Interview de Dominique Reynié, professeur des universités à Sciences Po, Paris.

  • Angela Merkel profitera-t-elle des attentats comme ce fut le cas pour François Hollande?

Sa situation est très différente. Elle pourrait bénéficier d’un effet union sacrée, mais qui ne durera pas. En France, quelques critiques concernant des failles de sécurité avaient rapidement été balayées car éviter tout attentat est impossible. Angela Merkel est, elle, accusée d’avoir commis des erreurs en accueillant un grand nombre de migrants. Un ras-le-bol est visible depuis un an déjà, à cause des agressions sexuelles de Cologne, de plusieurs faits divers et attentats de moindre ampleur.

  • Qui va en bénéficier alors?

Ça sera compliqué pour l’opposition de gauche, mal à l’aise sur ce terrain idéologique. On la voit mal réclamer davantage de répression ou de contrôle sur l’immigration. La pression sur Angela Merkel viendra très probablement de sa droite, à travers Alternative für Deutschland, une formation de plus en plus porteuse d’un message anti-immigrés et anti-islam.

  • Pourtant, l’économie allemande se porte bien…

Oui, mais le progrès matériel ne suffit pas à empêcher la progression des votes antisystème. Outre une problématique d’insécurité, ces attentats, en visant un marché de Noël, s’en sont pris à un style de vie, une identité. Nous sommes à un tournant dans l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe.

  • Pourquoi un tournant?

Cela marque véritablement la fin de l’après-guerre, une période où l’Allemagne divisée, puis réunifiée, restait prise dans une réalité passée où elle avait représenté une menace pour le reste du monde. Ce qui avait des conséquences dans son rapport à la force et aux autres. Aujourd’hui, cela se termine. C’est une césure dans l’histoire de l’Allemagne, qui va s’autoriser à penser autrement sa sécurité, la défense de sa culture, sa réponse policière, militaire… Cela va être en effet une demande des Allemands qui sont déstabilisés depuis un an.

  • L’un des derniers remparts au populisme en Europe va donc s’écrouler?

Angela Merkel peut investir ce territoire. Elle peut se montrer plus protectrice. Mais si elle ne se saisit pas de ces thèmes, elle perdra les élections, car Alternative für Deutschland le fera. Le populisme existe depuis quelques années en Allemagne. Il est arrivé aujourd’hui à un niveau significatif. Et les conditions que nous vivons là lui sont favorables.

PROPOS RECUEILLIS PAR CLÉA FAVRE.