Pour Laurence Donazio, du think tank libéral Fondapol, l’Europe et la France doivent s’armer pour la guerre commerciale qui s’annonce, au risque d’être reléguées comme un territoire de seconde zone.

 

 

« Ces gens à la Maison Blanche se conduisent comme des enfants gâtés avec des pistolets chargés. » C’est Paul Krugman qui parle. Cet universitaire américain, Prix Nobel d’économie, en perd son latin sur Twitter. Les coups de boutoir de Donald Trump, ses tirades martiales contre les Chinois et les Mexicains et son rêve funeste d’une Amérique barricadée affolent celui qui a bâti sa réputation d’économiste sur l’analyse rigoureuse des modèles du commerce international. « Ces sujets sont explosifs ! » , enrage Krugman devant l’amateurisme, l’inconscience et les provocations de la nouvelle équipe aux commandes de l’Amérique.

L’économiste ne s’y trompe pas : les premières décisions du 45e président des Etats-Unis mettent la mondialisation sur un point de bascule. Elles ouvrent une nouvelle ère : on passe de Montesquieu à Clausewitz, du   « doux commerce »   qui civilise les nations à l’exacerbation imprévisible des rapports de forces. La mondialisation ne disparaît pas, elle se transforme en champ de bataille où chaque grande zone défend âprement ses intérêts. Sur ce terrain hautement risqué, Donald Trump pousse chacun à redéfinir dans l’urgence ses priorités, à se doter d’une nouvelle doctrine stratégique, à chercher de nouvelles alliances possibles, même les plus baroques.

Pour l’Europe et la France, le moment est capital. Le péril majeur est celui d’une marginalisation. Face à une Amérique repliée sur elle-même, la Chine pourrait être tentée de multiplier les accords régionaux dont les puissances européennes seraient exclues. La France, de son côté, entre dans cette phase dans un état de grande fragilité. Le violent décrochage de son commerce extérieur au tournant des années 2000 n’a cessé de s’aggraver. Avec des produits et des offres mal positionnés, la France ne cesse de perdre des parts de marché.

 

Remettre de la politique dans le commerce

La « rupture Trump », le retour du protectionnisme imposent un sursaut : telle est la thèse que défend l’économiste Laurence Daziano, auteure d’une note de la Fondapol. Au centre, ce paradoxe, maintes fois démontré : «Le besoin de protection s’accentue, mais le protectionnisme ne protège pas. » « L’imbrication des chaînes de valeur industrielles est telle, prévient cet économiste, que la fermeture commerciale aurait deux effets : des mesures de rétorsion à l’encontre de nos produits exportés ; la pénalisation de nos entreprises qui ont besoin d’importer des éléments à faible valeur ajoutée pour pouvoir ensuite exporter des produits à plus forte valeur ajoutée. »

Dans ce combat, Laurence Daziano croit pourtant à l’impérieuse nécessité de remettre de la politique dans le commerce et d’en finir avec une forme de naïveté, qui a prévalu dans le passé, autant dans le libre-échange absolu que dans la croyance à l’efficacité d’un protectionnisme de principe. Les Européens n’ont pas d’autre choix que d’afficher désormais crânement « le caractère politique des négociations commerciales ».

L’auteur préconise ainsi la création d’un conseil de sécurité commercial européen : pour identifier et défendre au plus haut niveau ses intérêts, l’Union pourrait s’appuyer sur ce conseil resserré, composé à la fois des grands Etats membres et des représentants des entreprises. Un groupe de combat combinant à la fois l’art de la défense et celui de l’attaque, et ayant compétence sur tous les sujets stratégiques : les investissements, la propriété intellectuelle, l’accès aux énergies et aux matières premières ou encore le statut d’économie demarché que réclame à grands cris la Chine.

 

L’Europe comme alternative

Dans le même esprit, en France, une « war room » serait mise en place, présidée par le président de la République. Il s’agit d’appliquer aux grands contrats civils la méthode qui prévaut aujourd’hui pour les contrats militaires : coordination, cohérence et suivi minutieux des étapes des négociations. Ensuite, mettre rapidement en place un « Buy European Act », sur le modèle du « Buy American Act », qui impose pour de grands investissements l’obligation d’une part de production et d’emplois locaux.

L’auteure préconise également de traiter séparément plusieurs grandes zones mondiales. Avec la Chine, pour négocier des réciprocités et mettre fin au dumping sauvage. Avec les dix pays de l’Asean, nouveaux émergents à forte croissance, comme l’Indonésie, la Malaisie, le Vietnam ou les Philippines, le retrait annoncé des Etats-Unis dans cette zone constitue une opportunité majeure pour l’Union d’apparaître comme une alternative, surtout face à la Chine. L’auteure manie aussi le bâton fiscal en préconisant des mesures antidumping contre toutes les industries en surproduction ou subventionnées dans les pays émergents, de même qu’une taxe climat à l’entrée du grand marché unique européen.

L’Europe et la France doivent s’armer pour cette guerre commerciale qui s’annonce, au risque d’être reléguées comme un territoire de seconde zone. C’est le paradoxe de cette mondialisation : il n’y a plus d’indépendance possible sans maîtrise des multiples interdépendances.

 

Repenser notre politique commerciale, de Laurence Daziano (note de la Fondation pour l’innovationpolitique, janvier 2017, 48 pages, 3 euros). Disponible sur Fondapol.org

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