« Qui peut nier que notre pays se trouve confronté aujourd’hui à une crise sérieuse et inédite? Cette crise, aux aspects multiformes, couvait sans doute depuis longtemps, mais nous avons eu trop tendance à la minimiser. » L’auteur de cette déclaration alarmiste? Rien moins que le président du Conseil constitutionnel, Pierre Mazeaud, qui lors de ses voeux au chef de l’État, le 3 janvier 2006, reconnaissait aussi que l’« une des marques de la crise morale que nous traversons est la perte des repères : perte des références, perte de lisibilité de l’action publique, (…) perte d’estime de soi, délitement des civilités et du sentiment d’appartenance, déficit d’autorité à tous les niveaux de l’édifice social ».Le terme même de crise, reconnaît l’orateur, est aussi galvaudé qu’il est imprécis : le Petit Robert la définit comme une « phase grave dans l’évolution des choses » et renvoie à des mots tels que « perturbation », « tension », « ébranlement », « trouble » ou « malaise ». Pourtant, quelles que soient ces variations, force est de constater qu’au fond, chacun de ces termes pourrait servir à décrire tel ou tel aspect de la situation présente, et en particulier celle qui fait l’objet de cette Lettre, ce que les médias, la classe politique et les universitaires, pour une fois d’accord, ont pris l’habitude d’appeler « la crise de la Ve République ».
Toutefois, s’ils s’accordent sur le diagnostic – ou du moins sur le nom qu’ils lui donnent –, les observateurs continuent de diverger sur sa nature et sur sa gravité. Crise des institutions, ou simple crise de confiance ? Mal incurable, fièvre passagère, grosse fatigue ou problème de croissance? Ceux qui penchent pour la première hypothèse n’ont plus qu’une formule à la bouche : « la VIe République » – solution du désespoir, dont on perçoit vite les limites et les incertitudes. Quant à ceux qui pensent que la crise n’est pas fatale, ils proposent divers remèdes, qu’ils jugent susceptibles de guérir lemalade sans le tuer ni en faire quelqu’un d’autre. Le plus classique consiste à prôner une restauration du Parlement, dont les partisans estiment qu’elle suffirait à rééquilibrer le régime. Les plus innovants, sinon les plus prometteurs, visent à renforcer la participation des citoyens au jeu politique – afin de guérir ce que le président du Conseil constitutionnel décrivait, le 3 janvier dernier, comme l’un des symptômes les plus préoccupants de la crise : « la maladie de langueur qui semble gagner notre démocratie ».