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Dominique Reynié dans Atlantico : Traité budgétaire européen, piège politique : droite ou gauche, qui a le plus à perdre ?

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Interview de Dominique Reynié parue sur atlantico.fr, le 17 septembre 2012.

Atlantico : La question du vote du traité budgétaire européen, qui doit intervenir en octobre, agite la rentrée politique. Quels sont les partis politiques Français qui ont le plus à perdre avec ce vote ?

Dominique Reynié : L’intégration européenne est une force qui est en train de recomposer le système politique français, le système partisan en particulier.

Evidemment, on peut penser que le Parti socialiste sera en difficulté parce qu’il est aux affaires, qu’il présente le texte, qu’il appelle à le voter et qu’en conséquence, cela implique pour lui l’acceptation de tout ce qui va avec le traité, notamment une politique d’équilibre budgétaire. De fait, cela correspond à une très profonde transformation programmatique et idéologique. Le PS n’aura donc pas le soutien de sa gauche. Hors du Parlement, une gauche s’éloigne du PS pour s’installer dans une posture protestataire ; dans l’univers parlementaire lui-même, il y aura des tensions et des difficultés pour certains députés socialistes ou alliés au PS dans le cadre de la majorité.

Mais le même phénomène se produira à droite. Cette réplique est moins visible car la droite est dans l’opposition, mais si l’UMP et les centristes réaffirment, en votant le texte, une politique qui est la leur depuis un an pour le traité et depuis longtemps pour le principe, cet engagement va les éloigner de la droite protestataire anti-européenne. C’est une façon de régler la question des rapports avec le Front national. Pour la droite de gouvernement, soutenir cette ratification, implique d’affirmer publiquement une étape supplémentaire sur le chemin de l’intégration européenne quand le FN exige la sortie de l’euro.

A gauche comme à droite, il faut voir dans cette ratification une manière implicite de choisir une voie que le PS et l’UMP redoutent d’assumer publiquement : pour le PS, c’est le virage post social-démocrate ; pour l’UMP, c’est l’impossibilité idéologique et programmatique de s’allier au Front national. Tous au centre !

Cette ratification est une étape supplémentaire de l’intégration européenne. C’est un système que je qualifierais de « cranté », ou à crémaillère. Tout cran supplémentaire nous engage d’avantage dans le processus de coopération européenne et rend peu probable tout retour en arrière, sauf craquement historique. Nous assistons à une recomposition du système politique français : sur les marges des partis protestataires, en opposition avec l’option européenne ; au cœur, les partis de gouvernement, de droite et de gauche, qui font de cette intégration la colonne vertébrale de leurs programmes respectifs.

Le Parti socialiste peut-il se déchirer sur ce vote, comme se fut le cas lors du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen ?

Non, parce qu’il est au pouvoir. Quand vous êtes dans l’opposition, vous pouvez vous offrir le luxe de la division. On parle alors de pluralisme, de débats… le risque est limité, car vous n’êtes pas en position de produire des effets significatifs sur l’environnement. Mais une fois au pouvoir, si le PS se déchire, c’est la France qui doute du pacte puis l’Europe qui doute de la France. Ce n’est donc pas possible.

Je rappelle que parmi les principaux artisans du « non » en 2005, un des plus spectaculaires, en raison de son passé politique, était Laurent Fabius. Il est aujourd’hui aux Affaires étrangères et européennes. Et Bernard Cazeneuve, ministre délégué aux Affaires européennes, était aussi aux côtés de Fabius en 2005 dans le camp du non. Il y a déjà là une impossibilité de reproduire ce spectre très large du « non » socialiste qui allait à l’époque de la gauche anti-européenne de Dolez, Mélenchon ou Emmanuelli, jusqu’à Laurent Fabius, ancien Premier ministre et ancien Premier secrétaire du parti.

« Pour la gauche, voter pour le traité, ce serait un peu comme une dinde qui vote pour Noel » a expliqué Pierre Laurent ce samedi à la Fête de l’Humanité. Un vote positif du texte montrerait-il que l’extrême gauche a beau s’agiter, elle n’a pas d’effets sur le PS ?

La gauche du PS n’a plus de prise sur le cours des choses. Le PCF, les trotskistes, le NPA, LO, Jean-Luc Mélenchon – ont toujours combattu l’Europe, parfois au nom d’une « autre Europe », plus incantatoire que lisible. Pour Jean-Luc Mélenchon, c’est un peu compliqué, car il a voté l’acte unique en tant que parlementaire en 1987 et le traité de Maastricht en 1992. Mais cette gauche du PS n’a plus aucune prise sur ce processus d’intégration ; il ne lui reste plus que l’affirmation, parfois spectaculaire, d’une hostilité mais sans effets sur l’environnement.

Je rappelle qu’en 2005, la seule victoire à laquelle peut prétendre la gauche du « Non », est arithmétiquement impossible sans les voix de la droite du « Non » et celles de l’extrême droite. Certains le regretteront, d’autres s’en réjouiront, le fait est que le « non » de gauche à l’Europe n’est pas une force politique significative. Il demeure une posture, une rhétorique, mais l’échec politique est patent. Pour le PCF, l’hostilité est identitaire. Si Pierre Laurent ne tonne pas contre l’Europe, s’il se réjouit du traité, s’en est fini du parti. S’ils ne peuvent pas empêcher le phénomène, ils ne peuvent pas non plus l’approuver.

Le cran supplémentaire de l’intégration européenne sera franchi, de fait, au détriment des partis périphériques et protestataires. Le prix à payer sera plus élevé pour les partis protestataires de gauche que pour ceux de droite. Le rejet de l’Europe est un réacteur qui fonctionne en termes d’opinion, à gauche comme à droite. Sauf qu’en réalité, pour les Français, sortir de l’euro est anxiogène. Il n’y a pas véritablement de passage à l’acte de ce côté-là, et les partis anti-européens de gauche s’épuisent à jouer une telle partition. Le Front national par contre en retirera quelques bénéfices car outre son côté idéologie anti-européenne, il possède un deuxième réacteur, plus puissant, qui est l’opinion xénophobe.

Le FN en a fait son principal cheval de bataille de la rentrée, dénonçant un « viol démocratique ». Est-il le seul parti en France qui peut tirer profit de ce vote, en captant les électeurs UMP contre le texte, les souverainistes et les eurosceptiques  ?

Je le crois. Dans ce système partisan bouleversé, on trouve une extrême gauche qui n’a plus de doctrine, plus de forces sociales et plus de force électorale, on l’a vu en 2012 côtoyant des partis de gouvernement qui ne parviennent plus à se distinguer tant les politiques publiques les rapprochent dans les faits, en raison de l’intégration européenne ; il reste le Front national, qui occupe une position quasi monopolistique sur le marché idéologique identitaire.

A l’extrême gauche, Jean-Luc Mélenchon a tenu un discours anti-globalisation tout en restant finalement internationaliste. L’articulation est subtile et trop complexe, quand le Front national propose bien plus simplement un refus de l’extérieur : les immigrés, la globalisation, l’Europe, l’euro. C’est d’une clarté parfaite. L’efficacité est incomparablement plus grande. Conséquemment, le FN est le parti qui profitera de ce vote, si ses conséquences suscitent un mécontentement public. Je crois qu’il n’en profitera pas au détriment de la droite, qui n’est plus aux affaires, mais plutôt au détriment de la gauche protestataire qui ne peut retenir et encore moins attirer les électorats populaires par son discours complexe.

Au contraire, l’UMP ne peut-elle pas se réjouir de voir adopté un texte négocié par Nicolas Sarkozy ?

On peut dire ça, d’une certaine manière. Mais c’est un texte européen, et non un texte français. C’est un compromis fait d’éléments voulus par la France, mais aussi d’éléments dont notre pays se serait bien passé, notamment en matière de rigueur budgétaire. Aucun pays d’Europe n’a vraiment voulu ce texte dans son détail. Ils voulaient en revanche un texte. Tous les pays d’Europe, notamment ceux de la zone euro et en particulier les plus importants, retrouvent dans ce texte une part de ce qu’ils voulaient y mettre. C’est une doctrine européenne que chacun des partis de gouvernement, de gauche comme de droite, ne peut que valider pour éviter la mise à l’écart du pays, puis celle du parti au sein du pays.

Nicolas Sarkozy a négocié ce texte sous contraintes ; ce sont les mêmes contraintes qui amènent François Hollande à le reprendre. Ce n’est pas un texte qui a été écrit par Nicolas Sarkozy. C’est une doctrine commune, européenne, dictée par les circonstances, l’urgence, la gravité de la crise et la volonté partagée de la surmonter.

Cela dit, la ratification pose fondamentalement le problème de ce que nous disons durant nos campagnes électorales nationales à propos d’engagements ou de décisions qui ne sont déjà plus nationales, mais européennes, et sur lesquelles nos scrutins n’ont pas d’effet. Cela pose la question de la politisation et de la démocratisation de la politique européenne. C’est l’étape qu’il faut accomplir si l’on veut éviter que la crise économique et financière ne produise une crise politique dans la plupart des Etats membres.

Propos recueillis par Morgan Bourven


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