Interview de Erwan le Noan, parue dans Sud Ouest le 7 juin 2016, portant sur sa note co-écrite avec Matthieu Montjotin pour la Fondation pour l’innovation politique Gouverner pour réformer : Éléments de méthode.

« Sud Ouest » : Que pensez-vous de l’inflation de promesses de réformes, souvent martiales, dans la primaire à droite ?

Erwan Le Noan : Nous voyons des candidats qui rivalisent de propositions techniques, chiffrées, mais je ne perçois pas de projet d’ensemble. Comment voient-ils notre pays en 2025 ? Je ne le sais pas. Or, pour être admise, une réforme doit être poussée par un souffle. Elle doit s’inscrire dans une vision de la société. Il faut un cap pour l’avenir de la France à dix ou vingt ans.

« Sud Ouest » : En 1995, la méthode d’Alain Juppé, volontaire ou brutale selon les appréciations, a échoué. Aujourd’hui, les « petits pas » de François Hollande ne réussissent pas davantage. Comment faire ?

Erwan Le Noan : Il n’y a pas de règles, mais si l’on regarde l’histoire récente des démocraties occidentales, les réformes considérables qu’ont menées Gerhard Schröder en Allemagne ou David Cameron en Grande Bretagne, on peut dégager quelques constantes. D’abord, il faut un mandat clair : la réforme se joue avant l’élection. Le candidat à la présidentielle doit annoncer ce qu’il fera. François Hollande est plombé par son discours du Bourget en 2012 (« Mon véritable adversaire, c’est le monde de la finance »). Il applique une politique pour laquelle ses électeurs n’ont pas l’impression d’avoir voté… Il faut aussi identifier les perdants de la réforme et travailler, en amont, avec eux. Souvent, des catégories de la population sont « victimes » d’une réforme pourtant positive pour l’intérêt général. Par exemple, les taxis, les pharmaciens, les notaires… Il faut prévoir pour eux des compensations, de nouveaux droits en contrepartie des droits perdus.

« Sud Ouest » : Y a-t-il un bon tempo ? Que pensez-vous du mythe des « 100 jours » qui suivent l’élection ?

Erwan Le Noan : Les expériences étrangères montrent que les réformes peuvent aller crescendo jusqu’à mi-mandat, avant de ralentir dans la deuxième partie du mandat, pour que la société entre dans une phase plus stable. Mieux vaut réformer tôt, car les coûts de la réforme se font sentir à court terme, tandis que ses gains apparaissent à moyen ou long terme. C’est tout le problème de François Hollande : il réforme quasiment à la fin de son mandat.

« Sud Ouest » : « La France est irréformable » : cliché ou vérité ?

Erwan Le Noan : On dit souvent que la France est un pays qui ne se transforme que par des ruptures : 1789, 1830, 1848, 1945, 1958, 1968… En réalité, le pays n’a cessé de connaître des réformes profondes : l’école de Jules Ferry, les grandes lois sur les libertés de la fin du XIXe siècle (syndicats, presse, associations), plus récemment l’abolition de la peine de mort, les privatisations, la réduction des effectifs dans la fonction publique sous la présidence de Nicolas Sarkozy, le mariage pour tous… La France n’est pas figée. Ces réformes ont été appliquées parce qu’elles étaient assumées clairement par ceux qui les portaient.

Erwan Le Noan est consultant en stratégie et membre du Conseil scientifique et d’évaluation de la Fondation pour l’innovation politique. Il est co-auteur pour la Fondation pour l’innovation politique de la note Gouverner pour réformer : Éléments de méthode.