que ce soit l’automobile ou le logement avec Airbnb, cela devrait être un légitime motif de fierté.

Pourtant, parce que les services que rend l’application ne cadrent pas avec la définition de la bureaucratie, parce qu’elle met en concurrence des acteurs établis et protégés, Uber fait face à un tir de barrage juridique nourri. En octobre, la société a été condamnée par le tribunal correctionnel de Paris à 100.000 euros d’amende pour avoir présenté UberPop comme du covoiturage. Désormais le service est suspendu à un référé qui sera rendu le 28 novembre par le tribunal de commerce de Paris.

Il serait facile de résumer ces combats à une simple lutte de pouvoir entre des nouveaux acteurs et les monopoles anciens qu’ils bouleversent. Mais, au fond, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’une résistance s’organise. On ne brandit pas fièrement un siècle d’existence en tant que profession réglementée sans un minimum d’expérience dans le lobbying et la fréquentation assidue des cours de justice.

En réalité, la fulgurante réussite d’Airbnb pour la location d’appartements, d’Uber pour les trajets en ville, de BlaBlaCar pour les trajets plus longs, et d’une multitude de start-up, n’est que le reflet d’un mouvement beaucoup plus profond de la société française. Les plates-formes d’intermédiation ne sont rien s’il n’y a pas conjointement une demande et une offre fortes. Le cimetière des investissements perdus regorge de start-up qui ont créé des places de marché où il n’y avait ni offreur ni demandeur. Par contraste, celles qui survivent répondent donc à une très forte attente des citoyens en tant que consommateurs et producteurs.

Si les services fonctionnent aussi bien en France, c’est parce qu’ils répondent à une triple aspiration culturelle, particulièrement forte dans la société française. En l’espace d’une décennie, les Français ont en effet profondément changé leur rapport au risque, à l’État et à la politique. L’étude des comportements vaut mieux que mille sondages. Constatant l’inefficacité des institutions socio-économiques qui condamnent le futur collectif en préservant les rentes ou de mauvaises allocations économiques, ils ont pleinement saisi l’opportunité d’occuper les espaces de liberté ouverts par les nouvelles technologies de la communication. En dépit des incantations, le marché du travail continue de se figer dans son cœur, excluant toujours plus ? Peu importe, je saisis l’opportunité d’évoluer sur ses marges en devenant chauffeur intermittent. Le prix des services ne cesse de grimper parce que des lois restreignent volontairement l’offre au motif de principes dépassés ? J’évalue moi-même les offres et prends volontairement le risque d’être conduit par un particulier en payant trois ou quatre fois moins cher.

Conscients de l’incapacité des responsables politiques à sortir de rapports de production et de consommation obsolètes, s’estimant suffisamment compétents pour formuler leurs propres choix, les Français ont décidé d’agir par eux-mêmes. La technologie n’est qu’un moyen appréhendé dans un rapport extrêmement utilitariste. C’est pourquoi les politiques et les magistrats auront beau ériger de nouvelles barrières, hisser tous les ponts-levis et élargir les fossés pour bloquer Uber et les autres, la citadelle tombera car la multitude mène un formidable travail de sape souterrain.

Robin Rivaton est économiste, essayiste, membre du conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique et auteur de «La France est prête» (Les Belles Lettres, 2 octobre 2014).