L’Éducation nationale appelle aujourd’hui plus que tout autre secteur l’innovation politique. La réussite scolaire semble être devenue plus difficile à atteindre, chacun se demande comment donner à ses enfants les meilleures chances, mais craint que l’assiduité et le travail, dans l’école telle qu’elle est, ne suffisent plus. Les parents cherchent pour leurs enfants, sur un marché privé largement subventionné, des compléments de cours, un soutien linguistique, un encadrement plus attentif ou plus méthodique… et l’on sent bien que cette demande s’accroît d’année en année, même si l’étroit contrôle exercé par l’État sur l’enseignement privé en bride l’expression. Cette baisse de confiance dans l’Éducation nationale change la fonction de l’enseignement privé : on le choisit de moins en moins par conviction religieuse, mais plutôt à cause de ses avantages, réels ou supposés, en matière de pédagogie, d’encadrement, d’éthique et de débouchés – mais aussi par un refus inavoué du brassage social. Au total, cette course vers l’instruction complémentaire et ce déplacement vers l’enseignement privé accroissent les inégalités, alors même que l’institution prétend mettre de nouveaux moyens au service de leur aplanissement et réaffirme avec force sa volonté d’offrir à tous un « socle » qui leur soit «commun», ultime avatar de l’idée du collège «unique» proclamée voici trente ans.D’un autre côté, l’institution scolaire peine à trouver les jeunes talents d’enseignants qui assureront son avenir. L’administration de l’Éducation nationale s’est organisée en sorte d’assurer le monopole de l’innovation, mais elle ne l’envisage que sous l’angle des «pédagogies innovantes » ou sous l’influence d’une approche sociologique de « l’échec scolaire ». Comment, d’ailleurs, accepter l’idée que les cadres de l’institution auraient nécessairement réponse à tout ? L’institution a du mal à évaluer ses propres résultats avec l’indépendance et le recul nécessaires, et elle peut tout questionner sauf les prémisses de ses propres raisonnements. Le dévouement à l’innovation pédagogique n’est pas assorti de la volonté de pluralisme et de la culture de l’expérimentation qui le rendraient efficace.
Si nous ne voulons pas que l’Éducation nationale soit sabordée par le recours au marché scolaire parallèle, et si nous refusons qu’elle demeure paralysée par le poids de sa propre organisation, nous devons nous préoccuper d’apporter des réponses politiques à cette crise, en réaffirmant :

  • le droit à une évaluation indépendante des méthodes, des institutions et des personnels enseignants,
  • la liberté pédagogique pour les enseignants et les chefs d’établissement, en concertation avec les parents d’élèves et les élus locaux, sans perdre de vue la nécessité d’une unité de formation pour tous les enfants de la nation.
  • la possibilité effective pour chaque élève d’accéder aux formes les plus diverses de la réussite personnelle, y compris à travers un enseignement professionnel performant,
  • et, pour les futurs enseignants, l’urgent besoin d’une formation qui prenne appui sur la liberté universitaire afin de pouvoir mieux choisir eux-mêmes leur parcours de formation et de mieux maîtriser leur discipline.

Dans d’autres pays d’Europe, ces principes ne sont plus ressentis comme politiques au sens partisan du terme, et ils rassemblent les courants les plus divers dans une recherche commune de l’efficacité.