Article paru dans La Tribune du 26 juin 2015. Pour Wolfgang Glomb, sur l’économie, les divergences de vues entre l’Allemagne et la France s’enracinent dans l’histoire des deux pays. La France a tort, dans le contexte actuel, de ne pas suivre la voie tracée par l’Allemagne.

La coopération franco-allemande est le moteur de l’intégration européenne. Peu de personnes pourront nier cette affirmation. Par contre, les opinions divergent largement sur le succès ou l’échec de la coopération franco allemande. Côté gouvernement, les relations étroites entre Paris et Berlin sont apparemment de rigueur. Et il suffit de se souvenir, voici deux ans, de la solennité des cérémonies commémorant à Berlin le 50ème anniversaire du traité de l’Élysée. On pouvait entendre ministres et parlementaires se taper sur l’épaule avec fraternité. Le profond fossé qui sépare les deux pays en matière de politique économique ne fut pas tout simplement évoqué. Et pourtant, le fossé entre les deux pays s’est plutôt encore élargi au cours de ces dernières années.

Le résultat de longs processus historiques

Il n’existe aucun sujet de politique économique important sans divergences profondes entre Paris et Berlin. L’exemple le plus récent est donné par la critique ouverte du ministre des finances Schàuble lors de la conférence du FMI organisé au printemps dernier à Washington sur l’absence de volonté de réforme en France, ce à quoi son collègue français a aussitôt rétorqué que la France déteste qu’elle soit contrainte à agir. On se souvient encore des reproches répétés de l’Allemagne à la France afin qu’elle mette en œuvre une consolidation budgétaire et la libéralisation de son marché du travail afin d’améliorer la compétitivité de son industrie. Pour sa part, la France critique l’Allemagne pour ses excédents élevés de la balance des paiements courants, et lui reproche même le dumping salarial mené par le gouvernement fédéral.
Or, les différends franco-allemands ne se déduisent pas uniquement comme conséquence des contraintes liées à la politique intérieure de chaque pays. Ils sont au contraire le résultat de longs processus historiques qui rejaillissent à présent. Eux-mêmes sont tous plus ou moins liés à la structure centralisatrice de la France et de la structure décentralisée de l’Allemagne.

Centralisme contre régionalisme

Avec la monarchie centralisatrice qui s’est construite durant des siècles en France, c’est la formation d’État stable avec un système juridique unitaire et un système économique mercantiliste (colbertiste) qui a su s’affirmer au travers de manufactures royales, et se développer car protégées face à la compétition étrangère et grâce à de grandes unités économiques efficaces. Tout autre a été au contraire le Saint-Empire romain germanique qui rassemblait alors la nation allemande, avec plus de 300 États aux territoires variés, dont la classe moyenne crée des entreprises petites et moyennes (PME), qui ne pouvaient que se tourner vers l’exportation pour se développer et atteindre la taille nécessaire pour être rentable avec de bas coûts salariaux unitaires. En conséquence, un système régional de formation, axé sur le côté pratique, prenait forme en Allemagne, à la fois décentralisée et présente à l’extérieur dans une économie tournée vers l’exportation, capable de réagir d’une manière flexible à la demande.

Les diplômes des grands écoles françaises programmés pour l’économie dirigée

Par ailleurs, le système politique centralisé et hiérarchisé de la France a conduit au développement des écoles d’élite (« les grandes écoles ») dont les diplômés correspondaient davantage aux structures technocratiques d’une économie dirigée, voire planifiée par l’État qu’à une économie de marché libre, développement qui est rendu aujourd’hui souvent responsable d’une déficience en matière de flexibilité et de compétitivité dans l’industrie française confrontée à une économie globalisée.
En toute logique, le rôle de l’État dans l’économie diffère également. Pendant qu’en Allemagne, après la 2ème guerre mondiale, avec Ludwig Erhard, l’économie sociale de marché était créée selon le principe de la soit-disante Ordnungspolitik. Alors que l’idée fondamentale qui domine encore la doctrine économique française repose sur un État appelé à diriger l’économie et à la moderniser « par le haut ». Cette divergence principale « bottom up » – approche versus « top down » – retient toute l’attention et est au centre des conversations entre les acteurs politiques responsables. Et tout naturellement cet interventionnisme gouvernemental se porte sur la politique industrielle qui jouit d’une valeur beaucoup plus forte que dans l’Allemagne actuelle, même avec le SPO en tant partenaire de la coalition.

La politique allemande réussit mieux, les données le prouvent…

Toutes ces professions de foi sont historiquement enracinées, compliquent la compréhension mutuelle et conduisent fréquemment à des malentendus des deux côtés du Rhin.
Cependant, les données empiriques sont sans équivoque pour savoir si la doctrine économique française est supérieure à celle de l’Allemagne ou inférieure, mesurée selon le taux de croissance économique. Au cours des dernières décennies, la France a connu fréquemment de plus hauts taux de croissance que l’Allemagne, et vice versa. La France pouvait atteindre toujours de hauts taux de croissance de l’ordre de 4 à 5% si elle poursuivait une politique économique convergente avec l’Allemagne, et notamment la consolidation des finances publiques avec priorité, comme au milieu des années 1980 et les années 1990 après le revirement spectaculaire de Mitterrand de sa politique en faveur d’un socialisme « à la française » vers la politique du « franc fort » vers le milieu des années 1990, afin de répondre aux critères de convergence en vue de la participation à l’Union monétaire européenne.

…Mais les français ne veulent pas le voir

Cependant, cette expérience positive combinée à une politique de croissance par l’assainissement des finances publiques, et non la stratégie inverse, semble être complètement tombée dans l’oubli aux yeux du gouvernement et du peuple français.
Enfin, il est possible de faire des pronostics sur les perspectives de l’Union monétaire européenne. Toutes les unions monétaires précédentes n’ont survécu que si elles ont été accompagnées par la formation d’un gouvernement central, ou si les États membres étaient prêts à une renoncer pour une grande part à leur souveraineté nationale.
Ces deux conditions ne sont pas remplies au sein de la zone euro. La formation des États-Unis de l’Europe demeure une sorte de rêve lointain. La préparation nécessaire au passage à des abandons de souveraineté est de moins reconnue, notamment en France. Face à cette attitude, l’intense coopération franco-allemande depuis 50 ans n’a rien changé.

Ancien directeur des affaires européennes au ministère des Finances allemand et membre du Conseil d’orientation de l’institut Thomas More, Wolfgang Glomb est co-auteur de la note pour la Fondation pour l’innovation  Politique économique : l’enjeu franco-allemand, juin 2015.