Article de Robin Rovaton paru dans Les Echos le 12 août 2014.

Qu’est-ce qu’un pays pauvre ? Depuis Adam Smith, la richesse d’une nation renvoie à sa production annuelle, son produit intérieur brut, par habitant. Il a mis fin aux théories bullionistes, les métaux précieux et la monnaie ne constituant pas des indicateurs de richesse fiables. La dématérialisation du patrimoine financier au fil des siècles a renforcé la prévalence de l’indicateur de flux tangible plutôt que le stock intangible qui pouvait disparaître au gré des défauts sur la dette.
Aussi il ne fait pas de doute que la France, huitième plus grand PIB mondial à parité de pouvoir d’achat et dans le Top 15 pour le PIB par habitant hors pétromonarchies, appartient au club des pays riches. Alors que les chiffres conjoncturels se succèdent pour caractériser le mal français, la résilience du PIB fait souvent office de salutaire réassurance. Il n’est pourtant plus possible de faire l’économie d’analyser la richesse nationale du point de vue patrimonial.
La position extérieure nette (PEN) d’une économie est la différence entre l’ensemble des créances étrangères détenues par les résidents et l’ensemble des dettes des résidents envers l’étranger. Une économie dont la PEN est négative se trouve donc dans une situation d’endettement net vis-à-vis du reste du monde. Si une PEN peut être négative de manière conjoncturelle, lorsque des investissements étrangers viennent rejoindre des secteurs productifs nationaux, à moyen terme elle annonce un niveau de vie artificiellement soutenu et donc une inévitable correction.

La crise de 2008 a fait prendre conscience de la fongibilité entre dettes publiques et privées, que ce soit aux Etats-Unis, en Espagne ou en Irlande. Un endettement excessif des ménages, un système bancaire fragile, et c’est la puissance publique qui doit intervenir pour éponger les dettes des particuliers. La France pourrait bien devenir l’exemple inverse, où l’Etat impécunieux finit par entraîner les ménages et les entreprises, pourtant épargnants nets, dans sa chute.
Il s’avère en effet que notre pays a réalisé l’une des plus incroyables évictions de richesse des pays développés dans la période moderne, plus de 400 milliards d’euros en moins d’une décennie. Contrairement au discours dominant, la richesse des ménages ne suffit plus à éponger la montagne de dette publique. La France, gouvernement, entreprises et ménages cumulés, avait une dette stable d’environ 4 % du PIB par rapport au reste du monde lors des deux dernières décennies. Entre 2006 et 2012, la position extérieure est passée de + 1 % à – 21 % du PIB. Ramené à l’échelle d’un ménage moyen, cela signifie que les investisseurs étrangers vous devaient environ 400 euros en 2006, alors que vous leur devez aujourd’hui 7.500 euros.
La position extérieure a fait l’objet de révisions comptables en 2013 permettant de la ramener à – 17 % du PIB. Il faut dire que la projection de la dégradation connue en 2013 sur le chiffre de 2012 amenait à explorer des territoires inconnus à – 31 % du PIB. Rappelons que, dans le cadre de l’application du Pacte de stabilité, le tableau de la Commission comprend un signal d’alerte en cas de position extérieure nette supérieure à – 35 % du PIB.
Il ne faut pas chercher plus loin le sentiment du malheur français. En retournant l’adage de Stendhal dans sa « Vie de Rossini » : « Pour un pays comme pour un individu, ce n’est pas tant d’être pauvre qui fait le malheur, c’est de le devenir. »Comme il ne vous viendrait pas à l’esprit de qualifier de « riche » votre voisin aux revenus élevés mais plombé par une dette sans fond, notre statut de pays riche s’effiloche sous nos yeux, entretenant le sentiment latent de déclin.

Robin Rivaton est économiste, membre du conseil scientifique de la Fondation pour l’innovation politique.