Le débat sur l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne a ces derniers mois été marqué par l’anachronisme. On a prétendu qu’il s’agissait de décider aujourd’hui, comme en catastrophe, de faire entrer la Turquie dans l’UE ! Il n’était pourtant question que d’entamer avec elle de longues négociations, envisagées dès 1999, qui déboucheraient, si elles se déroulaient bien, sur une adhésion qui ne prendrait tout son effet que vers 2020, après trois phases complexes de préadhésion, de consultation des peuples et de transition…Ce recul lointain des échéances doit-il conduire à enterrer le débat sur la Turquie, maintenant que les négociations sont ouvertes ? Non, car le débat sur la Turquie est un débat sur l’Union européenne, ses principes de construction, son ambition et son fonctionnement démocratique. Ce débat ne peut pas être escamoté. Aujourd’hui moins que jamais. On peut fort bien ne pas savoir ce qu’il adviendra de la candidature turque à la fin de la prochaine décennie. Le contraire serait presque déraisonnable. Il est moins pardonnable de ne pas savoir dire aujourd’hui ce que l’on veut pour l’Union : la formation d’une nation européenne se reconnaissant dans la même culture et les mêmes institutions ? Un État européen avec un gouvernement, une armée et des frontières bien bornées ? Un rassemblement ouvert d’États-nations entretenant entre eux un commerce paisible et partageant, dans certains domaines, le fardeau de l’histoire ?
Nous avons appris des maîtres du siècle passé que l’existence précède l’essence. Définir l’essence de l’Europe n’aboutira qu’à multiplier les anachronismes et les exclusions. L’Europe se définira toujours mieux par ce qu’elle fait.
Aujourd’hui, elle commerce, collabore et, désormais, négocie avec la Turquie. La logique de partenariat n’est pas un produit de substitution à l’adhésion. C’est d’ores et déjà une réalité. Bien avant un hypothétique traité d’adhésion, Turcs et Européens ont intérêt à mieux décider en commun les politiques qui les impliquent ensemble : leurs relations commerciales vis-à-vis du reste du monde, leur stratégie d’intervention dans les zones troublées qui les entourent, l’organisation de leur défense. Nul doute que, bien avant l’adhésion, ce partenariat politique ira en se renforçant.