Glyphosate, le bon grain et l'ivraie
Glossaire
Introduction
Le glyphosate de l’admiration Ă l’indignitĂ©
Une évaluation scientifique des risques rassurante
Le classement du CIRC : le glyphosate considĂ©rĂ© comme «agent probablement cancĂ©rogĂšne pour l’homme»
Isolé, le CIRC attaque
Manque de neutralitĂ© et conflits d’intĂ©rĂȘts au CIRC
Un point clĂ© dans l’avis du CIRC : les lymphomes non hodgkiniens
Autres mises en cause scientifiques du glyphosate
L’affaire du glyphosate dans les urines
Réflexions sur la « science » parallÚle
Mises en cause d’une agence scientifique allemande au sujet du glyphosate
L’avis scientifique europĂ©en sur le glyphosate
Des journalistes acteurs de la querelle
Les actions politiques
Conclusion
Les mots ou expressions suivis dâun astĂ©risque sont expliquĂ©s dans le glossaire qui figure au dĂ©but cette Ă©tude.
Résumé
Le glyphosate a longtemps Ă©tĂ© un herbicide* considĂ©rĂ© comme sans risque inacceptable pour la santĂ©. En 2015, son classement « probablement cancĂ©rogĂšne » par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC, en anglais International Agency for Research on Cancer-IARC) a changĂ© la donne et, en 2017, lâUnion europĂ©enne n’a renouvelĂ© son autorisation que pour cinq ans â la France voulant mĂȘme « sortir du glyphosate » en trois ans. Les agences officielles dâĂ©valuation des risques ont pourtant contredit lâavis du CIRC et, comme tente de le montrer notre Ă©tude, cette divergence ne se comprend pas de maniĂšre satisfaisante sur un plan scientifique. En revanche apparaissent clairement un manque de neutralitĂ© idĂ©ologique du CIRC et des liens dâintĂ©rĂȘts avec des avocats qui exploitent la loi sur la responsabilitĂ© dĂ©lictuelle aux Ătats-Unis, sur la base de lâavis du CIRC sur le glyphosate.
En Europe, la thĂšse dâune contamination universelle de la population par cet herbicide a Ă©tĂ© propagĂ©e suite Ă des analyses dâurines de volontaires. La non-fiabilitĂ© des tests utilisĂ©s dans ces campagnes Ă caractĂšre militant sera Ă©tablie. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, lâinfluence de structures militantes d’apparence scientifique ainsi que les mises en cause des agences officielles posent problĂšme en termes de gestion des risques par les pouvoirs publics et de perception publique. Dâautant plus que des journalistes sont acteurs de la querelle, notamment autour de l’apprĂ©ciation des preuves scientifiques pour les uns, et de lâinfluence supposĂ©e de Monsanto sur les chercheurs ou sur l’expertise scientifique du risque pour les autres.
Marcel Kuntz,
Directeur de recherche au CNRS, enseignant Ă lâuniversitĂ© Grenoble-Alpes,mĂ©daille dâor 2017 de lâAcadĂ©mie dâagriculture de France.
L'Affaire Séralini l'impasse d'une science militante
Des outils de modification du génome au service de la santé humaine et animale
Des plantes biotech au service de la santé du végétal et de l'environnement
OGM et produits d'édition du génome : enjeux réglementaires et géopolitiques
Contester les technosciences : leurs raisons
Contester les technosciences : leurs réseaux
Glossaire
« [An endocrine disruptor is] an exogenous substance or mixture that alters function(s) of the endocrine system and consequently causes adverse health effects in an intact organism, or its progeny, or (sub) populations » (Programme des Nations Unies pour lâenvironnement-PNUE et Organisation mondiale de la santĂ©-OMS, State of the science of endocrine disrupting chemicals, 2013, p. 10.
In Institut national de la santĂ© et de la recherche mĂ©dicale (Inserm), Perturbateurs Un enjeu d’envergure de la recherche, Dossiers d’information, inserm.fr, mise Ă jour le 2 octobre 2018. Voir Ă©galement Agence nationale de sĂ©curitĂ© sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), Les perturbateurs endocriniens, anses.fr, mise Ă jour le 3 septembre 2019.
Adventices (plantes). En botanique, il sâagit de plantes qui croissent sur les terres de culture indĂ©pendamment de tout ensemencement par l’ĂȘtre humain. On les appelle communĂ©ment « plantes nuisibles » ou « mauvaises herbes ». Parmi les plus nuisibles pour la culture de certaines cĂ©rĂ©ales se trouvent le coquelicot qui peut Ă©galement ĂȘtre un rĂ©servoir de virus, des datura (lâ« herbe du diable ») et lâambroisie, une plante trĂšs allergisante. Ces adventices sont difficiles Ă Ă©liminer sans herbicide*. Il existe aussi des plantes parasites comme lâorobanche.
Agriculture de conservation. Agriculture dĂ©finie par lâOrganisation pour lâalimentation et lâagriculture (en anglais Food and Agriculture Organization-FAO) comme une agriculture reposant sur une forte rĂ©duction, voire une suppression, du labour, une couverture permanente des sols et des successions culturales diversifiĂ©es. Ses systĂšmes de culture sont divers : techniques culturales simplifiĂ©es, non-labour, semis direct sous couvert vĂ©gĂ©tal, etc. Lâagriculture de conservation vise Ă maintenir et Ă amĂ©liorer le potentiel agronomique des sols en conservant une production rĂ©guliĂšre et performante.
Analyse LC/MS-MS. La chromatographie en phase liquide (LC) avec spectromĂ©trie de masse (MS) en tandem (MS-MS) est une technique analytique qui associe le pouvoir de sĂ©paration de composĂ©s par la chromatographie Ă une capacitĂ© dâanalyse (de dĂ©rivĂ©s ionisĂ©s) des composĂ©s sĂ©parĂ©s. Le spectromĂštre de masse a une source dâionisation dans laquelle lâeffluent de la colonne LC est transformĂ© en particules chargĂ©es. Cela permet dâidentifier et, Ă©ventuellement, de quantifier les composĂ©s avec un degrĂ© Ă©levĂ© de sensibilitĂ© et de sĂ©lectivitĂ©.
Dose aiguĂ« de rĂ©fĂ©rence. Pour toute substance chimique Ă laquelle un sujet peut ĂȘtre exposĂ©, on distingue deux seuils de risque pour la santĂ©. La dose aiguĂ« de rĂ©fĂ©rence (acute reference dose, ARfD) dĂ©finit la quantitĂ© maximum de substance qui peut ĂȘtre ingĂ©rĂ©e par un individu sur une courte pĂ©riode, sans risque dâeffet dangereux pour sa santĂ©, et est calculĂ©e Ă partir dâune dose sans effet observable (NOEL*). La limite maximale en rĂ©sidus (LMR) dĂ©finit la concentration maximale admise sans risque pour la santĂ©, mĂȘme si cette exposition est rĂ©pĂ©tĂ©e chaque jour toute la vie de lâindividu.
Ătudes Ă©pidĂ©miologiques. On distingue deux grands types dâĂ©tudes : les Ă©tudes expĂ©rimentales, oĂč le chercheur intervient en choisissant les sujets et intervient sur lâexposition des sujets via les facteurs et moments dâexposition, et les Ă©tudes observationnelles, oĂč le chercheur ne va pas intervenir sur les conditions dâexposition des sujets. Parmi ces derniĂšres se trouvent les Ă©tudes dâincidence, oĂč les observations se dĂ©roulent dans le temps (Ă©tudes longitudinales) sur un ou des groupes de sujets pour mesurer les modifications de leur Ă©tat de santĂ©.
Ainsi, les Ă©tudes de cohortes impliquent deux groupes : les sujets exposĂ©s au facteur de risque Ă©tudiĂ© et les sujets non exposĂ©s Ă ce facteur de risque. Les deux groupes vont ĂȘtre suivis (cohorte prospective), puis comparĂ©s entre eux quant Ă leur Ă©tat de santĂ©. Ce sont des Ă©tudes coĂ»teuses. Les Ă©tudes cas- tĂ©moins comparent Ă un temps t ou de maniĂšre rĂ©trospective des sujets malades (« cas ») Ă des sujets non malades (« tĂ©moins »). Les deux groupes devant ĂȘtre idĂ©alement le plus proche possible, avec comme seule diffĂ©rence les signes de la maladie. Le but est de connaĂźtre lâorigine de la maladie et dâen dĂ©finir les causes (activitĂ© professionnelle, alimentation, exposition Ă une substance chimiqueâŠ).
Expositions aiguĂ«s, subchroniques ou chroniques. Lâexposition aiguĂ« est un contact unique de moins de 24 heures. Les expositions subaiguĂ«s ou subchroniques consistent en contacts rĂ©pĂ©tĂ©s de 1 Ă 3 mois. Lâexposition chronique est aussi une exposition rĂ©pĂ©tĂ©e mais dâune durĂ©e supĂ©rieure Ă 3 mois. Les modes dâexposition peuvent ĂȘtre par voie orale, par inhalation, par voie cutanĂ©e ou Ă travers le placenta.
GĂ©notoxicitĂ©/MutagĂ©nicitĂ©. Une substance (de synthĂšse ou naturelle) ou un rayonnement sont dits gĂ©notoxiques quand ils sont capables de compromettre lâintĂ©gritĂ© physique ou fonctionnelle du gĂ©nome (ADN). La mutagĂ©nicitĂ© est un cas particulier de gĂ©notoxicitĂ© : un agent est dit mutagĂšne sâil change le gĂ©nome dâun organisme de maniĂšre Ă ce que le nombre de mutations gĂ©nĂ©tiques soit plus Ă©levĂ© que ce qui apparaĂźt naturellement. Le caractĂšre gĂ©notoxique est une indication du potentiel cancĂ©rigĂšne dâun agent, mais nâest ni nĂ©cessaire (il existe des substances cancĂ©rigĂšnes non gĂ©notoxiques), ni suffisant (intervention de multiples facteurs). LâĂ©tude des effets gĂ©notoxiques et/ou mutagĂšnes est effectuĂ©e sur des bactĂ©ries et des cellules de mammifĂšres ou des lymphocytes humains.
Herbicide. Les cultures peuvent ĂȘtre concurrencĂ©es par les plantes adventices* qui limitent leur potentiel. Il existe des herbicides sĂ©lectifs utilisables sur des cĂ©rĂ©ales, le maĂŻs, les betteraves, etc. Moins nombreux Ă ĂȘtre autorisĂ©s, les herbicides non sĂ©lectifs, dit totaux, comme le glyphosate, sont efficaces sur lâensemble des mauvaises herbes ainsi que sur les espĂšces cultivĂ©es. On distingue aussi les herbicides de contact, qui agissent lĂ oĂč ils sont en contact avec la plante, et les herbicides systĂ©miques, qui migrent dans la plante, jusquâaux racines par exemple, ce qui est le cas du glyphosate.
Mutagénicité. Voir Génotoxicité/Mutagénicité*.
NOAEL (no observed adverse effect level)/NOEL (no observed effect level). La NOAEL (en français, « dose sans effet toxique observable ») dĂ©signe la dose la plus Ă©levĂ©e dâune substance pour laquelle aucun effet toxique nâest observĂ© chez les animaux exposĂ©s par rapport Ă un groupe dâanimaux tĂ©moins.
La NOEL (en français, « dose sans effet observable ») ou dose sans effet (DES) est la dose maximale dâune substance active qui ne provoque pas de modifications distinctes de celles observĂ©es chez les animaux tĂ©moins.
Perturbateurs endocriniens. Il existe de nombreuses dĂ©finitions des perturbateurs endocriniens. LâOrganisation mondiale de la santĂ© (OMS) les a dĂ©finis ainsi en 2002 : « Substance exogĂšne ou mĂ©lange qui altĂšre la/les fonction(s) du systĂšme endocrinien et, par voie de consĂ©quence, cause un effet dĂ©lĂ©tĂšre sur la santĂ© dâun individu, sa descendance ou des sous-populations 1. » Le systĂšme endocrinien comprend tous les organes qui sĂ©crĂštent des hormones. Les perturbateurs endocriniens affectent donc potentiellement diffĂ©rentes fonctions de lâorganisme (mĂ©tabolisme, fonctions reproductrices, systĂšme nerveuxâŠ). Aujourdâhui, scientifiquement, mais aussi sous la pression de militants, la dĂ©finition des perturbateurs endocriniens tend Ă sâĂ©largir. Cependant, « la plupart des substances qualifiĂ©es de perturbateurs endocriniens sont le plus souvent seulement suspectĂ©es dâavoir ce type dâactivitĂ©. Il existe en effet trĂšs peu de perturbateurs endocriniens avĂ©rĂ©s Ă ce jour » 2.
Pesticides. Le mot « pesticide » vient du latin cida (« tuer ») et pestis (« maladie contagieuse »). Il sâagit donc de substances utilisĂ©es pour lutter contre des organismes nuisibles aux cultures tels que des ravageurs, des agents pathogĂšnes ou des plantes adventices* (dans ce cas on parle de produits phytopharmaceutiques), pour assainir les milieux et lutter contre des maladies et vecteurs de maladies (produits biocides) ou dans des usages vĂ©tĂ©rinaires (traitements des animaux). On distingue les herbicides, les insecticides, les fongicides (contre les champignons microscopiques), les rodenticides (contre les rongeurs), les parasiticides, les nĂ©maticides (contre les vers ronds), les bactĂ©ricides ou encore les virucides. Les produits prĂ©sents sur le marchĂ© (spĂ©cialitĂ©s) renferment un ou plusieurs ingrĂ©dients actifs et des produits de formulation qui amĂ©liorent les propriĂ©tĂ©s physiques du principe actif (solubilitĂ©, stabilitĂ©, pouvoir de pĂ©nĂ©trationâŠ). Le glyphosate est le principe actif de diverses formulations, dont les divers types de Roundup, qui est une marque commerciale.
TĂ©ratogĂšne. Le terme dĂ©signe une substance ou un procĂ©dĂ© qui provoque des malformations fĆtales aprĂšs exposition de la mĂšre. Ces substances peuvent ĂȘtre diverses (mĂ©dicaments, alcool, tabacâŠ). Certains virus aussi peuvent ĂȘtre tĂ©ratogĂšnes.
Toxicologie. Discipline scientifique dont la vocation Ă©tait, Ă lâorigine, dâĂ©tudier les poisons, et qui aujourdâhui sâintĂ©resse plus gĂ©nĂ©ralement Ă tous les produits susceptibles dâavoir des effets sur lâorganisme (la toxicitĂ© des produits, y compris naturels), Ă lâexposition Ă ces produits, aux moyens de les dĂ©tecter et aux procĂ©dĂ©s thĂ©rapeutiques permettant de les combattre, ainsi quâĂ lâĂ©tablissement de mesures de prĂ©vention.
Cette Ă©tude est le cinquiĂšme volet de la sĂ©rie de la Fondation pour lâinnovation politique sur les agritechnologies et les biotechnologies, sous la direction scientifique de Mme Catherine Regnault-Roger, professeur des universitĂ©s Ă©mĂ©rite Ă lâuniversitĂ© de Pau et des Pays de lâAdour, membre de lâAcadĂ©mie dâagriculture de France et de lâAcadĂ©mie nationale de pharmacie.
Déjà parues :
- Lâaffaire SĂ©ralini. Lâimpasse dâune science militante, Marcel Kuntz, Fondation pour lâinnovation politique, juin 2019. Ăgalement disponible en anglais.
- Des plantes biotech au service de la santĂ© du vĂ©gĂ©tal et de lâenvironnement, Catherine Regnault-Roger, Fondation pour lâinnovation politique, janvier 2020.
- Des outils de modification du gĂ©nome au service de la santĂ© humaine et animale, Catherine Regnault-Roger, Fondation pour l’innovation politique, janvier 2020.
- OGM et produits dâĂ©dition du gĂ©nome : enjeux rĂ©glementaires et gĂ©opolitiques, Catherine Regnault-Roger, Fondation pour lâinnovation politique, janvier 2020. Ăgalement disponible en anglais.
Introduction
Voir « Histoire : la longue lutte des agriculteurs contre les âmauvaises herbesâ vue par lâINRA », forumphyto.fr, 24 aoĂ»t 2020.
Charles Estienne et Jean LiĂ©bault, LâAgriculture, et Maison rustique, livre V, 3, , Ă©d. 1572, f. 189vo.
Voir Pierre Morlon et Nicolas Munier-Jolain, « Mauvaise herbe », istex.fr, s.d.
Voir « Agronomie : des méthodes complémentaires à la lutte chimique », terre-net.fr, 16 octobre 2017.
Lâauteur nâexprime pas ici une position officielle de ses employeurs. Il nâa aucun revenu liĂ© Ă la commercialisation de produits agricoles, biotechnologiques ou agrochimiques.
Voir Ludovic Henneron et al., « Fourteen years of evidence for positive effects of conservation agriculture and organic farming on soil life », Agronomy for Sustainable Development, 35, n° 1, janvier 2015, p. 169-181.
Lâatrazine, par exemple, a ainsi Ă©tĂ© interdite en 2003 dans lâUnion europĂ©enne en raison dâune teneur jugĂ©e inacceptable dans les eaux souterraines (elle reste autorisĂ©e aux Ătats-Unis).
Le risque dâexposition des riverains est Ă©galement devenu rĂ©cemment lâun des chevaux de bataille des mouvements anti-pesticides.
Voir European Food Safety Authority (EFSA), « Ăvaluation des pesticides : vue dâensemble et procĂ©dure », europa.eu.
Voir « RĂšglement (CE) n° 1107/2209 du Parlement europĂ©en et du Conseil du 21 octobre 2009 concernant la mise sur le marchĂ© des produits phytopharmaceutiques et abrogeant les directives 79/117/CEE et 91/414/ CEE du Conseil », Journal officiel de lâUnion europĂ©enne, 24 novembre 2009, L 309/1-309/50.
DĂšs lâAntiquitĂ©, des textes soulignent le problĂšme posĂ© par les « mauvaises herbes 1 ». Au XVIe siĂšcle, Charles Estienne et Jean LiĂ©bault considĂšrent dans leur traitĂ© dâagriculture que le problĂšme des mauvaises herbes est consubstantiel Ă lâagriculture, apparu lorsque les humains ont commencĂ© Ă favoriser les plantes quâils dĂ©siraient rĂ©colter et, pour cela, « Ă tirer les herbes qui par lâabondance des pluyes & luxure de la terre abondent et surmontent le grain nouvellement levĂ© 2 ». De nos jours encore, Ă©liminer les mauvaises herbes peut ĂȘtre indispensable, car elles peuvent rĂ©duire la valeur dâune rĂ©colte soit en entrant en concurrence avec les plantes cultivĂ©es, soit en affectant leur qualitĂ© sous forme dâimpuretĂ©s dans les rĂ©coltes. Elles peuvent aussi augmenter le coĂ»t et la durĂ©e du travail de lâagriculteur 3.
Il existe diverses mĂ©thodes agricoles de dĂ©sherbage 4. Bien que mal perçue par lâopinion publique, la plus efficace reste les herbicides, aussi appelĂ©s dĂ©sherbants. Ils furent utilisĂ©s dĂšs la fin du XIXe siĂšcle, avec notamment lâacide sulfurique diluĂ©, corrosif et qui nâest pas efficace sur toutes les mauvaises herbes. Les premiers herbicides issus de la chimie organique sont apparus peu avant la Seconde Guerre mondiale, avant que lâon dĂ©couvre que des analogues de synthĂšse de rĂ©gulateurs naturels de la croissance vĂ©gĂ©tale (phytohormones), comme le 2,4-D, commercialisĂ© Ă partir de 1946, pouvaient jouer un rĂŽle dâherbicide sĂ©lectif â qui agit, en lâoccurrence, sur les plantes dicotylĂ©dones et Ă©pargne les graminĂ©es.
PlutĂŽt que le terme « mauvaise herbe », on utilise plutĂŽt celui dâ« adventice* », qui prend mieux en compte leur rĂŽle quelquefois bĂ©nĂ©fique. Les herbicides peuvent en effet aider les mauvaises herbes Ă devenir utiles, notamment dans le cadre de lâagriculture de conservation* (le sol couvert en permanence de vĂ©gĂ©tation nâest plus travaillĂ©, Ă part la ligne de semis, qui met en terre les graines ou les semences). Une expĂ©rimentation de long terme de lâInstitut national de la recherche agronomique (Inra) a ainsi confirmĂ© que le mode de travail, ou non, du sol est le facteur le plus dĂ©terminant de la biodiversitĂ© des sols. Selon ce critĂšre, lâagriculture de conservation* est plus performante que lâagriculture conventionnelle, et mĂȘme que lâagriculture biologique 5. Or les herbicides participent Ă lâagriculture de conservation* : le couvert vĂ©gĂ©tal entre deux cultures successives est dĂ©truit par un dĂ©sherbant, ce qui permet de ressemer.
Par ailleurs, les inconvĂ©nients des herbicides incluent une Ă©ventuelle perte de biodiversitĂ© en champ ou aux abords, une possible contamination des eaux de ruissellement et des nappes phrĂ©atiques 6, ainsi que des risques sanitaires pour les utilisateurs insuffisamment protĂ©gĂ©s dâune exposition 7.
Pour toutes ces raisons, les herbicides, comme les autres pesticides*, font lâobjet dâĂ©valuations scientifiques des risques 8, ce qui a menĂ© Ă lâinterdiction de nombre dâentre eux. Les exigences Ă©levĂ©es en la matiĂšre font quâil est aujourdâhui difficile dâen mettre de nouveaux sur le marchĂ© 9. Lâautorisation de mise sur le marchĂ© est Ă©galement pĂ©riodiquement réévaluĂ©e. Câest dans ce dernier contexte que le glyphosate a dĂ©frayĂ© la chronique.
Le glyphosate de l’admiration Ă l’indignitĂ©
Voir « Chélation », chimiegenerale, s. d.
Diverses molĂ©cules de cette famille avaient Ă©tĂ© testĂ©es dans lâentreprise mais nâavaient pas montrĂ© dâactivitĂ© Dans un premier temps, Franz pensait que ce type de molĂ©cules Ă©tait converti par les plantes en dĂ©rivĂ©s bĂ©nĂ©fiques pour elles. Voir « John Franz », web.mit.edu, septembre 2007.
Le glyphosate diffuse dans toute la plante et lâempĂȘche de synthĂ©tiser certains acides aminĂ©s constituants des protĂ©ines. La plante continue sa croissance, jusquâĂ se trouver en dĂ©ficit lĂ©tal de protĂ©ines.
Le glyphosate est biodĂ©gradable au sens scientifique du terme mais pas au sens rĂ©glementaire car sa disparition nâest pas suffisamment rapide dans toutes les conditions pour satisfaire aux normes en la matiĂšre. Câest sur cette base que Monsanto a perdu le droit (et un procĂšs) dâutiliser le terme « biodĂ©gradable » pour ce produit. Voir « La biodĂ©gradabilitĂ© du glyphosate », alambic-city.com, 7 avril 2012.
Voir AndrĂ© Heitz, « Glyphosate : lâindignitĂ© nationale et europĂ©enne », contrepoints.org, 10 novembre 2017.
La N-(phosphonomĂ©thyl) glycine, plus connue sous le nom de glyphosate, un analogue de lâacide aminĂ© naturel glycine, fut synthĂ©tisĂ©e pour la premiĂšre fois dans les annĂ©es 1950 par le chimiste suisse Henri Martin, employĂ© par la sociĂ©tĂ© Cilag. Sans utilisation identifiĂ©e, la molĂ©cule fut vendue Ă dâautres sociĂ©tĂ©s. Ce sont ses propriĂ©tĂ©s de chĂ©lateur 10, en lâoccurrence de mĂ©taux, qui seront utilisĂ©es pour une premiĂšre application Ă partir de 1964, contribuant au nettoyage de chaudiĂšres et de canalisations. John Franz, un chimiste de la sociĂ©tĂ© Monsanto, affectĂ© en 1967 Ă la division agricole de lâentreprise, synthĂ©tisa diverses molĂ©cules de la famille des acides phosphoniques, dont le glyphosate quâil identifia comme un herbicide en 1970 11. Monsanto breveta lâinvention et la commercialisa Ă partir de 1974 sous la marque Roundup. Le produit fut dâabord apprĂ©ciĂ© par les agriculteurs pour lutter contre les plantes vivaces difficiles Ă Ă©liminer. Puis, sous diverses formulations, il est devenu le dĂ©sherbant le plus utilisĂ© au monde. Son succĂšs pour le dĂ©sherbage agricole, des espaces urbains et industriels et des jardins est dĂ» Ă diffĂ©rents facteurs : un coĂ»t faible, une grande efficacitĂ© 12 Ă la fois contre les monocotylĂ©dones et les dicotylĂ©dones (il sâagit dâun herbicide dit « total ») et, plus gĂ©nĂ©ralement, une rĂ©manence suffisamment faible pour permettre de ressemer rapidement aprĂšs son action 13. Le glyphosate est Ă©galement devenu un Ă©lĂ©ment important de lâagriculture de conservation, pour dĂ©sherber sans retourner la terre.
John Franz reçut de nombreuses distinctions et le Roundup a Ă©tĂ© nommĂ© lâun des « 10 meilleurs produits qui ont changĂ© le visage de lâagriculture » par le magazine Farm Chemicals en 1994. Le brevet est tombĂ© dans le domaine public en 2000 et la molĂ©cule est synthĂ©tisĂ©e Ă prĂ©sent par de nombreuses sociĂ©tĂ©s, notamment chinoises. Comment le glyphosate est-il passĂ© en quelques annĂ©es du statut de produit quasi miraculeux Ă celui dâindignitĂ© nationale et europĂ©enne 14 ?
Une évaluation scientifique des risques rassurante
Sur ce principe, les exceptions et sa remise en cause pour des causes militantes, voir Gérard Pascal, « La dose ne ferait-elle plus le poison ? », Science & Pseudo-Sciences, n° 306, octobre 2013, p. 27-30.
Voir Centre canadien dâhygiĂšne et de sĂ©curitĂ© au travail (CCHST), « Fiches dâinformation-rĂ©ponses SST : âDanger et risqueâ », cchst.ca, mise Ă jour du 10 janvier 2020.
Voir Commission des normes, de lâĂ©quitĂ©, de la santĂ© et de la sĂ©curitĂ© du travail (Cnesst) [organisme canadien], « Notions de 8. Comment Ă©valuer un effet toxique ? », csst.qc.ca, s.d.
Voir UniversitĂ© virtuelle de maĂŻeutique francophone (UVMaF), « LâĂ©pidĂ©miologie », cerimes.fr, mise Ă jour 1er juillet 2012.
Gary Williams, Robert Kroes et Ian C. Munro, « Safety Evaluation and Risk Assessment of the Herbicide Roundup and Its Active Ingredient, Glyphosate, for Humans », Regulatory Toxicology and Pharmacology, vol. 31, n° 2, avril 2000, p. 117-165.
Le glyphosate a Ă©tĂ© trĂšs Ă©tudiĂ©, seul ou en formulation, ainsi que ses adjuvants â dont les tallowamines, aussi appelĂ©s polyoxyĂ©thylĂšnes amines (POEA) â et son principal dĂ©rivĂ© mĂ©tabolique produit par les plantes, lâacide aminomĂ©thylphosphonique (AMPA). Pour une bonne comprĂ©hension de ce qui suit, prĂ©cisons dâabord quelques principes gĂ©nĂ©raux de lâĂ©valuation des risques sanitaires. Tout dâabord, selon le principe de Paracelse, « câest la dose qui fait le poison 15 ». De plus, la distinction entre risque et danger est indispensable : le risque est la « probabilitĂ© quâune personne subisse un prĂ©judice ou des effets nocifs pour sa santĂ© en cas dâexposition Ă un danger ». Il prend en compte le danger (« toute source potentielle de dommage, de prĂ©judice ou dâeffet nocif Ă lâĂ©gard dâune chose ou dâune personne ») et lâexposition au danger (soit la dose) 16. Pour rĂ©sumer : risque = danger x exposition au danger. En consĂ©quence, les personnes favorables Ă lâinterdiction dâun produit ont intĂ©rĂȘt Ă sâaffranchir du principe de Paracelse. Sans ce dernier, le seul fait de dĂ©tecter ce produit, y compris Ă des doses trĂšs faibles, pour lesquelles le risque nâest pas avĂ©rĂ©, devient publiquement inacceptable. Encore plus sâil est par ailleurs une source dâinquiĂ©tude mĂ©diatisĂ©e que des organisations dâopposants, aujourdâhui trĂšs bien organisĂ©es, savent souvent dĂ©clencher.
Il existe plusieurs types dâĂ©tudes en toxicologie* 17, notamment des expĂ©rimentations in vitro ou sur animaux (in vivo), oĂč la dose et le temps dâexposition peuvent croĂźtre (expositions aiguĂ«s, subchroniques ou chroniques*), ou encore des Ă©tudes Ă©pidĂ©miologiques* (expĂ©rimentales ou observationnelles), qui sâintĂ©ressent Ă la frĂ©quence de maladies et Ă leurs dĂ©terminants dans une population humaine 18.
Les lignes et paragraphes qui suivent synthĂ©tisent un article de revue publiĂ© en 2000 qui a fait autoritĂ© en la matiĂšre 19. Lâabsorption orale du glyphosate et de lâAMPA est faible, et les Ă©tudes des formulations Roundup ont montrĂ© leur faible pĂ©nĂ©tration cutanĂ©e. Lorsquâelles sont prĂ©sentes dans un organisme, ces deux molĂ©cules sont Ă©liminĂ©es par lâurine, sous une forme essentiellement non mĂ©tabolisĂ©e, et ne se bioaccumulent pas dans les tissus animaux. Aucune toxicitĂ© significative nâest survenue lors dâexpositions aiguĂ«s, subchroniques ou chroniques. Est bien connue, en revanche, une irritation en cas de contact oculaire directe avec des formulations Roundup.
Les donnĂ©es de gĂ©notoxicitĂ©* â la capacitĂ© de causer des dommages au matĂ©riel gĂ©nĂ©tique â nâont apportĂ© aucune preuve convaincante de dommages directs Ă lâADN in vitro ou in vivo. Le Roundup et ses composants nâapparaissent pas comme susceptibles de poser un risque de production de mutations chez les humains. Plusieurs Ă©tudes dâalimentation Ă vie nâont pas dĂ©montrĂ© de potentiel tumorigĂšne pour le glyphosate. En consĂ©quence, il a Ă©tĂ© conclu que le glyphosate est non cancĂ©rigĂšne.
Glyphosate, AMPA, et POEA ne sont pas considĂ©rĂ©s comme tĂ©ratogĂšnes* (provoquant des malformations fĆtales) ou toxiques pour le dĂ©veloppement humain. Deux Ă©tudes multigĂ©nĂ©rationnelles nâont montrĂ© aucun effet du glyphosate sur la fertilitĂ© ou sur les paramĂštres reproductifs. De mĂȘme, il nây a pas eu dâeffets sur les tissus reproducteurs des animaux traitĂ©s par du glyphosate, lâAMPA ou la POEA dans des Ă©tudes chroniques et/ou subchroniques. Des Ă©tudes standard de perturbation endocrinienne* nâont mis en Ă©vidence aucun effet. En rĂ©sumĂ©, il a Ă©tĂ© conclu que lâutilisation de Roundup nâentraĂźne pas dâeffets nĂ©fastes sur le dĂ©veloppement, la reproduction ou les systĂšmes endocriniens chez l’ĂȘtre humain et chez dâautres mammifĂšres en condition normale dâutilisation.
Des « doses maximales sans effet nĂ©faste observable » (NOAEL*) ont Ă©tĂ© identifiĂ©es dans toutes les Ă©tudes subchroniques, chroniques, dĂ©veloppementales et de reproduction, pour le glyphosate, lâAMPA et les POEA. En comparant ces NOAEL* aux estimations dâexposition les plus Ă©levĂ©es, il a Ă©tĂ© conclu que, dans les conditions dâutilisation actuelles et attendues, lâherbicide Roundup ne prĂ©sente pas de risque pour la santĂ© humaine. Mais, en 2015, lâavis du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) va tout changer.
Le classement du CIRC : le glyphosate considĂ©rĂ© comme «agent probablement cancĂ©rogĂšne pour l’homme»
Voir Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), « IARC Monographs Volume 112: evaluation of five organophosphate insecticides and herbicides », iarc.fr, 20 mars 2015.
Le 20 mars 2015, le CIRC rend publique son Ă©valuation de cinq pesticides organophosphorĂ©s : quatre insecticides et un herbicide, le glyphosate 20. Classiquement, les Ă©valuations du CIRC sont conduites par un groupe de travail et se traduisent par une « monographie » qui inclut un classement du niveau de cancĂ©rogĂ©nicitĂ© du produit (voir tableau ci-dessous), en lâoccurrence, pour le glyphosate, dans le groupe 2A (« agent probablement cancĂ©rogĂšne pour lâhomme »).
Agents classés par les monographies du CIRC, vol. 1-127
La fabrication de verre dâart, de rĂ©cipients en verre et dâarticles pressĂ©s, certains mĂ©tiers de la coiffure (coiffeurs, barbiers), ou encore le travail de nuit.
Par exemple, la combustion domestique de biomasse, principalement le bois, dont sont issues des émissions intérieures.
Ă ce sujet, en Europe, câest lâAgence europĂ©enne des produits chimiques et non le CIRC qui, officiellement, « formule un avis sur les propositions de classification harmonisĂ©e des substances en fonction de la cancĂ©rogĂ©nicitĂ© ». Voir European Chemicals Agency (ECHA), « ComitĂ© dâĂ©valuation des risques », echa.europa.eu, s.d.
Le glyphosate rejoint dans ce groupe certains autres produits chimiques, de synthĂšse ou qui peuvent se former spontanĂ©ment (par exemple lors de la cuisson, comme lâacrylamide), dans des habitudes de consommation (viande rouge, boissons Ă plus de 65°C) et des activitĂ©s professionnelles 21 ou domestiques 22. Ă noter que lâon trouve dans la catĂ©gorie « agent cancĂ©rogĂšne pour lâhomme » la consommation de boissons alcooliques, de viande transformĂ©e ou encore les Ă©missions intĂ©rieures provenant de la combustion domestique de charbon. Ces exemples illustrent la nature « fixiste » de ces classements : câest bien sĂ»r lâexcĂšs de consommation de viande (la fameuse « dose » des toxicologues) qui pose problĂšme et non la consommation modĂ©rĂ©e. On peut ainsi sâinterroger quant Ă la valeur informative de ce type de classement pour les pouvoirs publics, notamment eu Ă©gard aux nombreuses agences officielles dâĂ©valuation des risques créées rĂ©cemment 23. Et câest prĂ©cisĂ©ment par ces agences que le dossier du glyphosate va rebondir.
Isolé, le CIRC attaque
Le document fuite et est rendu public par des activistes. Voir « Renewal Assessment Report. Glyphosate Addendum 1 to RAR. Assessment of IARC Monographs Volume 112 (2015): Glyphosate », gmwatch.org, 31 août 2015.
« ⊠that glyphosate is unlikely to pose a carcinogenic hazard to humans » (EFSA, « EFSA explains the carcinogenicity assessment of glyphosate », europa.eu, 12 novembre 2015, p. 4).
Voir « Avis de lâAgence nationale de sĂ©curitĂ© sanitaire de lâalimentation, de lâenvironnement et du travail relatif Ă la saisine glyphosate n° 2015-SA-0093 », 9 fĂ©vrier 2016.
Voir Genetic Literacy Project, « What do global regulatory and research agencies conclude about the health impact of glyphosate ? », geneticliteracyproject.org, s.d.
Voir Food and Agriculture Organization of the United Nations (FAO)-World Health Organization (WHO), « Joint FAO/WHO meeting on pesticide residues, Geneva, 9-13 May 2016 », 16 mai 2016.
NoĂ«l MamĂšre, citĂ© in Antoine Krempf, « âLâOrganisation mondiale de la santĂ© a classĂ© le glyphosate en cancĂ©rogĂšneâ ? », francetvinfo.fr, 25 mai 2016.
Voir notamment Hervé Le Bars, « Le glyphosate est-il cancérogÚne ? », Science & Pseudo-Sciences, n° 323, janvier-mars 2018, 63-75.
« Although the Monographs programme has focused on hazard identification, some epidemiological studies used to identify a cancer hazard are also used to estimate an exposureâresponse relationship within the range of the available data » (Centre international de recherche sur le cancer-CIRC, « IARC Monographs on the Identification of Carcinogenic Hazards to Preamble », janvier 2019, p. 2).
Voir European Chemicals Agency (ECHA), « Sujets scientifiques brûlants », s.d.
Voir ainsi lâanalyse critique des conclusions du CIRC faite par Philippe Stoop, y compris sur les rĂ©sultats sur lâanimal retenus par le CIRC, que lâECHA a jugĂ© obtenus par des protocoles non conformes aux lignes directrices de lâOCDE (PhilippeStoop, « Glyphosate : lâinsoutenable lĂ©gĂšretĂ© du CIRC », forumphyto.fr, 20 novembre 2017).
In Pierre Morel, Mauricio Rabuffetti, RĂ©mi Lescaut, Julien Barcak, Marc Garmirian, Richard Puech et Jacques Avalos, « Pesticides : la malĂ©diction du soja », EnvoyĂ© spĂ©cial, France 2, 19 fĂ©vrier 2016, 26â58â. Voir aussi Seppi, « Pesticides : la malĂ©diction du service public audiovisuel », seppi.over-blog.com, 10 mars 2016.
Voir ainsi les lettres Ă©changĂ©es entre Christopher Portier et lâEFSA en 2015 et 2016 (« Glyphosate : lâEFSA rĂ©pond aux critiques », efsa.europa.eu).
Lettre de Christopher Portier Ă Vytenis Andriukaitis, efsa.europa.eu, 27 novembre 2015.
Saisies par les pouvoirs publics, diverses agences officielles dâĂ©valuation des risques reprennent le dossier du glyphosate et toutes contredisent lâavis du CIRC. Le 31 aoĂ»t 2015, en Allemagne, le Bundesinstitut fĂŒr Risikobewertung (BfR), lâinstitut fĂ©dĂ©ral allemand pour lâĂ©valuation des risques, rĂ©dige un document Ă destination de lâEuropean Food Safety Authority (EFSA) 24. Dans lâun de ses documents, le 12 novembre 2015, cette derniĂšre Ă©crit alors « quâil est improbable que le glyphosate prĂ©sente un danger cancĂ©rogĂšne pour les ĂȘtres humains 25. » En France, le 9 fĂ©vrier 2016, lâAgence nationale de sĂ©curitĂ© sanitaire de lâalimentation, de lâenvironnement et du travail (Anses) va dans le mĂȘme sens 26, ainsi quâune dizaine dâautres agences 27. LâOrganisation mondiale de la santĂ© (OMS), maison mĂšre du CIRC, prend elle-mĂȘme ses distances, notamment dans le cadre dâune rĂ©union avec lâOrganisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) consacrĂ©e aux rĂ©sidus de pesticides* 28. Il est donc inexact dâaffirmer, comme le font certains, que le glyphosate « a Ă©tĂ© classĂ© comme cancĂ©rogĂšne par lâOrganisation mondiale de la santĂ© 29 ».
Diverses personnes ont tentĂ© de comprendre, sur une base scientifique, la diffĂ©rence entre lâavis du CIRC et celui des autres agences 30. Pourrait-elle sâexpliquer par les objectifs diffĂ©rents de ces agences : le CIRC Ă©tudierait le danger (ce quâune substance peut faire), tandis que les autres Ă©tudieraient le risque (ce que la substance fait rĂ©ellement) ? Cette explication apparaĂźt peu crĂ©dible Ă la lecture du « prĂ©ambule » du CIRC Ă ses classements : « Bien que le programme âMonographiesâ se soit concentrĂ© sur lâidentification des dangers, certaines Ă©tudes Ă©pidĂ©miologiques utilisĂ©es pour identifier un risque de cancer sont Ă©galement utilisĂ©es pour estimer une relation exposition-rĂ©ponse dans la fourchette des donnĂ©es disponibles 31. » De plus, la rĂ©glementation europĂ©enne impose elle aussi lâĂ©valuation du danger par lâEuropean Chemicals Agency (ECHA) et celle-ci contredit le CIRC sur le glyphosate 32.
En rĂ©alitĂ©, les donnĂ©es quâexaminent le CIRC et les autres agences se recouvrent mais avec des diffĂ©rences, discutĂ©es ci-aprĂšs, en ce qui concerne celles qui sont retenues. Ce sont plutĂŽt les interprĂ©tations des donnĂ©es communes qui divergent 33. Il nâaurait pas Ă©tĂ© illĂ©gitime que le CIRC donne un poids diffĂ©rent Ă certaines donnĂ©es et il lui aurait alors Ă©tĂ© facile de clore la polĂ©mique en fournissant ce type dâexplications. Mais cela nâa jamais Ă©tĂ© la position du CIRC qui, au contraire, attaqua frontalement les autres agences, notamment lâEFSA. Kathryn Guyton, fonctionnaire du CIRC, responsible officer pour les « Monographies », a ainsi dĂ©nigrĂ© le travail des agences europĂ©ennes : « Selon moi, lâĂ©valuation des autoritĂ©s sanitaires europĂ©ennes a Ă©tĂ© entiĂšrement rĂ©digĂ©e par les industriels du glyphosate 34. » Christopher Portier, spĂ©cialiste invitĂ© dans le groupe de travail sur le glyphosate du CIRC, est lui aussi sorti du cadre scientifique en Ă©tant extrĂȘmement virulent Ă lâĂ©gard de lâavis de lâEFSA 35. Portier semblait mĂȘme ĂȘtre investi dâune mission de lobbying auprĂšs des politiques quâil rencontra dans divers pays europĂ©ens, adressant par exemple, en 2015, une lettre au commissaire europĂ©en Ă la SantĂ© et Ă la SĂ©curitĂ© alimentaire Vytenis Andriukaitis, dans laquelle il attaque lâEFSA 36.
Manque de neutralitĂ© et conflits d’intĂ©rĂȘts au CIRC
Voir Kate Kelland, « Is your weed killer carcinogenic? », reuters.com, 18 avril 2016.
Christopher Portier, « Carcinogenicity of A Systematic Review of the Available Evidence », 21 novembre 2016.
Voir courriel du 22 janvier 2016 échangé pour la préparation de cette réunion. Les noms effacés dans ce document sont ceux de Francesco Forastiere, Ivan Rusyn et Hans Kromhout.
Voir The Risk-Monger, « La cupiditĂ©, les mensonges, et le glyphosate : les âPortier Papersâ », seppi.over-blog.com, 14 octobre 2017.
United States Disctrict Court, Northern District of California, « Roundup Products Liability Litigation. Deposition of Christopher Jude Portier, D. », New York, 5 septembre 2017.
Courriel de Christopher Portier, 9 novembre 2015.
« âŠworking to expose and challenge the privileged access and influence enjoyed by corporations and their lobby groups in EU policy making » (page de prĂ©sentation du CEO).
« One reason we are writing this factsheet to defend Dr Portier is because he helped us a lot in our work » (CEO, « Setting the record straight on false accusations: Dr Portierâs work on glyphosate and IARC », 19 octobre 2017. Voir aussi Seppi, « Portier et le CIRC : le CEO prĂ©tend remettre les pendules Ă lâheure… hilarant ! », seppi.over-blog.com, 23 octobre 2017.
Voir United States Disctrict Court, Northern District of California, « Roundup Products Liability Litigation. Expert Report of Charles W. Jameson, Ph.D., in Support of General Causation on Behalf of Plaintiffs », 12 mai 2017.
Dossier complet sur cette affaire réuni par Marcel Kuntz, « Glyphosate : pourquoi le CIRC a-t-il produit un classement aussi contestable ? », 28 mars 2019.
LâenquĂȘte a Ă©tĂ© menĂ©e par David Zaruk et rendue publique dans une sĂ©rie dâarticles, malheureusement difficiles Ă suivre. Les noms de Bernard Goldstein, Peter Infante et Martyn T. Smith sont citĂ©s comme consultants en litige dans le cadre de poursuites dans le cas du benzĂšne et membre du GT benzĂšne du CIRC (voir The Risk- Monger, « SlimeGate 3/7: The Tort-Tort Scam 2/4: The Benzene Bastards », risk-monger.com, 26 fĂ©vrier 2019).
Un courriel rendu public, signĂ© de Kathryn Guyton, responsable du CIRC, dit ainsi que le CIRC « nâencourage pas les participants Ă conserver les projets de travail ou les documents aprĂšs la publication de la monographie » (« does not encourage participants to retain working drafts or documents after the monograph has been published »). Voir Kate Kelland, « Exclusive: WHO cancer agency asked experts to withhold weedkiller documents », reuters.com, 25 octobre 2016.
Lettre de Christopher Wild Ă la Commission des sciences de la Chambre des reprĂ©sentants des Ătats-Unis, 11 janvier 2018.
Kate Kelland, « In glyphosate review, WHO cancer agency edited out ânon-carcinogenicâ findings », reuters.com, 19 octobre 2017.
Voir Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), « IARC rejects false claims in Reuters article (âIn glyphosate review, WHO cancer agency edited out ânon-carcinogenicâ findingsâ) », 24 octobre 2017.
Voir le courriel dâinvitation de Marie-Monique Robin Ă Aaron Blair, 18 aoĂ»t 2016.
Lâattitude agressive de Christopher Portier ne pouvait manquer dâattirer lâattention sur lui. Il est ainsi devenu de notoriĂ©tĂ© publique quâil a Ă©tĂ© rĂ©munĂ©rĂ© par lâEnvironmental Defense Fund (EDF) 37, une organisation amĂ©ricaine anti-pesticides, ce qui nâest pas condamnable en soi mais aurait mĂ©ritĂ© la transparence. Sa lettre au commissaire europĂ©en Vytenis Andriukaitis, par exemple, ne mentionne pas ce lien. La proximitĂ© de Portier avec des organisations anti-pesticides est aussi attestĂ©e par une prĂ©sentation quâil a faite au nom de la Health and Environmental Alliance (HEAL) lors dâune consultation de lâECHA 38 en 2016. Par ailleurs, en janvier 2016, trois autres membres du groupe de travail sur le glyphosate ont assistĂ© Portier lors dâune rĂ©union privĂ©e avec Vytenis Andriukaitis, oĂč les attaques contre lâEFSA ont Ă©tĂ© rĂ©itĂ©rĂ©es 39, ce qui suggĂšre une certaine connivence au sein du groupe de travail qui va au-delĂ des personnes Ă©voquĂ©es prĂ©cĂ©demment.
David Zaruk (sous l’alias « The Risk-Monger ») rĂ©vĂ©la des Ă©lĂ©ments plus graves 40 en sâappuyant sur une dĂ©position de Portier sous serment devant un tribunal des Ătats-Unis 41 : dans la semaine qui a suivi la publication de lâavis du CIRC sur le glyphosate, Portier a signĂ© un contrat avec deux cabinets dâavocats qui sâapprĂȘtaient Ă poursuivre Monsanto au nom de victimes dâun cancer attribuĂ© au glyphosate. La rĂ©munĂ©ration de Portier sâĂ©levait Ă au moins 160 000 dollars (jusquâen juin 2017) pour les premiers travaux prĂ©paratoires en tant que consultant en litige, frais de voyage en sus. Une clause de confidentialitĂ© stipulait que Portier devait sâabstenir de dĂ©clarer cet emploi Ă des tiers. Les courriels fournis lors de la dĂ©position rĂ©vĂšlent Ă©galement le rĂŽle important que lâintĂ©ressĂ© sâest attribuĂ© aprĂšs lâavis du CIRC : dans un courriel adressĂ© Ă cet organisme, Portier sâengageait Ă protĂ©ger la rĂ©putation du CIRC et de sa monographie sur le glyphosate, et Ă ne pas laisser les avis du BfR et lâEFSA lâaffaiblir 42. La phrase « I do not intend to let this happen » (« Je ne laisserai pas cela arriver ») Ă©crite dans ce courriel ainsi que sa motivation de lobbyiste Ă©voquĂ©e prĂ©cĂ©demment sâĂ©clairent dâune lumiĂšre particuliĂšre si lâon prend en compte ses liens avec des avocats exploitant le classement du CIRC. Portier a en effet reconnu lors de son audition quâil avait travaillĂ© pour le cabinet Lundy Lundy Soileau & South deux mois avant mars 2015, soit avant la date de son implication dans le groupe de travail du CIRC sur le glyphosate.
Le Corporate Europe Observatory (CEO), un groupe dâinfluence « visant Ă exposer et contester lâaccĂšs et lâinfluence privilĂ©giĂ©s dont jouissent les entreprises et leurs groupes de pression dans lâĂ©laboration des politiques de lâUE 43 » et qui participe Ă diverses campagnes de lâĂ©cologie politique (contre les biotechnologies, les pesticides, lâĂ©nergie nuclĂ©aire par exemple), est montĂ© au crĂ©neau pour dĂ©fendre Portier, expliquant quâ« une des raisons pour lesquelles nous Ă©crivons cette fiche dâinformation pour dĂ©fendre le Dr Portier est quâil nous a beaucoup aidĂ©s dans notre travail 44 ». Les auditions rĂ©vĂ©lĂšrent par ailleurs un conflit dâintĂ©rĂȘts avec Charles William Jameson, membre du groupe de travail du CIRC sur le glyphosate, rĂ©munĂ©rĂ© lui aussi pour produire un rapport dâexpert Ă lâappui des plaintes sur la base de la classification du glyphosate par ce groupe de travail, pour un taux horaire de 400 dollars 45.
Nombre de documents rĂ©vĂšlent dâautres liens dâintĂ©rĂȘts ainsi quâun manque de neutralitĂ© Ă©vident de la part de plusieurs membres du groupe de travail du CIRC et mettent au jour ses mĂ©thodes de travail contestables 46. Ăgalement troublants sont les liens d’intĂ©rĂȘts entre experts impliquĂ©s dans des travaux antĂ©rieurs du CIRC et des cabinets dâavocats, comme cela semble ĂȘtre le cas pour le groupe de travail sur le benzĂšne en 2009 47.
La non-transparence du CIRC quant Ă son avis sur le glyphosate interroge. La journaliste Kate Kelland a pointĂ© le refus du CIRC de rendre publics les documents du groupe de travail ayant abouti au classement du glyphosate 48. Lâancien directeur du CIRC, Christopher Wild, a Ă©galement refusĂ© dâassister Ă lâaudition de la Commission des sciences de la Chambre des reprĂ©sentants des Ătats-Unis sur le fonctionnement du CIRC et a Ă©crit une lettre Ă cette commission dans laquelle il dĂ©clarait quâil « serait reconnaissant » si les « autoritĂ©s appropriĂ©es » nâexigeaient pas la transparence du CIRC et ne tentaient pas dâaccĂ©der Ă ses documents et courriels confidentiels, ajoutant souhaiter lâ« immunitĂ© » pour cette organisation 49. Kate Kelland a aussi publiĂ© une enquĂȘte qui montre que, entre une version dite draft et le rapport publiĂ© (published report) de la monographie du CIRC sur le glyphosate, il existe plusieurs passages modifiĂ©s, ce qui nâest pas anormal mais qui, plus Ă©tonnamment, vont tous dans le mĂȘme sens : accentuer la conclusion du classement cancĂ©rogĂšne de cet herbicide 50. Si le CIRC a rĂ©pondu 51, la vĂ©rification de ses explications se heurte toujours au manque de transparence de ses travaux.
Il faut enfin mentionner que Kathryn Guyton, responsable du CIRC, qui avait acceptĂ© de tĂ©moigner en 2016 devant le simulacre de justice appelĂ© « Tribunal international Monsanto », mais n’avait pas reçu lâautorisation de lâOMS de sây rendre, proposa Ă Marie-Monique Robin, une organisatrice, anti-Monsanto notoire, de sâadresser Ă Aaron Blair (prĂ©sident du groupe de travail sur le glyphosate), non tenu au devoir de rĂ©serve 52.
Un point clĂ© dans l’avis du CIRC : les lymphomes non hodgkiniens
Une variable (par exemple une autre substance) est un facteur de confusion si elle est liĂ©e Ă lâexposition Ă©tudiĂ©e (ici au glyphosate) et si elle est associĂ©e Ă la maladie chez les sujets non exposĂ©s.
Des Ă©tudes Ă©pidĂ©miologiques observationnelles se sont intĂ©ressĂ©es aux possibles liens entre glyphosate et risque accru de cancer chez leurs utilisateurs. Il est bien connu que ces types de travaux sont sujets aux biais et aux erreurs, notamment en raison des facteurs dits de confusion 53. Il nâest donc pas surprenant dâobtenir des rĂ©sultats contradictoires : certaines Ă©tudes concluent Ă un lien entre glyphosate et cancer, dâautres indiquent une incidence plus faible de cancer pour les personnes en lien avec cet herbicide.
Chaque point reprĂ©sente une Ă©tude qui a Ă©valuĂ© le risque relatif de dĂ©velopper un cancer entre les personnes exposĂ©es au glyphosate par rapport Ă celles qui ne lâont pas Ă©tĂ©. Les points sur le cĂŽtĂ© gauche de la ligne bleue (valeurs < 1) signifient quâen moyenne, les personnes exposĂ©es au glyphosate Ă©taient moins susceptibles de contracter ce type de cancer. Les points Ă droite de la ligne bleue (valeurs > 1) signifient que les personnes exposĂ©es au glyphosate Ă©taient plus susceptibles de contracter ce type de cancer. Les intervalles de confiance (lâincertitude associĂ©e Ă lâestimation du risque) ne sont pas reprĂ©sentĂ©s sur ce graphique.
Exemples dâĂ©tudes Ă©pidĂ©miologiques liant la survenue de divers types de cancer et lâexposition au glyphosate
Source : Andrew Kniss, « Glyphosate and cancer â revisited », 11 aoĂ»t 2018.
Par exemple, les biais de mĂ©morisation : un sujet atteint dâune pathologie (« cas ») peut se souvenir davantage des expositions passĂ©es quâun sujet non touchĂ© par la pathologie (« tĂ©moin »).
Voir Philippe Stoop, art. cit.
Voir Hervé Le Bars, art. cit.
Voir Philippe Stoop, « Pesticides et cancers chez les agriculteurs : la fuite en avant vers lâirrĂ©futabilitĂ© (premiĂšre partie) », europeanscientist.com, 17 juillet 2018.
Voir John Acquavella, David Garabrant, Gary Marsh, Tom Sorahan et Douglas Weed, « Glyphosate epidemiology expert panel review: a weight of evidence systematic review of the relationship between glyphosate exposure and non-Hodgkinâs lymphoma or multiple myeloma », Critical Reviews in Toxicology, vol. 46, suppl. 1, septembre 2016, p. 28-43.
Voir Gabriella Andreotti et al., « Glyphosate Use and Cancer Incidence in the Agricultural Health Study », Journal of the National Cancer Institute, vol. 110, n° 5, mai 2018, p. 509-516.
Voir The Risk-Monger, « Glyphosate: How to fix IARC », 27 septembre 2017. Cet article montre que, au moins dans le cas de la Monographie 118 sur les Ă©manations de soudure, le CIRC a pris en compte des donnĂ©es non publiĂ©es. Un document fait Ă©tat dâun engagement de confidentialitĂ© pour permettre la consultation de ces donnĂ©es.
Voir Kate Kelland, « Cancer agency left in the dark over glyphosate evidence », reuters.com, 14 juin 2017.
Voir Occupational Cancer Research Center, « North American Pooled Project: pesticides, agricultural exposures, and cancer », 2013.
Sâil semble improbable que ces derniĂšres Ă©tudes reflĂštent la rĂ©alitĂ©, cela confirme quâune analyse critique de lâensemble des recherches est nĂ©cessaire, avec identification de leurs biais Ă©ventuels et de leurs limites. Câest donc une affaire de spĂ©cialistes.
Nombre de travaux (voir graphique page prĂ©cĂ©dente) semblent indiquer (de maniĂšre prĂ©dominante, mais avec les rĂ©serves exprimĂ©es ci-dessus) un lien positif entre le glyphosate et les lymphomes non hodgkiniens (LNH), qui sont des cancers du systĂšme immunitaire, plus prĂ©cisĂ©ment du systĂšme lymphatique. Câest cette association que le groupe de travail du CIRC a retenue, en parlant de « preuves limitĂ©es » mais qui ont eu un poids non nĂ©gligeable dans sa dĂ©cision de classement.
Si lâon examine les dĂ©tails, il apparaĂźt que ces « preuves limitĂ©es » proviennent de quatre Ă©tudes Ă©pidĂ©miologiques de type cas-tĂ©moins et rĂ©trospectives. Ce type de recherche est soumis Ă des biais bien connus 54 et le niveau de preuves de ces quatre Ă©tudes est trĂšs faible 55. Par ailleurs, dix-sept autres travaux de recherche montrent lâabsence de risque cancĂ©rigĂšne pour l’ĂȘtre humain 56. Les Ă©tudes de type « cohortes » (suivi de sujets dans le temps, appelĂ© Ă©tude statistique prospective de type longitudinal), considĂ©rĂ©es comme moins biaisĂ©es 57, nâindiquent pas de lien entre glyphosate et cancer. Des chercheurs considĂšrent lâĂ©tude prospective Agricultural Health Study (AHS), publiĂ©e en 2005, comme la seule Ă©valuation fiable du risque LNH pour les utilisateurs du glyphosate 58. Cette Ă©tude indĂ©pendante, uniquement financĂ©e par des fonds publics, fut menĂ©e sur plus de 50.000 agriculteurs et nâidentifie aucun surrisque de cancer chez les utilisateurs du glyphosate. Si deux limites sont Ă relever â le nombre relativement faible de cas et sa durĂ©e de suivi de moins dâune dĂ©cennie â, cela nâempĂȘche pas une bonne puissance statistique. Le CIRC sâest ainsi appuyĂ© sur les rĂ©sultats les plus fiables, ceux de lâAHS (tels que publiĂ©s en 2005), mais aussi sur des Ă©tudes moins fiables. La poursuite de lâAHS leva les limites Ă©voquĂ©es et confirma lâabsence de lien entre glyphosate et LNH 59. Le CIRC expliqua nâavoir pas tenu compte de ces derniers rĂ©sultats car non publiĂ©s dans un journal scientifique au moment des discussions sur le glyphosate.
Il apparaĂźt nĂ©anmoins que le CIRC nâa pas toujours suivi cette rĂšgle quand des donnĂ©es non publiĂ©es lui Ă©taient connues 60 et, en rĂ©alitĂ©, les donnĂ©es non encore publiĂ©es de lâAHS Ă©taient connues. En effet, Aaron Blair, retraitĂ© du National Cancer Institute aux Ătats-Unis, prĂ©sident du groupe de travail du CIRC sur le glyphosate, Ă©tait impliquĂ© au moins dans la premiĂšre phase de lâĂ©tude AHS. Les documents judiciaires citĂ©s un peu plus haut ont rĂ©vĂ©lĂ© que Blair savait que les nouvelles donnĂ©es de lâAHS nâavaient trouvĂ© aucun lien entre surrisque de cancer et exposition au glyphosate. Dans sa dĂ©position sous serment, il a Ă©galement dĂ©clarĂ© que ces donnĂ©es non prises en compte auraient modifiĂ© lâanalyse du CIRC, câest-Ă -dire auraient rendu moins probable que le glyphosate remplisse les critĂšres pour ĂȘtre classĂ© comme « probablement cancĂ©rigĂšne 61 ».
Par ailleurs, Aaron Blair Ă©tait impliquĂ© dans une autre Ă©tude non publiĂ©e, le North American Pooled Project 62, qui arrivait aux mĂȘmes conclusions que lâAHS. Blair nâen a pas informĂ© le groupe de travail sur le glyphosate et lâa laissĂ© voter en faveur dâune association entre exposition au glyphosate et cancer. Il a lui-mĂȘme votĂ© en ce sens alors quâil savait que câĂ©tait faux.
Autres mises en cause scientifiques du glyphosate
Pour la rĂ©futation dâun article dâAnthony Samsel et Stephanie Seneff, « Glyphosate, pathways to modern diseases II: Celiac sprue and gluten intolerance » (Interdisciplinary Toxicology, 6, n° 4, dĂ©cembre 2013, 159-184), voir Lise LoumĂ©, « IntolĂ©rance au gluten : le dĂ©sherbant de Monsanto en cause ? », sciencesetavenir.fr, 30 avril 2014. Le manque de crĂ©dibilitĂ© de ces deux chercheurs est tel que mĂȘme des collaborateurs de Gilles-Ăric SĂ©ralini, peu suspects dâĂȘtre favorables aux pesticides, rĂ©futent leurs allĂ©gations (voir Hank Campell, « MĂȘme pas faux : Seneff et Samsel dĂ©mystifiĂ©s par lâĂ©quipe de SĂ©ralini », seppi.over-blog.com, 27 dĂ©cembre 2017).
Voir « âLe glyphosate nâa rien Ă faire dans la chaĂźne alimentaireâ », interview de Monika KrĂŒger par Martin Forter, Ecoscope, n° 3/15, septembre 2015, 4-6.
Voir Lene NÞrby Nielsen et al., « Glyphosate has limited short-term effects on commensal bacterial community composition in the gut environment due to sufficient aromatic amino acid levels », Environmental Pollution, 233, février 2018, p. 364-376.
« [The] residues of this active substance were found at extremely variable concentrations in different organs and tissues of these In the absence of any control group and taking into account the rather low dietary exposure of the sows and the results of a multitude of developmental studies, this assumption is not sufficiently substantiated to be relied upon » (EFSA, « Evaluation of the impact of glyphosate and its residues in feed on animal health », European Food Safety Authority Journal, revue en ligne, vol. 16, n° 5, mai 2018).
« The small amount of ingested glyphosate [âŠ] is not expected to bind trace elements to such an extent that clinical signs might Furthermore, this study presented major methodological deficiencies (e.g. the absence of a control group) severely affecting its reliability » (ibid.).
Monika KrĂŒger a ainsi participĂ© comme « tĂ©moin » au simulacre de justice du « Tribunal international Monsanto » (La Hague, 15-16 octobre 20136). Voir sa contribution, « Glyphosate detection in urines, organs and muscles of food animal and in urines of humans », Memo n° 9).
Sur cette affaire, voir Marcel Kuntz, Lâaffaire SĂ©ralini. Lâimpasse dâune science militante, Fondation pour lâinnovation politique, juin 2019.
Les tests biochimiques ELISA reposent sur la fixation sur la cible dâun anticorps capable de la reconnaĂźtre, fixation donnant ensuite lieu Ă un signal qui sera visualisĂ©.
Lâexamen des figures de la publication amĂšne Ă douter de la validitĂ© de cette allĂ©gation. Voir Monika KrĂŒger et al. , « Detection of Glyphosate Residues in Animals and Humans », Journal of Environmental & Analytical Toxicology, revue en ligne, vol. 4, n° 2, 2014.
Les pesticides en gĂ©nĂ©ral et le glyphosate en particulier ont, de longue date, inspirĂ© diverses Ă©tudes scientifiques. Les publications faisant Ă©tat dâeffets dĂ©lĂ©tĂšres varient en qualitĂ© : certaines sont Ă prendre en compte, dâautres ont une portĂ©e limitĂ©e, sans compter les dĂ©monstrations fantaisistes. DâoĂč lâimportance du travail des agences officielles, et de leur neutralitĂ©, pour sĂ©parer le bon grain de lâivraie.
Dans la catĂ©gorie des dĂ©monstrations fantaisistes, sans prĂ©tendre ĂȘtre exhaustif, on peut citer la sĂ©rie de publications « Pathways to Modern Diseases » dâAnthony Samsel et Stephanie Seneff, qui avancent un lien entre exposition au glyphosate et dĂ©sordres intestinaux, obĂ©sitĂ©, diabĂštes, maladies cardiaques, dĂ©pression, autisme, infertilitĂ©, cancers et Alzheimer, etc.
Lâaffiliation de Stephanie Seneff au Massachusetts Institute of Technology (MIT) lui a fourni un semblant de crĂ©dibilitĂ© dans la presse, mais cette chercheuse nâa en rĂ©alitĂ© aucune expĂ©rience dans le domaine. Ces deux auteurs nâont rĂ©alisĂ© aucune Ă©tude, se contentant de corrĂ©lations spĂ©culatives, sans preuves 63.
Il faut Ă©galement citer les travaux de la vĂ©tĂ©rinaire allemande Monika KrĂŒger, spĂ©cialiste en microbiologie et des maladies infectieuses chez les animaux. KrĂŒger estime que le glyphosate est responsable dâaltĂ©rations chez des animaux de ferme 64. Elle a montrĂ© un effet du glyphosate sur des pathogĂšnes potentiels et des bactĂ©ries bĂ©nĂ©fiques de la flore intestinale de poulets. Cet herbicide peut effectivement affecter potentiellement le mĂ©tabolisme de certaines bactĂ©ries, un sujet dâĂ©valuation des risques. Cependant, lâĂ©tude de KrĂŒger Ă©tait uniquement in vitro. Il faut mentionner quâun tel effet nâa pas Ă©tĂ© retrouvĂ© chez les bactĂ©ries intestinales de rats exposĂ©s Ă des doses fortes de glyphosate 65. La question reste donc ouverte.
Monika KrĂŒger a ensuite publiĂ© une Ă©tude qui Ă©tudie la prĂ©sence de glyphosate dans des porcelets atteints de malformations dans une ferme danoise. La faiblesse de ce travail rĂ©side dans lâabsence de dĂ©monstration de lien de cause Ă effet. LâEFSA note ainsi que « les rĂ©sidus ont simplement Ă©tĂ© trouvĂ©s Ă des concentrations extrĂȘmement variables chez ces animaux [et quâ] en lâabsence de groupe tĂ©moin et compte tenu de lâexposition alimentaire plutĂŽt faible des truies et des rĂ©sultats dâune multitude dâĂ©tudes dĂ©veloppementales, cette hypothĂšse nâest pas suffisamment Ă©tayĂ©e pour ĂȘtre invoquĂ©e 66 ». En effet, pourquoi un tel effet nâest-il pas observĂ© ailleurs, aux Ătats-Unis par exemple ?
Monika KrĂŒger a Ă©galement dĂ©tectĂ© du glyphosate chez des vaches laitiĂšres au Danemark, dont les teneurs seraient corrĂ©lĂ©es avec des changements biochimiques sanguins chez ces animaux, que la chercheuse attribue Ă lâeffet de chĂ©lation du glyphosate.
LâEFSA juge « que la faible quantitĂ© de glyphosate ingĂ©rĂ©e [âŠ] ne devrait pas se lier aux oligo-Ă©lĂ©ments Ă un point tel que des signes cliniques pourraient apparaĂźtre. De plus, cette Ă©tude a prĂ©sentĂ© des lacunes mĂ©thodologiques majeures (par exemple lâabsence de groupe tĂ©moin) affectant gravement sa fiabilitĂ© 67 ».
Tout cela nâa pas empĂȘchĂ© Monika KrĂŒger dâacquĂ©rir une certaine renommĂ©e chez les activistes anti-OGM et anti-glyphosate. Elle est elle-mĂȘme considĂ©rĂ©e comme une militante opposĂ©e Ă ce produit 68, se basant sur ses Ă©tudes pourtant rĂ©futĂ©es, ce qui nâest pas sans rappeler le phĂ©nomĂšne SĂ©ralini en France 69. Lâinfluence de KrĂŒger bondit encore suite Ă lâune de ses publications affirmant valider un test ELISA (enzyme-linked immunosorbent assay, « dosage dâimmunoadsorption par enzyme liĂ©e ») 70 du fabricant Abraxis (Ătats-Unis) pour la dĂ©tection du glyphosate dans les urines. Cette publication affirme trouver plus de glyphosate dans les urines de personnes sâalimentant de maniĂšre conventionnelle que chez celles consommant des produits de lâagriculture biologique, et pareillement chez des personnes chroniquement malades par rapport Ă des personnes en bonne santĂ© 71. Suite Ă cette publication, KrĂŒger a cofondĂ© un laboratoire de dĂ©tection du glyphosate dans les urines.
L’affaire du glyphosate dans les urines
Nicole Sagener, « Les trois quarts des Allemands contaminés au glyphosate », euractiv.fr, 7 mars 2016.
Stéphane Foucart, « Les trois quarts des Allemands seraient exposés au glyphosate », lemonde.fr, 8 mars 2016.
Voir Ludger WeĂ, « Comment on abuse des nourrissons pour les campagnes politiques », seppi.over-blog.com, 19 mars 2016.
Voir Gil RiviÚre-Wekstein, « BioCheck, un laboratoire aux curieuses analyses », agriculture-environnement.fr, 21 février 2019.
Au sujet de cette affaire, voir lâenquĂȘte de Gil RiviĂšre-Wekstein, Glyphosate, lâimpossible dĂ©bat. Intox, mensonges et billets verts, Le Publieur, 2020. Voir aussi GĂ©raldine Woessner, « Preuve Ă lâappui : les glyphotests sont bidon ! », lepoint.fr, 19 dĂ©cembre 2019.
Collectif RĂ©soâthem, « Controverses autour du glyphosate et de ses impacts », mai 2019, p. 9.
Ibid., p. 6-7 et 10-11.
LancĂ©e en 2016 en Allemagne, une campagne de la Fondation Heinrich-Böll (affiliĂ©e aux Verts allemands) rĂ©vĂšle « une vĂ©ritĂ© inquiĂ©tante : 99,6% des Allemands sont contaminĂ©s au glyphosate 72 ». La presse française parla de cette « mobilisation citoyenne 73 ». Des eurodĂ©putĂ©s se prĂȘteront Ă ces dĂ©tections, accrĂ©ditant lâidĂ©e dâune contamination universelle de la population par cet herbicide. Plus anxiogĂšne encore : le lait maternel serait aussi contaminĂ© 74.
En France, une mĂȘme campagne, sous le nom de « Pisseurs volontaires », par analogie aux « Faucheurs volontaires » destructeurs dâOGM, est lancĂ©e en avril 2017. Des milliers de volontaires sây sont associĂ©s, dont des vedettes du show-business. Les analyses sont effectuĂ©es dans lâentreprise de Monika KrĂŒger et les rĂ©sultats se rĂ©vĂšlent toujours positifs. Il est exigĂ© des autoritĂ©s lâinterdiction de tous les pesticides* (de synthĂšse uniquement, puisque les pesticides utilisĂ©s en agriculture biologique ne sont jamais visĂ©s par les campagnes « anti-pesticides »). Des plaintes sont dĂ©posĂ©es.
Le fait que ces tests donnent toujours 100% de rĂ©sultats positifs est cependant en contradiction avec dâautres Ă©tudes scientifiques75. De plus, il est connu de tous les spĂ©cialistes quâun anticorps peut Ă©galement se fixer sur dâautres molĂ©cules, notamment si elles sont abondantes, et donc produire des faux positifs dans les tests ELISA systĂ©matiquement utilisĂ©s. Ces derniers ont Ă©tĂ© validĂ©s pour un milieu simple comme les eaux, par exemple avant leur captation, mais pas pour un milieu plus complexe comme lâurine (sauf par Monika KrĂŒger). Une dĂ©tection reposant sur une sĂ©paration chromatographique, associĂ©e Ă la spectromĂ©trie de masse, dite LC/MS-MS*, est la plus fiable.
La non-fiabilitĂ© des tests utilisĂ©s dans cette campagne militante sera Ă©tablie lorsque des agriculteurs prendront lâinitiative de se faire dĂ©tecter par les deux mĂ©thodes en parallĂšle, les analyses LC/MS-MS donnant des rĂ©sultats en contradiction avec ceux des tests ELISA 76. La campagne a nĂ©anmoins portĂ© ses fruits.
Ainsi, un document destinĂ© Ă lâenseignement agricole et disponible via lâorganisme officiel Educagri affirme que « les enquĂȘtes en France donnent 100% de prĂ©sence dans les urines 77 » et reprend dâautres infox en citant, par exemple, Ă plusieurs reprises les travaux de SĂ©ralini ou encore de Samsel et Seneff 78.
Réflexions sur la « science » parallÚle
PrĂ©cisons ici que le propos de lâauteur nâest pas de condamner ici le militantisme, qui a ses lettres de noblesse, mais dâanalyser des dĂ©marches nouvelles dans lâhistoire des sciences.
Voir Marcel Kuntz, « Sciences et fausses sciences », marcel-kuntz-ogm.fr, 9 janvier 2011.
Alexandre Moatti, Postures, dogmes, idéologies, Odile Jacob, 2013.
Voir « CRIIGEN (ComitĂ© de recherche et dâinformation indĂ©pendantes sur le gĂ©nie gĂ©nĂ©tique) », ecolopedia.fr, 5 mars 2019.
« The Collegium Ramazzini is an independent, international academy founded in 1982 by Irving Selikoff, Cesare Maltoni and other eminent scientists. It is comprised of 180 internationally renowned experts in the fields of occupational and environmental health. The mission of the Collegium Ramazzini is to advance the study of occupational and environmental health issues » (« About Mission »). Il ne sâagit pas ici de dĂ©nigrer tout le travail effectuĂ©, notamment aprĂšs la crĂ©ation du Collegium Ramazzini en 1982, mais dâillustrer une tendance de plus en plus frĂ©quente de dissĂ©mination mĂ©diatique de messages systĂ©matiquement alarmistes et dâentraĂźnement, par effet de groupe, dâautres scientifiques dans cette vision du monde.
Voir Citizens for Science in Pesticide Regulation-A European Coalition, « Science rigoureuse, alimentation sĂ»re et environnement Un Manifeste », citizens4pesticidereform.eu, s.d. p. 8 et The Risk-Monger, « Lâarrogance de lâignorance : pourquoi le manifeste des activistes est manifestement faux », seppi.over-blog.com, 6 novembre 2018.
Pour la rĂ©futation dâune Ă©tude sur lâaspartame, voir EFSA Panel on Food Additives and Nutrient Sources added to Food (ANS), « Statement on two reports published after the closing date of the public consultation of the draft Scientific Opinion on the re-evaluation of aspartame (E 951) as a food additive », European Food Safety Authority Journal, revue en ligne, 11, n° 12, dĂ©cembre 2013. Pour la rĂ©futation dâune autre Ă©tude portant sur un autre Ă©dulcorant, voir Nicolas GuggenbĂŒhl, « CancĂ©rigĂšne, le sucralose ? Non, rĂ©affirme lâEFSA », foodinaction.com, s.d., et dâune Ă©tude sur les radiofrĂ©quences, voir International Commission on Non-Ionizing Radiation (ICNIRP),« ICNIRP note on recent animal carcinogenesis studies », icnirp.org, 4 septembre 2018.
Le concept de « science parallĂšle » est nĂ© Ă la suite de dĂ©marches militantes 79, anti-OGM, ayant une apparence scientifique mais qui est au service planifiĂ© dâun projet politique et qui vise Ă remplacer les scientifiques, notamment pour lâĂ©valuation des risques, par des « experts » mĂ©diatisĂ©s, sympathisants du projet politique 80. Ces experts peuvent ĂȘtre autoproclamĂ©s ou, au contraire, des scientifiques reconnus par ailleurs. Dans ce dernier cas, le concept rejoint celui dâ« alterscience », dĂ©veloppĂ© par Alexandre Moatti : des personnes formĂ©es Ă la science mobilisent leurs connaissances en faveur de thĂ©ories alternatives, de reconstruction de disciplines, Ă des fins idĂ©ologiques ou personnelles 81. Ce concept dâ« alterscience » implique des personnes qui, seules contre toute la communautĂ© scientifique, prĂ©tendent avoir raison. Mais, aujourdâhui, cette notion du chercheur solitaire est dĂ©passĂ©e puisquâil existe nombre dâorganisations activistes Ă coloration scientifique, comme le ComitĂ© de recherche et dâinformation indĂ©pendantes sur le gĂ©nie gĂ©nĂ©tique (Criigen 82) et ses Ă©quivalents dans dâautres pays. On peut ainsi citer le Collegium Ramazzini, qui se prĂ©sente comme « une acadĂ©mie internationale indĂ©pendante fondĂ©e en 1982 par Irving J. Selikoff, Cesare Maltoni et dâautres scientifiques Ă©minents. Il est composĂ© de 180 experts de renommĂ©e internationale dans les domaines de la santĂ© au travail et de lâenvironnement.
La mission du Collegium Ramazzini est de faire progresser lâĂ©tude des questions de santĂ© au travail et environnementale 83 ». Dans la liste de ses membres on retrouve Aaron Blair et Christopher Portier, ainsi que trois experts citĂ©s prĂ©cĂ©demment dans le dossier du benzĂšne du CIRC. Dans le conglomĂ©rat Ramazzini, on croise Ă©galement lâIstituto Ramazzini, possĂ©dant un laboratoire de recherche en Italie, qui nâhĂ©site pas apposer son logo Ă cĂŽtĂ© de celui dâassociations du monde de lâĂ©cologie politique 84. De plus, certains de ses travaux ont fait lâobjet de rĂ©futations 85.
Lorsque leurs thĂšses sont contredites par les agences officielles dâĂ©valuation des risques, les organisations « anti- » sâapproprient volontiers les rĂ©sultats de telles structures scientifico-militantes. Eu Ă©gard Ă lâimportance quâont prise dans la sociĂ©tĂ© les thĂšses alarmistes en matiĂšre de santĂ© et dâenvironnement, il nâest pas surprenant que des scientifiques adhĂšrent aussi Ă une telle vision du monde et que certains dâentre eux apportent leur concours Ă des dĂ©marches qui nâont pas le respect des faits comme prioritĂ©. Dans un tel contexte, il nâapparaĂźt pas inconcevable que de tels scientifiques puissent se retrouver en nombre dans des groupes de travail du CIRC.
La multiplication des allégations erronées pose évidemment problÚme en termes de gestion des risques par les pouvoirs publics et de perception par le public. De plus, la mise en avant médiatique des organisations de la « science » parallÚle est souvent associée à des campagnes visant à discréditer les agences officielles.
Mises en cause d’une agence scientifique allemande au sujet du glyphosate
Voir Pesticide Action Netwotk Europe, « Environmental NGOs press charges against Monsanto, German Government institute and European Food Safety Authority », 2 mars 2016 et « #Glyphosate: Environmental organisations press charges against Monsanto, BfR and EFSA for assessment of glyphosate », eureporter.co, 2 mars 2016.
Pierre Morel, Mauricio RabuffettiâŠ, op. cit.
Ibid. , 27â39â Ă 28â00â. Mal rĂ©digĂ©e par le BfR, cette phrase est quasiment incomprĂ©hensible : « Due to the large number of submitted toxicological studies, the RMS was not able to report the original studies in detail and an alternative approach was taken instead. The study descriptions and assessments as provided by GTF were amended by deletion of redundant parts (such as the so-called âexecutive summariesâ) and new enumeration of tables » (« Renewal Assessment Report. Glyphosate⊠», art. cit., p. 1).
« The technical databases that have been used for the literature search include:⊠» (« Renewal Assessment Glyphosate⊠», art. cit., p. 1).
« Additional publications cited in a recent document prepared by the NGO âEarth Open Sourceâ⊠» ibid.
Bundesinstitut fĂŒr Risikobewertung (BfR), « Frequently asked questions on the procedure for the re-assessment of glyphosate within the framework of the EU active substance review », 12 novembre 2015.
Voir Alerte environnement, « Recette pour faire un documentaire sur les pesticides », alerte-environnement.fr, 19 février 2016.
Voir Claire Robinson, « Glyphosate: Expert finds BfR guilty of plagiarism from Monsanto », gmwatch.org, 11 octobre 2017, et Dr Stefan Weber, « Expert opinion on adherence to the rules of good scientific practice in the subsections âB.6.4.8 Published data (released since 2000)â⊠», 30 septembre 2017.
Voir « Criminal complaint filed against EU authorities after glyphosate approval », gmwatch.org, 5 décembre 2017.
Voir StĂ©phane Foucart, « Glyphosate : lâexpertise europĂ©enne truffĂ©e de copiĂ©s-collĂ©s de documents de Monsanto », lemonde.fr, 16 septembre 2017 (en accĂšs rĂ©servĂ©) ; Id., « Environnement : âLes industriels auraient intĂ©rĂȘt Ă avoir face Ă eux un contre-pouvoir scientifique plus fortâ », lemonde.fr, 30 septembre 2017 (en accĂšs rĂ©servĂ©) ; StĂ©phane Foucart et StĂ©phane Horel, « Glyphosate : rĂ©vĂ©lations sur les failles de lâexpertise europĂ©enne », lemonde.fr, 26 novembre 2017 (en accĂšs rĂ©servĂ©) ; StĂ©phane Horel, « Glyphosate : les ONG portent plainte contre les agences dâexpertise europĂ©ennes », lemonde.fr, 4 dĂ©cembre 2017; Id., « Au Parlement europĂ©en, les impasses de la commission pesticides », lemonde.fr, 16 mai 2018 (en accĂšs rĂ©servĂ©) ; StĂ©phane Foucart, « Glyphosate : les autoritĂ©s sanitaires ont plagiĂ© Monsanto », lemonde.fr, 15 janvier 2019 (en accĂšs rĂ©servĂ©).
BfR, « Glyphosate: BfR has reviewed and assessed the original studies of the applicants in depth », BfR Communication no 028/2017, 15 septembre 2017.
BfR, « Glyphosate assessment: BfR rejects plagiarism accusations », bund.de, 20 septembre 2017.
Le BfR est lâagence en charge au nom de lâĂtat membre rapporteur (RMS en anglais) du glyphosate, en lâoccurrence lâAllemagne. Une premiĂšre campagne visant Ă discrĂ©diter cette agence affirma quâelle nâavait pris en compte que les documents fournis par les industriels regroupĂ©s dans la Glyphosate Task Force (GTF). Cette campagne a Ă©tĂ© appuyĂ©e par une annonce de dĂ©pĂŽt de plainte de six organisations anti-pesticides et reprise par certains mĂ©dias 86. Ces allĂ©gations reposent sur une interprĂ©tation dâun document de dĂ©cembre 2013 87, rendant compte de lâĂ©valuation du BfR, lequel est montrĂ© en partie dans le reportage « Pesticides : la malĂ©diction du soja » diffusĂ© dans lâĂ©mission EnvoyĂ© spĂ©cial 88 : la page 1 y est montrĂ©e Ă lâĂ©cran, puis lâune de ses phrases est grossie et prĂ©sentĂ©e comme la preuve de lâutilisation exclusive des donnĂ©es de la GTF 89. Ne sont pas grossies en revanche, et donc illisibles Ă lâĂ©cran, les phrases de la mĂȘme page qui expliquent que le BfR a aussi procĂ©dĂ© Ă une analyse indĂ©pendante de la littĂ©rature scientifique 90 et examinĂ© les publications rĂ©fĂ©rencĂ©es dans un document dâune organisation proche de lâĂ©cologie politique 91. Câest ce quâa expliquĂ© le BfR dans un communiquĂ© de novembre 2015 92, ce qui nâa pas dissuadĂ© France 2 de diffuser son documentaire en fĂ©vrier 2016, lequel contient par ailleurs dâautres inexactitudes, dont la reprise sans critique des thĂšses de KrĂŒger Ă©voquĂ©es prĂ©cĂ©demment 93.
Une variante de cette campagne fut lancĂ©e fin 2017, dans un rapport commanditĂ© par Helmut Burtscher-Schaden, membre de lâorganisation Ă©cologiste autrichienne Global 2000, qui accuse le BfR dâavoir plagiĂ©, câest-Ă -dire simplement fait un copier-coller de son rapport Ă partir des manuscrits de la GTF. Ă premiĂšre vue, ces accusations pouvaient sembler crĂ©dibles puisquâelles sont lâĆuvre dâun certain Dr Stefan Weber, un spĂ©cialiste de la recherche de plagiats 94. Cette campagne fut de nouveau appuyĂ©e par une annonce de dĂ©pĂŽt de plainte 95 et les allĂ©gations de plagiat furent largement relayĂ©es par la presse internationale et, en France, le journal Le Monde y a mĂȘme consacrĂ© pas moins de six articles entre 2017 et 2019 96. Pourtant, le BfR avait expliquĂ© sa mĂ©thode le 15 septembre 2017 97, puis rĂ©futĂ© les accusations de plagiat dĂšs le 20 septembre 2017 98. Pour des raisons de transparence, le BfR a bien mentionnĂ© les descriptions dĂ©taillĂ©es des Ă©tudes des demandeurs dâautorisation de mise sur le marchĂ©. La loi oblige ces derniers Ă rĂ©aliser ces Ă©tudes et le BfR avait mission de les Ă©valuer. Il a ainsi rendu compte de ses propres commentaires Ă leur sujet, en italique dans son rapport, juste sous les descriptions des industriels. La mĂ©thode du BfR, certes maladroite dans sa prĂ©sentation mais reconnue dans les procĂ©dures dâĂ©valuation, nâest donc en rien rĂ©ductible Ă un simple acquiescement devant les Ă©tudes de la GTF.
L’avis scientifique europĂ©en sur le glyphosate
Voir EFSA, « LâĂ©valuation des risques expliquĂ©e par lâEFSA. Glyphosate », abstract, septembre 2019.
« The weight of evidence indicates that glyphosate does not haveendocrine disrupting properties » (EFSA, « Peer review of the pesticide risk assessment of the potential endocrine disrupting properties of glyphosate », European Food Safety Authority Journal, revue en ligne, vol. 15, n° 9, septembre 2017, abtract).
EFSA, « Glyphosate : mise Ă jour du profil toxicologique par lâEFSA », 12 novembre 2015.
Cité in Gil RiviÚre-Wekstein, « Glyphosate : des avis divergents ? », agriculture-environnement.fr, 11 janvier 2016.
Voir EFSA, « EFSA explains the carcinogenicity assessment of glyphosate », 12 novembre 2015.
Ce qui prĂ©cĂšde montre que cette diffĂ©rence nâexplique pas lâavis du CIRC, qui diverge aussi sur lâinterprĂ©tation des Ă©tudes examinĂ©es par tous.
Voir Marcel Kuntz, op. cit.
La principale diffĂ©rence entre le rapport de lâEFSA de 2015 et les Ă©valuations antĂ©rieures est une nouvelle « mesure de sĂ©curitĂ© » : lâintroduction dâune norme de « dose aiguĂ« de rĂ©fĂ©rence* » qui servira pour rĂ©viser les limites maximales de rĂ©sidus pour le glyphosate. Il apparaĂźt que lâEFSA, en rĂ©visant le niveau acceptable dâexposition des opĂ©rateurs et la dose journaliĂšre acceptable pour les consommateurs, a revu quelque peu Ă la hausse la toxicitĂ© de cet herbicide 99.
En revanche, lâEFSA maintient que « le poids de la preuve indique que le glyphosate nâa pas de propriĂ©tĂ©s de perturbation endocrinienne 100 ». Lâagence conclut Ă©galement « quâil est improbable que le glyphosate soit gĂ©notoxique (c’est-Ă -dire quâil endommage lâADN) ou quâil constitue une menace cancĂ©rogĂšne pour lâhomme » et que « ni les donnĂ©es Ă©pidĂ©miologiques (portant sur l’ĂȘtre humain), ni les Ă©lĂ©ments issus dâĂ©tudes animales nâont dĂ©montrĂ© de causalitĂ© entre lâexposition au glyphosate et le dĂ©veloppement de cancer chez les humains 101 ».
Dans la mĂȘme communication, l’EFSA propose que la « distinction entre substance active et formulation de pesticide explique principalement les diffĂ©rences dans la façon dont lâEFSA et le CIRC ont Ă©valuĂ© les donnĂ©es disponibles 102 ». Il faut rappeler ici que le CIRC nâa jamais avancĂ© une telle explication, qui est de toute façon contredite par le fait que les deux agences ont considĂ©rĂ© Ă la fois des Ă©tudes (dont les Ă©tudes Ă©pidĂ©miologiques) prenant en compte des formulations commerciales et dâautres utilisant les substances seules. Cette explication « diplomatique » de la direction de lâEFSA nâapparaĂźt donc pas entiĂšrement recevable, dâautant plus quâun document plus scientifique de lâagence identifie, lui, des divergences dâinterprĂ©tation 103.
Il est vrai que lâEFSA a de surcroĂźt tenu compte, contrairement au CIRC, des Ă©tudes diligentĂ©es par des industriels (la rĂ©glementation est ainsi faite) 104. Ce point Ă©veille bien Ă©videmment des suspicions mais il faut mentionner que ces Ă©tudes rĂ©glementaires, rĂ©alisĂ©es le plus souvent par des prestataires spĂ©cialisĂ©s, suivent gĂ©nĂ©ralement les prĂ©conisations en vigueur et sont par voie de consĂ©quence de bonne qualitĂ© technique (quand ce nâest pas le cas, elles sont rejetĂ©es par lâEFSA). En outre, on rappellera que, dans lâaffaire SĂ©ralini, la rĂ©pĂ©tition des expĂ©riences par des laboratoires indĂ©pendants a confirmĂ© celles des industriels et non celles des activistes 105.
Des journalistes acteurs de la querelle
Voir, par exemple, Daniel Cressey, « Widely used herbicide linked to cancer », nature.com, 24 mars 2015, et « Glyphosate : scientifiques et médecins veulent calmer le jeu », lasantepublique.fr, 1er mars 2018.
Voir Nicolas Martin, « Glyphosate : pourquoi personne nâest dâaccord ? », franceculture.fr, 5 juillet 2018.
Voir « Glyphosate : la bataille du diagnostic sanitaire », lexpress.mu, 25 octobre 2017, et Sarantis Michalopoulos, « Isolé sur le glyphosate, le CIRC répond », euractiv.com, 21 novembre 2017.
Voir, par exemple, Victor Garcia, « Glyphosate : comment sây retrouver dans la guerre des Ă©tudes scientifiques », lexpress.fr, 9 septembre 2017.
Voir, par exemple, « Nouvelles accusations sur les résultats du Circ », lafranceagricole.fr, 24 octobre 2017.
Voir Cyrine Ben Romdhane, « ProcÚs Monsanto : pourquoi deux avocats des parties civiles ont-ils été condamnés ? », liberation.fr, 28 septembre 2020, et Gil RiviÚre-Wekstein, op. cit.
Voir, par exemple, Anne-Laure Barral, « Glyphosate : des traces de lâherbicide trouvĂ©es dans des produits de consommation courante », francetvinfo.fr, 14 septembre 2017, ou Aurore Coulaud, « Glyphosate, un herbicide dans nos assiettes », liberation.fr, 14 septembre 2017. Pour une critique sur ce type dâarticles, voir « Glyphosate : toujours la tĂȘte de turc des environnementalistes », forumphyto.fr, 18 septembre 2017.
Gil RiviĂšre-Wekstein, « EnvoyĂ© spĂ©cial : Ălise Lucet face Ă une avalanche de critiques », agriculture-environnement.fr, 29 janvier 2019.
Le lecteur peut se faire une idée de la violence médiatique de cet affrontement entre journalistes en faisant une recherche « Attaques contre Ducros et Woessner » par un moteur de recherche sur Internet.
Pour les données les plus récentes, voir EFSA, « Résidus de pesticides dans les aliments : suivez les tendances grùce à nos graphiques navigables », 2 avril 2020.
Voir Marcel Kuntz, « Crash de Cache Investigation », marcel-kuntz-ogm.fr, 18 février 2016.
Voir Dominique Dupagne, « Le glyphosate, les écologistes et la science », franceinter.fr, 30 novembre 2017.
Voir Gil RiviĂšre-Wekstein, « France TĂ©lĂ©visions : un agribashing sans fin », agriculture-environnement.fr, 31 aoĂ»t 2020. Sur lâagribashing en gĂ©nĂ©ral, voir Eddy Fougier, Malaise Ă la EnquĂȘte sur lâagribashing, Ăditions Marie B, 2020.
StĂ©phane Foucart, « Ce que les âMonsanto Papersâ rĂ©vĂšlent du Roundup », lemonde.fr, 18 mars 2017 (en accĂšs rservĂ©). Une autre lecture a Ă©tĂ© proposĂ©e, Ă savoir que Monsanto pensait que le glyphosate Ă©tait sĂ»r mais anticipait des mises en cause de cette sĂ»retĂ© (voir « Le thriller Glyphosate pour les nuls », forumphyto.fr, 6 novembre 2017).
« âMonsanto Papersâ : des dĂ©rives inadmissibles », lemonde.fr, 5 octobre 2017.
« âMonsanto Papersâ : les leçons dâune enquĂȘte », lemonde.fr, 3 juin 2017.
StĂ©phane Foucart et StĂ©phane Horel, « âMonsanto papersâ, les agences sous lâinfluence de la firme », lemonde.fr, 5 octobre 2017 (en accĂšs rĂ©servĂ©).
StĂ©phane Foucart et StĂ©phane Horel, « âMonsanto papersâ : la guerre du gĂ©ant des pesticides contre la science », lemonde.fr, 1er juin 2017 (en accĂšs rĂ©servĂ©).
StĂ©phane Foucart et StĂ©phane Horel, « âMonsanto papersâ, les agences sous lâinfluence de la firme », art. cit. Rappelons, au passage, que Christophe Portier nâest pas toxicologue mais statisticien.
Pour quelques rĂ©flexions critiques par rapport Ă cette enquĂȘte, voir Seppi, « âStĂ©phane Foucart et StĂ©phane Horel rĂ©compensĂ©s par le Prix europĂ©en du journalisme dâenquĂȘteââŠvraiment ? », seppi.over-blog.com, 16 mars 2018.
Stéphane Foucart, « Le désherbant Roundup classé cancérogÚne », lemonde.fr, 25 mars 2015.
Ibid.
Voir Gil RiviÚre-Wekstein, « Nouvelle étape dans la guerre contre le glyphosate », agriculture-environnement.fr, 4 mai 2015.
Voir Seppi, « Les âPortier-papersâ, StĂ©phane Foucart et le CIRC », seppi.over-blog.com, 2 novembre 2017.
LâUSRTK est une association anti-OGM amĂ©ricaine créée pour revendiquer un Ă©tiquetage des produits alimentaires contenant des LâUSRTK sâest ensuite engagĂ©e dans le combat contre le glyphosate (souvent associĂ© aux Ătats-Unis aux cultures dâOGM). Voir Gil RiviĂšre-Wekstein, « Les eaux troubles des âMonsanto Papersâ », agriculture-environnement.fr, 13 mai 2019.
Voir « Celles qui ont rĂ©vĂ©lĂ© les âMonsanto papersâ racontent comment Monsanto triche », entretien avec Carey Gillam et Kathryn Forgie, reporterre.net, 24 octobre 2017.
Lâaudition judiciaire dâAaron Blair rĂ©vĂ©la ainsi ses Ă©changes et ceux de Portier avec la lobbyiste de lâUSRTK Carey Gillam (voir The Risk-Monger, « Carey Gillam : une Rachel Carson des temps modernes ? », seppi.over-blog.com, 16 octobre 2017).
Le lecteur trouvera les dĂ©tails sur Internet via une recherche « Henry Miller + Forbes + Monsanto » par un moteur de recherche et pourra se faire une idĂ©e des autres Ă©crits de lâauteur par le lien.
Lise LoumĂ©, « Glyphosate : ce quâil faut retenir des rĂ©vĂ©lations liĂ©es aux âMonsanto Papersâ », sciencesetavenir.fr, 5 octobre 2017. Pour ces articles, voir Critical Reviews in Toxicology, vol. 46, suppl. 1, septembre 2016.
« Following this investigation, EFSA can confirm that even if the allegations regarding ghostwriting proved to be true, there would be no impact on the overall assessment as presented in the EFSA Conclusion on glyphosate » (EFSA, « EFSA Statement regarding the EU assessment of glyphosate and the so-called Monsanto papers », 29 mai 2017, p. 5).
Il est dâailleurs trĂšs intĂ©ressant de constater les similitudes entre lâaffaire du glyphosate et lâaffaire SĂ©ralini. Tout dâabord, des doutes ont aussi Ă©tĂ© Ă©mis par la presse scientifique aprĂšs la publication de lâavis du CIRC 106. Ensuite, alors que la divergence entre le CIRC et dâautres agences est souvent mentionnĂ©e par la presse gĂ©nĂ©raliste et que le CIRC et lâEFSA sont souvent renvoyĂ©s dos Ă dos 107, certains mĂ©dias gĂ©nĂ©ralement favorables Ă lâĂ©cologie politique prennent la dĂ©fense du CIRC 108. La presse française, elle, est restĂ©e trĂšs discrĂšte sur les liens de Christopher Portier avec les avocats 109, mĂȘme si des exceptions existent, notamment des articles parus dans La France agricole 110. Le fait que deux avocats aient Ă©tĂ© condamnĂ©s Ă de la prison ferme pour tentative de chantage visant une entreprise, en la menaçant de procĂšs rĂ©unissant des victimes supposĂ©es du glyphosate, a Ă©tĂ© peu mĂ©diatisĂ© 111.
Autre similitude avec lâaffaire SĂ©ralini : la communication des organisations anti-pesticides, qui dans les deux cas, a Ă©tĂ© abondamment reprise par la presse. On peut citer la couverture mĂ©diatique sur les traces de glyphosate dans des produits de consommation courante et sur celle des fameuses dĂ©tections dans les urines 112, ce qui confirme que notre culture nâa pas intĂ©grĂ© le fait que la simple dĂ©tection nâest pas synonyme de problĂšme sanitaire.
LâĂ©mission EnvoyĂ© spĂ©cial, en 2016, entiĂšrement consacrĂ©e au glyphosate mĂ©rite aussi mention. AprĂšs un dĂ©but Ă©quilibrĂ© entre partisan et adversaire du glyphosate, lâĂ©mission devint partiale : longue interview de SĂ©ralini, reportage sur les animaux malformĂ©s aux Danemark, campagne de dĂ©tection du glyphosate dans les urines. LâĂ©mission fut critiquĂ©e sur les rĂ©seaux sociaux et par certains journalistes 113. Ces derniers, notamment Emmanuelle Ducros et GĂ©raldine Woessner, seront en retour attaquĂ©s par dâautres mĂ©dias 114.
Dâautres Ă©missions animĂ©es par Ălise Lucet, notamment celle qui, le 2 fĂ©vrier 2016, avait fait un contresens complet sur les chiffres de lâEFSA concernant la prĂ©sence de pesticides dans lâalimentation 115, s’Ă©taient dĂ©jĂ attirĂ© de nombreuses rĂ©probations 116. Pour clore ces considĂ©rations relatives aux informations fournies par le service public de lâaudiovisuel, on notera, lorsque parut lâĂ©tude AHS sur le glyphosate, un traitement journalistique expliquant fort justement quâ« Ă ce jour, il nâexiste pas dâĂ©lĂ©ments solides permettant dâaffirmer que le glyphosate est cancĂ©rigĂšne », tout en regrettant que « les bons arguments pour combattre cet herbicide » nâaient pas Ă©tĂ© utilisĂ©s 117. Il ne faut pas ensuite sâĂ©tonner de lâincomprĂ©hension du monde agricole face Ă ce quâil considĂšre comme « un agribashing sans fin » de France TĂ©lĂ©vision 118.
Dans le dossier du glyphosate, un fait majeur apparaßt en mars 2017 à propos de la société Monsanto. Le journal Le Monde annonce alors : « La justice américaine a déclassifié des correspondances internes de la firme.
DĂšs 1999, cette derniĂšre sâinquiĂ©tait du potentiel mutagĂšne* du glyphosate 119. » Ces documents seront appelĂ©s « Monsanto Papers ». Tout au long de lâannĂ©e 2017, lâexploitation de ces documents internes, rendus publics dans le cadre dâune action collective portĂ©e devant une cour fĂ©dĂ©rale de Californie, donna lieu Ă un vĂ©ritable carpet bombing journalistique, avec pas moins de six articles dans Le Monde et un chat, le tout appuyĂ© par deux Ă©ditoriaux. Le message est toujours le mĂȘme : Monsanto manipule lâinformation au dĂ©triment de la santĂ© publique (Volkswagen est mĂȘme associĂ© Ă lâopprobre dans lâun des Ă©ditoriaux 120). Le CIRC est prĂ©sentĂ© comme lâ« agence des Nations unies contre le cancer », sans doute pour rehausser son statut, et comme un « modĂšle Ă une refonte en profondeur de lâexpertise europĂ©enne 121 » : « Comment expliquer cette spectaculaire divergence [entre le CIRC et les autres] ? La plupart des observateurs invoquent une raison majeure : pour rendre leurs conclusions, les agences se sont largement fondĂ©es sur des donnĂ©es confidentielles fournies par⊠Monsanto, alors que le CIRC, lui, nâa pas eu accĂšs Ă ces donnĂ©es 122. » De plus, « pour sauver le glyphosate, la firme a entrepris de nuire par tous les moyens Ă lâagence des Nations unies contre le cancer 123 ». Cependant « un toxicologue de renom va bientĂŽt dĂ©noncer cette situation : Christopher Portier 124 ». Au final, le grand prix Varenne et le prix europĂ©en du Journalisme dâenquĂȘte seront dĂ©cernĂ©s aux deux journalistes du Monde, StĂ©phane Foucart et StĂ©phane Horel pour leurs enquĂȘtes sur ces Monsanto Papers 125.
La position tranchĂ©e des deux journalistes du Monde en faveur du CIRC sâest manifestĂ©e dĂšs la parution du classement du glyphosate en cancĂ©rigĂšne probable en mars 2015 â « les opinions du CIRC bĂ©nĂ©ficient du plus haut niveau de reconnaissance dans la communautĂ© scientifique, mais sont souvent attaquĂ©es par les secteurs industriels contrariĂ©s 126 » â, comme celle en dĂ©faveur du BfR â « le tiers des membres du comitĂ© sont directement salariĂ©s⊠par des gĂ©ants de lâagrochimie ou des biotechnologies ! 127 » (il sâagissait en fait de trois membres sur douze et cela concernait des entreprises non vendeuses de glyphosate Ă lâĂ©poque car, autrement, ces personnes nâauraient pas pu participer au rendu de lâavis 128).
Mais le feuilleton ne va pas sâarrĂȘter lĂ . Un examen plus approfondi des documents dĂ©classifiĂ©s aux Ătats-Unis, y compris de ceux obtenus dans le cadre dâune loi dâaccĂšs Ă lâinformation de la fonction publique (Freedom of Information Act), met en lumiĂšre que le nom du journaliste Ă lâorigine de la campagne des Monsanto Papers y apparaĂźt lui aussi, puisquâon peut y lire que Kathryn Guyton, la fonctionnaire du CIRC qui a pilotĂ© ce classement du glyphosate en « cancĂ©rogĂšne probable », recommande Ă Christopher Portier de se tourner vers StĂ©phane Foucart, et ce dernier le remerciera dâailleurs ensuite de son aide 129. Il nây a lĂ rien de condamnable en soi, mais ces quelques courriels, dâune sĂ©rie manifestement plus longue et non disponible, suggĂšrent que ce journalisme doit beaucoup aux Ă©lĂ©ments proposĂ©s par Christopher Portier, qui nâest lui-mĂȘme, Ă lâĂ©vidence, pas neutre dans lâaffaire.
Il est dĂšs lors lĂ©gitime de sâintĂ©resser Ă la genĂšse de ces fameux Monsanto Papers et dâen rĂ©examiner les interprĂ©tations. Câest en fait lâorganisation US Right to Know (USRTK 130) qui a rendu publics les documents issus de la procĂ©dure judiciaire, en lien avec une avocate dâun des cabinets Ă©voquĂ©s ci-dessus 131. Il est difficile de porter un jugement dĂ©finitif sur la base des seuls documents rĂ©vĂ©lĂ©s ; cependant, il se profile un triptyque anti-glyphosate entre des avocats, des activistes professionnels et certains membres du groupe de travail du CIRC, ce qui aurait mĂ©ritĂ© une vĂ©ritable enquĂȘte journalistique 132.
Quant Ă lâinfluence de Monsanto sur lâinformation scientifique, il faut distinguer deux choses : dâune part, les Ă©tudes rĂ©glementaires fournies aux agences, et lĂ rien dans les documents rĂ©vĂ©lĂ©s, ni ailleurs, ne montre une volontĂ© de falsification de ces Ă©tudes ; dâautre part, des publications dans des revues scientifiques ou sur des blogs. Ces derniers ont donnĂ© lieu Ă une large couverture mĂ©diatique condamnant le ghostwriting pratiquĂ© par Monsanto, concernant notamment des articles du biologiste amĂ©ricain Henry Miller, publiĂ©s sur un blog du magazine Ă©conomique Forbes 133 mais qui ne seront pas dĂ©veloppĂ©s ici car ils ne sont pas susceptibles dâavoir eu une influence sur les agences dâĂ©valuation. Un autre volet concerne « cinq articles dans plusieurs champs scientifiques (toxicologie, Ă©pidĂ©miologie, Ă©tudes animales, etc.) [publiĂ©s] en septembre 2016 dans la revue Critical Reviews in Toxicology 134 ». Ces articles ont bien Ă©tĂ© sollicitĂ©s et financĂ©s par Monsanto via un cabinet de consultance, ce qui est explicitement mentionnĂ© dans lesdits articles, mais les dĂ©clarations dâintĂ©rĂȘts des auteurs nâĂ©taient pas complĂštes.
La question lĂ©gitimement posĂ©e par la Commission europĂ©enne Ă lâEFSA est de savoir si les articles mentionnĂ©s dans les Monsanto Papers ont pu modifier indĂ»ment lâavis de lâagence. Il faut dâabord rappeler que lâavis de lâEFSA date de 2015 et que les cinq articles Ă©voquĂ©s ci-dessus sont donc postĂ©rieurs Ă cet avis. LâEFSA a fourni une rĂ©ponse trĂšs dĂ©taillĂ©e, incluant deux autres articles du mĂȘme type (de synthĂšse sur un thĂšme scientifique) qui, eux, sont antĂ©rieurs (2000 et 2013) : « Ă lâissue de son enquĂȘte, lâEFSA peut confirmer que mĂȘme si les allĂ©gations concernant le ghostwriting Ă©taient avĂ©rĂ©es, il nây aurait aucun impact sur lâĂ©valuation globale [âŠ] de lâEFSA sur le glyphosate 135. » Les raisons avancĂ©es dans cette rĂ©ponse sont les suivantes : les deux articles de synthĂšse en question sont une analyse des Ă©tudes rĂ©glementaires dĂ©jĂ incluses dans le dossier du demandeur et leur provenance Ă©tait Ă©vidente dâaprĂšs les dĂ©clarations et les remerciements au bas des articles. Pour lâEFSA, ils furent ainsi simplement considĂ©rĂ©s comme rĂ©sumant ou Ă©tayant la position de lâindustrie sur le glyphosate, qui avait dĂ©jĂ Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e, comme le permet le cadre rĂ©glementaire.
Analyser comment lâimage de Monsanto sâest progressivement dĂ©gradĂ©e nâest pas lâobjectif de cette note. NĂ©anmoins, ces faits expliquent la facile acceptation dâune narration du Bien contre le Mal, que lâinfluence de cette entreprise est un « phĂ©nomĂšne dâampleur » et que ses produits sont forcĂ©ment toxiques. Plus gĂ©nĂ©ralement, que cela soit dans les mĂ©dias ou sur les rĂ©seaux sociaux, bien souvent la premiĂšre prĂ©occupation nâest pas la distinction entre le vrai et le faux, mais les liens de la rĂ©fĂ©rence scientifique avec une entreprise privĂ©e, ce qui est explicitement considĂ©rĂ© comme un discrĂ©dit et inclut implicitement un jugement moral. Cette suspicion est de la mĂȘme maniĂšre entretenue envers les agences officielles dâĂ©valuation des risques. Pour des choix Ă©clairĂ©s, individuels ou collectifs, ces agences mĂ©riteraient de ne pas ĂȘtre dĂ©crĂ©dibilisĂ©es ou instrumentalisĂ©es par les politiques eux-mĂȘmes.
Les actions politiques
CitĂ© in Lydia ArchimĂšde, « Selon lâANSES, le glyphosate seul nâestpas un âcancĂ©rogĂšne probableâ, lâĂ©valuation des adjuvants se poursuit », lequotidiendumedecin.fr, 15 fĂ©vrier 2016. Lâavis de lâEFSA semble plutĂŽt pointer des manques dans lâĂ©valuation du produit plutĂŽt que de rendre une conclusion dĂ©finitive (voir EFSA, « Request for the evaluation of the toxicological assessment of the co-formulant POE-tallowamine », European Food Safety Authority Journal, revue en ligne, vol. 13, n° 11, novembre 2015).
Voir Rachida Boughriet, « Glyphosate : son autorisation est prolongĂ©e de 18 mois dans lâUE », actu-environnement.com, 29 juin 2016.
Cité in « La Commission proposera une ré-homologation pour 10 ans », lafranceagricole.fr, 17 mai 2017.
Ibid.
Ibid.
CitĂ© in « Glyphosate : Hulot pour âune agriculture intensive en emploi plutĂŽt qu’en engraisâ », ouest-france.fr, 22 septembre 2017. Voir aussi Seppi, « Le glyphosate est-il un antibiotique ? », seppi.over-blog.com, 16 janvier 2019.
Voir « Glyphosate : la France irresponsable », forumphyto.fr, 6 septembre 2017.
Emmanuel Macron, Twitter, 27 novembre 2017.
Voir « Glyphosate : un enjeu dâabord politique et sociĂ©tal », forumphyto.fr, 19 dĂ©cembre 2017.
Voir Arnaud Carpon, « En quelques heures, le flagrant dĂ©lit de âdouble discoursâ du gouvernement », terre-net.fr, 28 novembre 2017.
Xavier Reboud, Maud Blanck, Jean-NoĂ«l Aubertot, Marie-HĂ©lĂšne Jeuffroy, Nicolas Munier-Jolain, Marie Thiollet-Scholtus, sous la supervision de Christian Huyghe, Usages et alternatives au glyphosate dans l’agriculture française, Institut national de la recherche agronomique (Inrae), novembre 2017.
Inrae, « Alternatives au glyphosate en grandes cultures : évaluation économique », 9 juin 2020.
Bernard Ambolet, Jean-Louis Bernard, Jean-Pierre DĂ©cor, AndrĂ© Fougeroux, et Jacques Gasquez, « Les services rendus par le glyphosate en agriculture », AcadĂ©mie dâAgriculture de France, 10 octobre 2017, p. 4.
Jean-Luc Fugit et Jean-Baptiste Moreau (rapporteurs), « Rapport dâinformation dĂ©posĂ© par la mission dâinformation commune sur le suivi de la stratĂ©gie de sortie du glyphosate », AssemblĂ©e nationale, 12 novembre 2019, p. 31.
Ibid., p. 41.
Ibid.
Ibid., p. 59.
Ibid., p. 61.
« Sortie du glyphosate : âOn nây arrivera pasâ Ă 100% en trois ans », lefigaro.fr, 24 janvier 2019. Voir aussi Thibault Marotte, « Promesses, rĂ©tropĂ©dalage⊠Les ratĂ©s du gouvernement sur le glyphosate », lexpress.fr, 8 septembre 2020.
Ă la suite du classement du CIRC et dans le contexte de lâĂ©chec du premier plan Ăcophyto, SĂ©golĂšne Royal, alors ministre de lâEnvironnement, multiplia les dĂ©clarations contre le Roundup. Le 16 juin 2015, en faisant ses courses dans une jardinerie du Val-de-Marne, la ministre retira devant les camĂ©ras le produit des Ă©tagĂšres du magasin. Elle y annonça lâinterdiction de tous les pesticides en vente libre, qui en fait Ă©tait dĂ©jĂ prĂ©vue pour 2018. SĂ©golĂšne Royal avait Ă©galement saisi lâAnses Ă la suite du classement du CIRC. Ă la suite de lâEFSA, « lâANSES prĂ©cise que les informations disponibles sur les risques du glyphosate seul ne justifient pas, Ă ce stade, un classement cancĂ©rogĂšne probable mais que le mĂ©lange du glyphosate avec certains co-formulants, notamment des co-formulants de la famille des tallowamines, peut prĂ©senter des risques particuliers pour les utilisateurs du grand public ou du monde agricole 136 ». Le 12 fĂ©vrier 2016, la ministre demande Ă lâAnses le retrait des autorisations de mise sur le marchĂ© des formulations du glyphosate contenant ces adjuvants.
Au niveau europĂ©en, lâhomologation du glyphosate arrivait Ă son terme. Le 30 juin 2016, faute dâun accord avec les Ătats membres, la Commission europĂ©enne dĂ©cide la prolongation de son autorisation pour dix-huit mois 137. La France et Malte votent contre, et sept pays, dont lâAllemagne, sâabstiennent. Tenant compte de lâavis favorable de lâEFSA, tout en cherchant un compromis politique, la Commission europĂ©enne dĂ©cide, le 16 mai 2017, de relancer la procĂ©dure pour un renouvellement de dix ans au lieu de quinze.
L’issue dâun tel vote est incertaine et les rĂ©actions sont alors plutĂŽt nĂ©gatives au Parlement europĂ©en. Pour Harald Ebner, dĂ©putĂ© europĂ©en des Verts, « une nouvelle autorisation pour dix ans sans restriction montre le peu de respect pour lâinitiative citoyenne » lancĂ©e contre le glyphosate 138, tandis quâĂric Andrieu et Marc Tarabella (Parti socialiste), sâexprimant « au nom du principe de prĂ©caution » et, Ă©voquant les Monsanto Papers, estiment que « la Commission sâessuie carrĂ©ment les pieds sur la santĂ© de 500 millions dâEuropĂ©ens 139 ». Quant Ă AngĂ©lique Delahaye (Parti populaire europĂ©en), elle dĂ©plore le manque de considĂ©ration du Parlement europĂ©en qui avait votĂ© en avril une proposition dâautorisation du glyphosate limitĂ©e Ă sept ans 140.
Tandis que se profile le vote des Ătats membres, en octobre 2017, Nicolas Hulot, nouveau ministre de lâEnvironnement, annonce le 29 aoĂ»t 2017 que la France votera contre en raison des « incertitudes » sur la dangerositĂ© de la molĂ©cule. Le ministre dĂ©clare alors : « Contre le glyphosate et son rĂŽle de perturbateur endocrinien, et peut-ĂȘtre dâantibiotique surpuissant, il y a un faisceau de prĂ©somptions qui justifie dâappliquer le principe de prĂ©caution 141 » Ces arguments sont tirĂ©s de la littĂ©rature militante. Que le glyphosate soit un perturbateur endocrinien est contredit par lâEFSA (voir supra). Cependant, malgrĂ© les protestations dâorganisations agricoles, le Premier ministre Ădouard Philippe confirme ce choix du gouvernement le 5 septembre 2017 142.
LâUnion europĂ©enne vote finalement lâautorisation pour cinq ans, Ă une courte majoritĂ©, grĂące notamment Ă lâAllemagne et Ă son ministre de lâAgriculture qui vote pour, alors que son ministre de lâEnvironnement souhaitait lâabstention. Dans la foulĂ©e, le prĂ©sident français Emmanuel Macron demande « au gouvernement de prendre les dispositions nĂ©cessaires pour que lâutilisation du glyphosate soit interdite en France dĂšs que des alternatives auront Ă©tĂ© trouvĂ©es, et au plus tard dans trois ans 143 ». La contradiction de cette annonce avec la promesse de la campagne Ă©lectorale dâEmmanuel Macron de ne plus « surtransposer la rĂ©glementation europĂ©enne » est alors critiquĂ©e par des organisations agricoles 144.
Un « double discours » est aussi dĂ©noncĂ© quand, en novembre 2017, le Premier ministre Ădouard Philippe et GĂ©rald Darmanin, alors ministre de lâAction et des Comptes publics, prĂ©sentent le projet de loi « pour un Ătat au service dâune sociĂ©tĂ© de confiance », dont le document de presse affirme vouloir l’interdiction « par principe » de toute nouvelle surtransposition 145.
Devant ce qui peut sâinterprĂ©ter comme un camouflet pour les agences scientifiques europĂ©ennes, susceptible de saper la confiance des citoyens en ces institutions, aucune instance scientifique ne protesta. Ă ce propos, lâInstitut national de recherche pour lâagriculture, lâalimentation et lâenvironnement (Inrae) remit son rapport sur les « usages et les alternatives au glyphosate 146 » suite Ă la saisine de plusieurs ministres et, en juillet 2019, en dĂ©cembre 2019 et en juin 2020, des travaux dâexpertise rĂ©alisĂ©s Ă la demande du Premier Ministre et des ministres de lâAgriculture et de la Transition Ă©cologique et solidaire, visant Ă fournir Ă lâAnses des Ă©lĂ©ments sur les impacts Ă©conomiques du retrait du glyphosate 147.
On note cependant le 10 octobre 2017, la publication, sous lâĂ©gide de lâAcadĂ©mie dâagriculture de France, dâun article sur « les services rendus par le glyphosate en agriculture », qui affirme que « le devenir du glyphosate doit reposer sur la connaissance scientifique et [qu’]il convient dâĂ©viter que les dĂ©cisions soient guidĂ©es par des dĂ©marches dogmatiques qui pourraient engendrer de rĂ©elles difficultĂ©s pour certains acteurs, sans aucun bĂ©nĂ©fice pour les autres » 148.
Il faut Ă©galement citer lâintĂ©ressant rapport dâinformation du 12 novembre 2019 sur « le suivi de la stratĂ©gie de sortie du glyphosate » prĂ©sentĂ© par les dĂ©putĂ©s Jean-Luc Fugit et Jean-Baptiste Moreau. Il expose un panorama des utilisations de cet herbicide en France et remarque « des impasses agronomiques non rĂ©solues 149 », notamment une agriculture de conservation qui pourrait ĂȘtre remise en cause, les cultures aux fortes contraintes techniques, le traitement des plantes toxiques ou allergisantes, et la difficultĂ© de la lutte contre les vivaces invasives. Les alternatives sont jugĂ©es « des rĂ©ponses techniques encore bancales ou immatures dans plusieurs cas 150 ».
Le rapport recommande « de veiller Ă ce que lâinterdiction du glyphosate nâaboutisse pas Ă accroĂźtre la consommation globale des herbicides, et particuliĂšrement celle des substances les plus problĂ©matiques 151 » et constate que « la transition aura un coĂ»t substantiel 152 » et que « lâĂ©quilibre Ă©conomique des exploitations sera difficile Ă trouver sans un accompagnement financier 153 ».
Ce constat et la rĂ©alitĂ© rattrapĂšrent le gouvernement puisque, le 25 janvier 2019, lors dâun « dĂ©bat citoyen », le prĂ©sident de la RĂ©publique dĂ©clara : « Je sais quâil y en a qui voudraient quâon interdise tout du jour au lendemain. Je vous dis : un, pas faisable et ça tuerait notre agriculture. Et mĂȘme en trois ans on ne fera pas 100% 154. »
Conclusion
Voir Marcel Kuntz, OGM, la question politique, Presses universitaires de Grenoble, 2014.
Voir Philippe Bolo, Anne-Marie Genetet, Pierre MĂ©devielle et Pierre Ozoulias (rapporteurs), « Rapport au nom de lâOffice parlementaire dâĂ©valuation des choix scientifiques et Ăvaluation des risques sanitaires et environnementaux par les agences : trouver le chemin de la confiance », AssemblĂ©e nationale-SĂ©nat, 2 mai 2019.
Voir Gil RiviĂšre-Wekstein, op. cit.
Tom Hals, « Bayer resolves more Roundup cases, judge keeps pause on litigation », reuters.com, 24 septembre 2020.
Voir David Zaruk, « American Tort Lawyers and IARC: A Toxic Mutual Interest », European Seed Magazine, 6, n° 2, 12 avril 2019.
La partie du rapport consacrĂ©e au CIRC (« Le CIRC Ă©galement sous le feu des critiques ») fait moins dâune page et demie (Philippe Bolo, Anne-Marie Genetet, Pierre MĂ©devielle et Pierre Ozoulias, op. cit., p. 78-80) et omet certaines parties du dossier, tandis quâune grande partie du rapport est consacrĂ©e au questionnement sur les agences europĂ©ennes. Voir Seppi, « Pesticides (glyphosate) : lâOPECST rate la cible », seppi.over-blog.com, 22 mai 2020, et Philippe Stoop, « Rapport parlementaire sur les agences sanitaires : le âchemin de la confianceâ est encore loin ! (PremiĂšre partie) », europeanscientist.com, 9 juillet 2019.
Lâinterdiction du glyphosate vient sâajouter Ă la liste des nombreux dossiers industriels, technologiques ou dâĂ©quipements sacrifiĂ©s pour des raisons Ă©lectorales. Il ne sâagit pas ici de discuter au cas par cas de la pertinence de ces dĂ©cisions, bien que certaines, comme la fermeture de la centrale de Fessenheim, semblent pour beaucoup dâobservateurs relever de considĂ©rations Ă©lectoralistes. Pour le nuclĂ©aire civil, on peut Ă©galement citer lâabandon par François Mitterrand, en 1981, du projet dâune centrale nuclĂ©aire Ă Plogoff, ainsi que la centrale Ă neutrons rapides SuperphĂ©nix de Creys-Malville qui, aprĂšs un premier recul du gouvernement Balladur en 1994, fut abandonnĂ©e par le Premier ministre Lionel Jospin ainsi que tout le programme de surgĂ©nĂ©ration. On peut Ă©galement citer un projet de canal Ă grand gabarit (229 kilomĂštres entre Rhin et SaĂŽne) enterrĂ© le 1er novembre 1997 par le mĂȘme gouvernement, et celui de lâaĂ©roport de Notre-Dame-des-Landes plus rĂ©cemment. Dans le dossier des OGM, le premier reniement eut lieu sous la prĂ©sidence de Jacques Chirac, suivi dâune politique en dents de scie de Lionel Jospin qui rangea finalement la France dans le camp des pays anti-OGM. Cette tendance fut ensuite confirmĂ©e par les tractations prĂ©alables au Grenelle de lâenvironnement 155 sous la prĂ©sidence de Nicolas Sarkozy et par une interdiction scellĂ©e dans une loi sous François Hollande.
En ce qui concerne les dossiers agricoles, comme lâanalyse Eddy Fougier, « les agriculteurs nâavaient pas vraiment la maĂźtrise de leur image dans le dĂ©bat public, que ce soit dans les mĂ©dias, les rĂ©seaux sociaux ou encore lâĂ©dition 156 ». On peut formuler la mĂȘme remarque pour les agences officielles dâĂ©valuation des risques 157, rĂ©guliĂšrement prises Ă partie par ceux qui militent contre les produits dont elles traitent les dossiers. Les procĂšs contre Bayer aux Ătats-Unis confirment la perversitĂ© dâun systĂšme oĂč des profiteurs de la responsabilitĂ© dĂ©lictuelle en common law (tort law) suscitent des procĂšs en recrutant des malades par voie publicitaire, en prĂ©levant 30 Ă 40% des indemnitĂ©s allouĂ©es par la justice. Le journaliste Gil RiviĂšre- Wekstein estime que le montant de celles-ci se situe entre 2,5 et 20 milliards de dollars 158 ; la proposition actuelle de Bayer est dans cette fourchette 159.
La multiplication des procĂ©dures fera que lâentreprise visĂ©e finira par chercher un arrangement, afin de clore les procĂ©dures pour Ă©viter des frais bien supĂ©rieurs si tous les cas (125.000 dans le cas du glyphosate) allaient Ă procĂšs. Le glyphosate apparaĂźt bien comme une piste profitable, notamment en raison du dĂ©bat scientifique Ă son sujet sur les lymphomes non hodgkiniens. De plus, ces lymphomes sont relativement frĂ©quents (plus de 77.000 sont attendus aux Ătats-Unis en 2020) et le recrutement de nombreux malades ne pose donc pas de problĂšme. Il existe 80 types diffĂ©rents de LNH, ce qui augure forcĂ©ment de dĂ©bats techniques compliquĂ©s lors des procĂšs, avec le risque que les arguments Ă©motionnels prennent le dessus. Cela est dâautant plus vrai que lâon peut considĂ©rer que Bayer (mĂȘme simplement acquĂ©reur de Monsanto) aura beaucoup de difficultĂ©s Ă gagner un procĂšs, y compris au tribunal mĂ©diatique, en raison de lâimage profondĂ©ment dĂ©gradĂ©e de Monsanto. Obtenir un avis scientifique Ă charge Ă©tait lâultime paramĂštre requis pour dĂ©clencher les procĂ©dures judiciairesâŠ
Lâavis du CIRC joua ce rĂŽle, en dĂ©pit du fait quâil fut contredit par les autres agences Ă la fois sous lâangle « danger » (voir supra lâavis de lâECHA) et sur celui du « risque » (voir les Ă©tudes Ă©pidĂ©miologiques). Tout se passe comme si un seul avis alarmiste lâemporte mĂ©diatiquement, politiquement et judiciairement sur un ensemble dâavis rassurants.
Les conditions dans lesquelles le CIRC Ă©tablit ses classements et choisit ses experts, leur Ă©ventuel lien dâintĂ©rĂȘt financier ou idĂ©ologique 160 mĂ©riteraient une enquĂȘte publique approfondie. LâOffice parlementaire dâĂ©valuation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) a eu le mĂ©rite dâaborder dans lâun de ses rapports le cas du glyphosate et de mentionner les critiques touchant le CIRC, mais il sâest contentĂ© de citer les rĂ©ponses de ce dernier, sans chercher Ă Ă©prouver leur recevabilitĂ© 161. Le CIRC Ă©tant basĂ© en France, il est regrettable quâune vĂ©ritable enquĂȘte nây ait pas Ă©tĂ© menĂ©e.
Bien Ă©crit, mais tellement '' drĂŽle '' de voir quelqu'un s'insurger devant les sois disant pratiques lobbyistes des ONG et pas des firmes phytopharmaceutiques... Si on veut Ă©crire quelque chose d'intelligent, cela aurait Ă©tĂ© bien d'aborder tout les points de vues, y compris le fait que la mauvaise foi est des deux cĂŽtĂ©s, pas uniquement des vilains mĂ©chants Ă©colos contre les gentils chimistes bienfaiteurs du vivants ( la blague, on parle quand mĂȘme de Monsanto ).... Aucun notion n'est faite des multiples Ă©tudes que BAYER-MONSANTO ont cachĂ©, la derniĂšre, sur la dangerositĂ© du glyphosate sur les abeilles.