Parmi les multiples facettes de l’«exception française», il en est une dont on ne peut sans doute guère se réjouir : de toutes les grandes démocraties occidentales, la France est la seule à n’avoir pas réformé son État-providence. Celui-ci, tel le Jabba the Hutt de Star Wars, a donc continué à enfler, au point d’écraser le corps social sous l’accumulation des prélèvements et des normes, tout en sombrant lui-même dans l’impotence, paralysé par son propre poids. Le diagnostic et les mesures indispensables sont pourtant disponibles depuis une bonne décennie, de rapports en commissions, d’expertises en recommandations. Et ils font l’objet d’un large consensus, du centre gauche à la droite républicaine.

Quelles sont donc les causes de cette inaction durable et paradoxale ? Question de méthode, d’abord, comme l’ont montré, dans une note antérieure de la Fondation pour l’innovation politique, Erwan Le Noan et Matthieu Montjotin (Gouverner pour réformer : éléments de méthode, 2016), notamment en raison d’une trop modeste pédagogie de la réforme, contrariée par le discours « média-politique » dominant. Certes, les attentes de la population sont désormais plus favorables à des changements décisifs – limitation de la dépense publique, libération de l’initiative, réforme du marché du travail et de la protection sociale –, mais les enquêtes d’opinion montrent toutefois des réponses incertaines, changeantes et parfois contradictoires, comme si le désir de réforme était contrebalancé par une crainte égale.

Surmonter cette crainte constitue l’enjeu principal de la prochaine élection présidentielle. C’est donc un discours convaincant de la réforme qu’il faut d’urgence mettre au point dans la perspective de cette échéance décisive. Pour ce faire, les leçons les plus assurées – et les plus oubliées – de la rhétorique politique, c’est-à-dire de l’art d’argumenter sur les affaires de la cité, pourraient être utilement mises à profit. Pour construire d’abord un vigoureux contre-discours face à de très puissantes forces conservatrices. Pour proposer ensuite une parole réformatrice, non pas punitive et sacrificielle, mais positive et prometteuse, fondée sur les valeurs consensuelles de liberté et d’équité. Et, conformément à l’intuition libérale, sur l’intérêt bien compris.

Cette note a été écrite par Christophe de Voogd, docteur en histoire, professeur agrégé à Sciences Po. Il est membre du Conseil scientifique et d’évaluation de la Fondation pour l’innovation politique.